samedi 30 novembre 2019

Les nuits de la mère morte 1/2

— København, murmura Jesper lorsque les roues touchèrent le tarmac.
Assis à côté du hublot, alors qu’ils étaient en approche, il avait pu observer le Terminal 3 dont la forme géométrique lui avait évoqué les avions de papier qu’il pliait à partir des feuilles de ses cahiers d’écolier. C’était moderne et récent, pas encore vingt ans, et il avait travaillé en sous-traitance sur ce chantier sans jamais avoir une vue aussi impressionnante de ce que serait le résultat.
À sa gauche, assis au bord de l’allée centrale, Morten rectifia in petto « Copenhague, enfin ! » L’interjection n’avait pas été formulée, cependant elle était bien contenue dans le soupir qui avait suivi le simple mot prononcé par son compagnon.
— Velkommen til landet ! ajouta Jesper, tandis que l’appareil roulait vers l’aérogare.
Ce « Bienvenue au pays » n’était pas une critique ou un rejet de la semaine qu’ils venaient de passer en France, mais simplement la satisfaction de retrouver un univers qui lui était aussi cher que familier. Il allait reprendre ses marques, sa vie, son train-train quotidien avec le lot d’ennuis qui s’y attachait.
Morten savait faire la part entre l’effort consenti par son compagnon et la joie sincère que celui-ci en avait retirée à chaque instant. Le retour sur le sol natal n’était au fond rien d’autre que le point d’orgue de ce périple, cette errance au cours de laquelle il avait voulu lui montrer les lieux que lui-même avait aimés lorsqu’il avait passé deux ans en France pour parachever ses études d’architecture et qui avait également pour but de compenser les voyages qu’ils n’avaient pu faire au fil des dernières années. À la fois une récompense et un vertige pour un sédentaire comme Jesper l’avait été durant un demi-siècle.
À la vérité, Jesper s’était senti mal à l’aise à l’intérieur des terres, il resterait toujours un homme du bord de mer, et plus encore du bord de mère, même si la démonstration fonctionnait mieux en français où il suffisait de rajouter un « e » final et d’accentuer le premier pour changer le sens du mot, quand le danois différenciait clairement les deux choses entre « hav » et « mor ».
Morten parlait le français couramment, tandis que son compagnon n’avait jamais fait l’effort d’apprendre une autre langue que celle dans laquelle il avait été élevé. Ceci avait compliqué leur voyage dans la mesure où une distance s’installait inévitablement entre lui et ceux qui essayaient de lui parler. La majorité des Français n’étant pas réellement polyglotte, leur anglais scolaire n’avait pas beaucoup aidé. Alors Morten avait joué les traducteurs. Le plus souvent avec plaisir et amusement ; parfois avec une sorte d’impatience agacée, parce qu’expliquer ce qui venait d’être dit cassait son propre rythme. Cependant, il devait bien convenir qu’il était seul à l’origine de ce voyage pour lequel Jesper avait longtemps essayé de freiner son enthousiasme avant de finir par accepter d’y participer.
Jesper ne connaissait rien de la France, si ce n’est l’idée qu’il s’en était faite à travers leurs flâneries dans Værnedamsvej, cette petite artère animée au nord du quartier de Vesterbro qui était souvent comparée à une rue parisienne et dans laquelle se succédaient cafés, bistrots, cavistes et diverses échoppes. La vérité est qu’il n’avait jamais éprouvé le besoin de quitter le Danemark pour voir le monde. Sa vie tournait autour de Copenhague et son plus long voyage avait été jusqu’ici les trois heures de trajets pour rejoindre l’île de Samsø par la Route 21 jusqu’à Kalundborg et le ferry jusqu’à Ballen où ses parents étaient partis s’installer une fois son père à la retraite.
Du côté opposé, seule frontière jamais franchie, il avait emprunté quelquefois l’Øresundsbron pour rejoindre sa sœur à Malmö. Voyage trois fois plus rapide mais moins fréquent malgré tout. Depuis qu’elle avait épousé un haut fonctionnaire suédois, Lone s’était désintéressée de sa propre famille et le pont qui reliait les deux pays n’était pas un pont jeté entre le frère et la sœur.
Morten ne connaissait ni Lone, ni son mari, ni leurs trois enfants. Il avait conscience de n’être pas pour rien dans la réticence de ces derniers à maintenir un lien avec son compagnon. Le gèle de leurs relations datait clairement du moment où ils avaient emménagés ensemble, rendant publique une union déjà ancienne mais tenue soigneusement secrète jusque-là.
Il s’était moins agi de cacher leur homosexualité, dans un pays somme toute assez libéral sur ce plan – elle y avait été décriminalisée en 1933 –, que d’éviter les accusations de collusion entre l’architecte et l’entrepreneur qui emportait assez souvent les marchés liés à ses projets. Pourtant, le fait était qu’il n’y avait jamais eu le moindre favoritisme ; Jesper était le mieux disant sur les appels d’offres qu’il remportait et il n’y avait jamais eu le moindre problème sur les chantiers qu’il avait assurés. Sans doute Lone avait-elle voulu tirer un trait sur deux frères qui ne correspondaient pas au standing de sa nouvelle vie bourgeoise : Lars – emporté par la drogue bien des années plus tôt – et Jesper, qui était resté au pays et à qui avait incombé de s’occuper de la fin de vie de leurs parents. Morten ne pouvait s’empêcher de sentir un peu de mépris dans l’attitude distante de Lone et Torbjörn, ce mari si occupé qui rendait impossible de simples visites de courtoisie.


