L’eudémonisme social, paraît être jusqu’à présent le tome le plus politique de la Contre-histoire de la philosophie de Michel Onfray. De fait, s’opposent ici les conceptions libérales utopiques de William Godwin et Jeremy Bentham aux socialismes atopiques de John Stuart Mill, Robert Owen, Charles Fourier et Michel Bakounine.De toutes ces figures, ma pente naturelle irait plus spontanément vers Owen, Mill ou Bakounine. J’ai beaucoup de mal à entrer dans le magma cosmique de Fourier ; Godwin ne m’apparaît pas comme un personnage bien sympathique et Bentham me laisse un sentiment assez mitigé lorsqu’il se mêle de parler d’homosexualité.
En 1785, il publie un Essai sur la pédérastie dans lequel il dit souhaiter la dépénalisation de l’homosexualité afin que soit donné à chacun de vivre sans risquer la prison ou le bûcher. Jusque-là, il va sans dire que je n’ai pas de critique à formuler et l’on pourrait dire que l’auteur est à la pointe du progrès et d’un combat qui s’avérera encore long jusqu’à la victoire finale. Hélas, il n’entre pas la moindre compassion là-dedans ; ce n’est que pure morale intégriste, à tel point qu’on pourrait qualifier sa position au mieux d’homophobie progressiste.
« Ne cherchons pas la compassion du philosophe. Bentham a des mots durs pour caractériser les pratiques homosexuelles : "vice affreux", "abominations", "crimes", "goût dépravé", "penchant vicieux", "penchant ridicule", "penchant excentrique et contre nature", etc. […] » (p. 106) Pourtant, malgré ce jugement sévère, Bentham reconnaît que ceux qui ont ces goûts n’ont pas une vie facile. « Il parle en effet de la "persécution" des homosexuels, de "ces réprouvés de la sexualité", des "malheureux poursuivis pour ce crime", de "préjugés", d’un "malheureux pédéraste des temps modernes", etc. Autant de façons d’exprimer sa désapprobation d’une pratique et, dans le même mouvement, de signaler son approbation tacite… » (p. 106)
Il y a donc bien une position philosophique progressiste dans la démarche de Bentham, qui se montre révolutionnaire sur le sujet, et sans doute est-ce un mauvais procès que de lui reprocher cette vision hypermoraliste de l’homosexualité dans le même temps où il appelle à sa dépénalisation afin qu’elle puisse se vivre sereinement dans la discrétion. Mais parler de "crime", de "dépravation", de "vice", d’"abomination", etc. reste pour moi tout à fait abject. Quant à la discrétion souhaitée, elle ne fait que souligner les limites de la tolérance de l’auteur. Oui, il faut dépénaliser ces pratiques barbares, mais qu’en revanche ceux qui s’y adonnent se cachent et fassent en sorte qu’on oublie jusqu’à leur existence.
La position est d’ailleurs assez paradoxale de la part de celui qui voulait panoptiser la société afin que chacun soit en permanence sous le regard et le contrôle de l’autre. Toutefois, pour cet utilitariste, on comprend que l’homosexuel ne présente aucun intérêt et ne vaut pas même la corde pour le pendre.