Après avoir récupéré leurs bagages, Morten avait voulu se diriger vers la station de taxis mais Jesper l’avait entraîné vers le métro.
— Allons, nous ne sommes plus en France, avait-il dit.
Leur expérience du métro parisien avait été un véritable supplice, même pour Morten qui ne s’attendait pas à un tel changement survenu en un quart de siècle. L’air était devenu totalement irrespirable, la foule compacte au-delà de l’imaginable… et puis il y avait cette impression d’un autre monde. Un monde souterrain dans lequel la capitale française semblait vouloir reléguer une population dont elle aurait voulu débarrasser ses rues.
Il n’y avait que huit stations jusqu’à Kongens Nytorv, soit un quart d’heure à peine, et un peu moins de trois cents mètres de marche jusque chez eux, ensuite. Si ce n’était pas l’heure de pointe, ce n’était pas non plus les horaires nocturnes, ce qui signifiait moins de dix minutes d’attente sur le quai. Le taxi coûterait plus cher et la circulation ne rendrait pas la course plus rapide.
Jesper avait hâte de retrouver le quartier royal où sa famille avait toujours vécu, au bord du canal de Nyhavn, construit à l’origine pour relier Kongens Nytorv au port. C’était aujourd’hui un lieu touristique, mais ça avait été longtemps un repaire de marins, puis d’écrivains. Andersen y avait habité à trois adresses successives.
Nyhavn, c’était comme un village de pêcheurs, avec ses bateaux, ses maisons colorées, ses bars. Une sorte d’image de carte postale qu’on retrouvait dans tous les catalogues d’agences de voyages. Jesper y était chez lui, y avait passé son enfance et finalement toute sa vie. Il avait été porté sur les fonts baptismaux de la Marmorkirken, la fameuse « église de marbre » dont le nom véritable était Frederikskirken afin de rendre à Frédéric V l’hommage qu’il méritait pour avoir voulu cet édifice néobaroque monumental dont le dôme s’inspire de St-Pierre de Rome, mais depuis lors son rapport à Dieu s’était plus que distendu. Si tant est qu’il ait été étroit à une époque. La religion avait été un passage obligé par son père. Il la lui avait imposée à un moment où il ne disposait pas de son libre arbitre. Plus tard, il avait été plus difficile de le faire plier aux choix – pour ne pas dire aux diktats – du chef de famille, comme le fait de s’embarquer pour reprendre le flambeau de la pêcherie familiale.
Quand le vieux Henrik Ilsøe avait mis sac à terre pour se retirer avec sa femme sur l’île de Samsø, Jesper lui avait racheté la maison. Lars était déjà mort depuis dix ans et Lone se moquait bien du Danemark et des vieux murs ancestraux.
Il arrivait à Jesper de se demander si son père avait aimé l’un de ses trois enfants. Qu’il ait été déçu par chacun d’eux ne faisait en revanche aucun doute. Lars, l’aîné, aurait dû logiquement marcher sur les traces d’Henrik et reprendre l’affaire, mais il était tombé assez jeune dans la drogue et avait franchi les étapes successives jusqu’à l’overdose ; Lone, la cadette, était une fille qui n’avait pas sa place sur un bateau, bien qu’elle ne manquât pas d’ambition, ce qu’elle avait prouvé en épousant ce Suédois prétentieux ; quant à Jesper, peu attiré par les embruns et le vent du large, il avait trahi la famille en préférant rester à terre pour y construire des maisons plutôt que des bateaux ! Au moins avait-il été épargné au patriarche de savoir que ce dernier fils était un inverti.
En reprenant la maison, Jesper avait une idée assez précise de ce qu’il voulait en faire. Ses compétences dans le Bâtiment lui permettaient d’assurer lui-même les travaux, avec le concours de la demi-douzaine d’employés qu’il possédait. Il lui sembla néanmoins plus prudent de prendre l’avis d’un architecte sur son projet. C’est ainsi qu’il fit appel à Morten Følsgaard, pour le compte duquel il avait réalisé quelques chantiers mais avec qui il n’avait jamais réellement sympathisé.
Lorsque l’architecte visita la maison, il fut séduit par les explications que lui donnait l’entrepreneur. Séduit également par l’homme lui-même, au point de s’imaginer vivant ici avec lui. Il suffisait d’un rien, d’un mot, d’un regard, d’un baiser, d’une chance… Et tout s’était enchaîné aussi simplement que cela. Suivi de vingt ans d’un amour réciproque et sans faille, malgré les drames collatéraux qui étaient venus chambouler une vie parfaite.


— Endelig huset ! dit Jesper dans un énorme soupir de satisfaction, en posant ses bagages dans l’entrée.
Oui, ils étaient « à la maison, enfin ! » et allaient retrouver le fil des jours tranquilles. La vérité est qu’il n’aimait guère s’éloigner d’ici, de ce qui était devenu leur cocon. Qui mieux que lui pouvait comprendre la raillerie de Soren Kierkegaard contre l’« exode ridicule des gens de Copenhague le dimanche à la campagne » ? C’est dire à quel point ce voyage en France avait été déstabilisant pour lui, entre la joie de la découverte des endroits où Morten avait vécu deux années de sa jeunesse étudiante et le déchirement d’être éloigné de son port d’attache. Car, au fond, c’était bien ce que Nyhavn avait longtemps – si ce n’est toujours – été pour sa famille paternelle : un port d’attache, un ancrage protecteur.
La maison… Si elle était effectivement dans l’escarcelle de Jesper depuis quatre générations, était devenue leur bien commun à tous les deux depuis que Morten s’était complètement investi dans sa rénovation. Les cloisons abattues, les espaces de vie modifiés, il y avait sa part. Si la façade n’avait pas bougé, l’intérieur n’avait plus rien à voir avec ce que d’autres avaient connu avant cela. Que l’un soit propriétaire des murs n’avait pas d’importance, seul comptait le fait qu’ils avaient recréé ces lieux pour y mettre confortablement leur amour à l’abri. De fait, ni les parents ni la sœur de Jesper n’y avaient remis les pieds depuis la fin des travaux. Les racines restaient présentes, mais le passé avait été effacé, aussi paradoxal que cela puisse paraître.
— On descend prendre un gløgg au Fisken Pub ? proposa Morten lorsqu’ils eurent défait leurs valises.
— Tu ne préfères pas plutôt une bonne bière ? répondit Jesper, que le vin chaud ne tentait pas ce soir. Il en prit deux bouteilles dans le réfrigérateur, qu’il décapsula avant d’en tendre une à son compagnon.
— Skål ! dit-il en entrechoquant le goulot des deux canettes.
Tandis qu’ils buvaient, Urchin fit son apparition. Depuis leur arrivée, il n’avait pas daigné se montrer et continuait à se tenir à distance afin de bien montrer sa désapprobation face à cet abandon d’une semaine, bien que la voisine soit venue chaque jour lui changer sa litière et son eau, lui renouveler ses croquettes. Ce chat roux tigré avait été celui de la mère de Jesper, qu’ils avaient récupéré après la mort de celle-ci. Ce satané félin justifiait son nom à chaque instant, c’était effectivement un parfait galopin !
Morten n’appréciait pas particulièrement les chats, cependant il n’avait pas hésité à approuver son adoption par respect pour sa belle-mère en même temps que par souci de ne pas heurter son mari par un refus dans ces circonstances douloureuses. À vrai dire, il ne les détestait pas plus qu’il ne les aimait ; il avait à leur égard la même indifférence qu’il avait constatée chez la plupart d’entre eux. Urchin n’échappait pas à cette règle, qui ne venait se frotter dans vos jambes que pour vous signaler un manque d’eau, de croquette ou une litière à changer. Dans ce dernier cas, il avait plutôt tendance à donner des petits coups de pattes aux griffes à moitié sorties car il considérait ce manque d’hygiène comme un affront qui lui était fait volontairement. Ses seules véritables marques d’affections venaient toujours au plus mauvais moment, lorsqu’il prenait plaisir à s’étendre et s’étirer sur la planche à dessin devant laquelle Morten essayait de travailler à ses plans. En somme, ce chat avait une idée de l’indépendance à sens unique : ne t’occupe pas de moi quand je ne te demande rien, occupe t’en dès lors que je l’exige.
Urchin avait sauté sur le rebord de la fenêtre et ronronnait puissamment en savourant la chaleur des derniers rayons du soleil couchant. Jesper avait bu sa bière presque d’un trait, exactement comme il avait aspiré une longue goulée d’air en sortant du métro un peu plus tôt ; il reprenait ses marques, retrouvait son pays, sa place en ce monde. Une place certes petite, mais qu’il n’aurait échangée contre rien au monde. C’était un homme simple, qui n’avait jamais eu d’ambitions au-dessus de ses moyens, pour qui la qualité de la vie passait avant tout et surclassait la course à l’argent. Morten l’aimait aussi pour cela, parce que ça leur avait permis de se consacrer l’un à l’autre autant qu’il était possible, durant deux décennies. Les Ilsøe avaient eu trois enfants bien différents et Morten avait pleinement conscience d’avoir rencontré le seul qui eût un cœur véritable à offrir, une âme à partager. Il était probablement celui qui avait été le plus proche de sa mère, parce qu’il était le petit dernier. Il lui avait toujours voué une véritable adoration, qu’elle avait cependant dû partager dans un premier temps avec Lars, le grand frère, le Dieu de substitution d’un père affrontant des vagues furieuses dont il semblait rapporter le courroux à la maison quand il rentrait.

samedi 31 août 2019

Désespoir du peintre 5/5

V

Les semaines qui suivirent furent très difficiles pour Jérôme. Il emmena Pierrick de force chez son médecin afin que celui-ci le rassure sur son état, puis essaya de l’entraîner à l’hôpital afin de consulter le médecin référent qui devrait désormais le prendre en charge, mais ce fut en vain. Il se heurta à un refus systématique de toute nouvelle démarche destinée, notamment, à faire apparaître un état précis de la charge virale. 
Peu à peu, Pierrick s’enferma dans un déni. Il allait bien, il n’était pas malade, il douta d’être vraiment séropositif et ne se soucia pas de confirmer la chose.
Ce fut une bataille éprouvante, à fleurets mouchetés, sans véritables heurts car le photographe ne voulait pas que son insistance se retourne contre lui. Il finit par se laisser gagner par l’optimiste de l’artiste, dont la toile avançait à petites touches précises dans le plus grand secret.
Pierrick eut des réactions allergiques. On incrimina d’abord le lubrifiant utilisé. On fit l’essai de diverses marques sans constater d’améliorations notables et il fallut se rendre à l’évidence que c’était le latex des capotes qui n’était plus supporté.
Jérôme prit rendez-vous avec l’un de ses ex-amants, qui était généraliste, et eut avec lui une longue conversation sur les risques réels encourus. Il était prêt à abandonner toute protection, il souhaitait simplement le faire en conscience.
Cela n’avait rien d’une volonté suicidaire, mais expliquer les raisons qui le poussèrent sur cette voie lui aurait été impossible. Il se sentait bêtement responsable de l’état de son ami, parce qu’il l’avait indirectement poussé à pratiquer ce maudit test. C’était idiot, cependant l’intelligence a-t-elle jamais eu part dans une passion ?


Jérôme s’attacha à montrer autour de lui les nombreux clichés qu’il avait réalisés des œuvres de Pierrick. L’accueil était presque unanime, cela l’encouragea à proposer à un galeriste, pour lequel il lui était arrivé de travailler et avec qui il avait noué des relations de sympathie, de monter une exposition. 
La perspective d’un accrochage dans un espace prestigieux eut un effet dynamisant sur l’artiste, qui investit beaucoup d’énergie dans la préparation de cet événement. Il tria, sélectionna, douta, recommença et finit par abandonner le choix des toiles à celui qui les exposerait. Dès lors, il se consacra entièrement à l’achèvement de la petite toile à laquelle il travaillait sans relâche, et qu’il refusait de montrer à quiconque.
Lorsqu’elle fut datée et signée, il fit venir Jérôme avec son appareil. Il avait été convenu que c’était cette œuvre qui devrait figurer sur l’affiche de l’exposition.
Lorsque le photographe entra dans l’atelier, le chevalet était recouvert d’un long drap blanc immaculé. Devant, sur une sellette, était posé un vase rond dans lequel achevaient de mourir un bouquet de longues tiges aux petites fleurs racornies et fanées. L’artiste se tenait devant la toile dérobée aux regards et attendait son visiteur.
— Tu es prêt ? demanda-t-il, fébrile et exalté.
Jérôme montra l’appareil qu’il tenait à la main, le trépied, la règle colorimétrique qu’il avait posée près de la porte en pénétrant dans la pièce.
— Tout est là. Si tu veux, j’en shoote  quelques-unes sur le vif, en découvrant la toile et ensuite je prendrai l’œuvre seule, dans les conditions adéquates pour un meilleur tirage quadri.
— Alors, c’est parti…
Dans un geste emphatique, le jeune homme tira d’un coup sec sur le drap qui s’envola par-dessus son épaule, tandis que crépitaient les flashs à un rythme soutenu. 
Jérôme, cadrait d’instinct. Il voulait l’instant. Cette minute de toute beauté où Pierrick, heureux comme il ne l’avait plus vu depuis des mois, montrait son talent et sa foi dans l’avenir.
Puis il posa l’appareil sur une petite table, au milieu des tubes de peinture, et s’approcha du chevalet. Il se pencha sur la toile, qu’il détailla, millimètre par millimètre. Cela ne ressemblait à rien de ce que Pierrick avait peint jusqu’à présent. Ce n’était pas meilleur ou moins bon, c’était autre chose. Non pas une nouvelle manière, mais une œuvre unique. Un manifeste sur l’art, une vision de l’artiste devant le défi de la toile. C’était profond, tumultueux et ironique. C’était magnifique, il en était soufflé.
— Alors ? La question était pleine d’espoir, la voix cassée par une émotion trop forte. Le retour du doute dès que l’on montre un travail qui nous a accaparé pendant si longtemps qu’on ne sait plus si l’objectivité était encore présente dans notre jugement de créateur.
— C’est sublime, dit-il. Je la veux !
Pierrick éclata de rire, soulagé et à nouveau pleinement heureux. Toutes ces heures passées à retoucher sans cesse n’avaient pas été vaines.
— Elle n’est pas à vendre, dit-il.
— J’espère bien !


Jérôme fit ensuite sortir l’artiste et resta seul avec la toile et son matériel. Il s’affaira, régla les lumières, fit des essais qui ne le satisfaisaient pas complètement, recommença autant qu’il le fallut et prit enfin le cliché qu’il attendait. Plus que jamais, il fallait atteindre la perfection pour un rendu optimum.
Il sortit de l’atelier en abandonnant derrière lui la plus grande partie de son matériel. L’artiste attendait dans l’escalier, toujours souriant, deux verres de gin à la main.
— Ça s’arrose, non ?
— Pas le temps, mon amour. Je te laisse tout mon matos, au cas où il faudrait recommencer, et je file à la maison traiter tout cela. On boira plus tard. Ce soir ou demain…
— Je peux venir avec toi ?
— NON !!! Moi aussi je veux être seul pour accoucher. Chacun son tour… Tu me fais confiance ?
— Il faudra bien, répondit le jeune homme, espiègle.
Le photographe s’envola, pour ne reparaître que le lendemain.


Il portait sous le bras un grand carton à dessin dans lequel se trouvait la maquette de l’affiche, dont il venait de faire exécuter un tirage numérique aussi proche que possible de l’impression offset finale.
Depuis la veille, il s’était isolé pour traiter une à une les photographies qu’il avait prises. Il n’avait répondu à aucun des appels de Pierrick, insouciant de l’angoisse dans laquelle ce silence pouvait plonger son amant, entièrement tourné vers le but qu’il s’était fixé et porté par son enthousiasme. 
Les clichés de la toile posée à plat étaient parfaits, il avait beau chercher la petite bête, rien ne clochait techniquement ; or, ils ne le satisfaisaient pas. Prise ainsi, la toile était comme morte. Elle ne parvenait pas à exprimer tout ce qu’elle portait en elle et qui sautait aux yeux lorsqu’elle était devant vous. Il tourna le problème dans tous les sens, s’entêta avec raison car la solution lui apparut comme une évidence au milieu de la nuit. Il déchira tous ses rushs et revint aux premiers clichés de la soirée, ceux qu’il avait pris au moment où l’artiste dévoilait son travail. 
Cette toile parlait du peintre face à son œuvre, de la difficulté de la création et de l’exaltation à se jouer des pires difficultés. Sur l’affiche, elle n’en parlerait que mieux si l’artiste victorieux et comblé était là pour en faire la démonstration. Ce ne serait pas une affiche statique, comme chaque galerie en produisait, elle serait dans la dynamique de l’œuvre exposée.
Il se remit à la tâche, peaufina, calcula au millimètre la surface du visuel sur l’affiche. Pas de fond perdu, mais un fond blanc sur lequel péterait le motif et se détacherait une typographie claire et rigoureuse, élégante et discrète, ce qu’il fallait pour faire passer le message sans s’imposer plus que de raison.
En haut, le fac-similé de la signature de l’artiste, dessous le titre de la toile – qui devenait ainsi également celui de l’exposition –, la photographie du maître devant son œuvre, et au rez-de-chaussée le nom de la galerie et ses coordonnées ainsi que les dates de l’exposition.


Jérôme posa le carton à dessin sur le chevalet, à la place de la toile qu’il posa précieusement contre le dossier d’une chaise.
Pierrick attendait, anxieux et impatient. Il avait voulu voir le projet dès l’arrivée de son amant, mais celui-ci l’avait gentiment éconduit. Il fallait faire les choses dans les règles. C’était une présentation à un client…
Il fit un petit laïus afin d’expliquer ce qu’il avait cherché à obtenir, puis dévoila enfin le fruit de son travail.
La photographie retenue était l’une des dix premières qu’il avait prises. Au premier plan la sellette et le bouquet de fleurs fanées, juste à côté, Pierrick radieux et riant, et au second plan – parfaitement visible dans son ensemble – une toile rectangulaire de format moyen représentant en abyme la scène reproduite par le photographe : une sellette au premier plan, supportant un vase rond contenant un bouquet fané, aux petites fleurs cuites et rabougries, un artiste mettant la dernière touche à sa toile… La différence notable était que dans l’œuvre peinte, Pierrick apparaissant soucieux et concentré, le front plissé. Pourtant, dans le vase de la toile qu’il peignait, les petites fleurs étaient pimpantes. Elles avaient de minuscules pétales blancs finement mouchetés de rose, deux petits points jaunes pollinisaient chacun d’entre eux, les tiges semblaient être couvertes d’un léger duvet de poils… Le challenge était là, dans l’allégorie entre le bouquet fané posant pour le bouquet fleuri. Le peintre avait dépassé l’impossible, il avait saisi la vie qui s’en était allée.
Le tableau avait pour titre “Désespoir du peintre”. Ce désespoir-là ne vit pas davantage que la fleur, être artiste c’est savoir le sublimer pour le dépasser. 
Pierrick était désormais aussi vivant que le bouquet qu’il venait de réussir contre la dégradation du modèle.
Ils firent l’amour à même le plancher de l’atelier, se noyant dans les yeux l’un de l’autre, heureux et rêvant d’un avenir commun où leurs deux arts se compléteraient aussi bien que leurs deux corps, que leurs deux cœurs. L’exposition serait un succès, cela donnerait à Pierrick la force d’affronter un futur incertain.
Ils jouirent ensemble, à la même seconde, en de longs spasmes qui les laissèrent épuisés. Ils s’endormirent l’un contre l’autre et poursuivirent leur rêve.

24 décembre 2007 –  7 août 2009.