dimanche 23 septembre 2018

Au bord de la piscine 2/4

II
LE VOYAGE
 
Elle s’était rendue à Cahors, dans une agence de voyages, où elle avait fait la connaissance du charmant M. Montesollo à qui elle avait expliqué qu’elle cherchait une destination tranquille, peu onéreuse et si possible ensoleillée.
L’homme avait pris le temps de l’écouter, de la questionner afin de connaître ses goûts et ses attentes le plus précisément possible. C’était manifestement de sa part une démarche à la fois professionnelle et humaine. Il cherchait véritablement à cerner la personnalité de sa visiteuse afin de lui proposer la meilleure destination.
L’agent de voyages pensa d’abord à lui proposer le Maroc, un peu par habitude car c’était l’une des destinations favorites des Français retraités qui cherchaient un point de chute plus ou moins permanent. Il avait dans l’idée un club de vacances qui permettrait à sa cliente de découvrir l’endroit tranquillement avec une base arrière assurée.
C’était une très mauvaise idée !
D’une part, Maggie lui fit observer vertement qu’il n’était pas question pour elle de se commettre dans un quelconque Club Med’, au milieu de gogos sans intérêt ; d’autre part, si elle ne précisa pas sa pensée, il comprit que la destination elle-même n’était pas un choix pertinent. Pour Maggie, le Maroc, c’était une terre musulmane et elle souffrait assez qu’une dizaine de villes de son précieux Royaume Uni soient désormais aux mains de maires de cette confession, notamment Londres, Oldham Manchester où le premier magistrat impose dorénavant la prière musulmane en début de conseil municipal, Birmingham, Leeds, Blackburn, Sheffield, Oxford, Luton, Rochdale…
Maggie, que toutes ces histoires de migrants errants en Méditerranée insupportaient au plus haut point, n’envisageait pas une seconde de rapprocher de leur situation sa propre volonté de trouver un nouveau territoire où s’installer, qui soit économiquement favorable à sa survie. Elle avait la conscience tranquille des égoïstes.
Tenant compte des trois principales exigences énoncées par la peu commode Miss Burnham – finances, tranquillité, ensoleillement –, une destination lui avait très vite paru évidente : les Canaries, situées au large de la côte nord-ouest de l’Afrique et sans aucun rapport avec les Baléares auxquelles on les assimilait si souvent.
Il passa rapidement en revue les sept îles qui composaient l’archipel espagnol, écartant d’autorité la Grande Canarie qui était une destination pour jeunes avides de fêtes alcoolisées et bruyantes, hésita brièvement sur Lanzarote mais jugeât que l’intérêt pour cette île s’émoussait vite au-delà d’une quinzaine de jours, balaya Fuerteventura où il n’imaginait pas que cette vieille anglaise puisse trouver son bonheur, pas plus que sur La Palma, Hierro ou La Gomera quels que puissent être leurs charmes respectifs. Une destination s’imposait : Tenerife. Et encore fallait-il viser le nord de l’île plutôt que le sud qui était davantage touristique au plus mauvais sens du terme : bétonné, bruyant et mal fréquenté à son goût.
Il lui vanta les charmes d’une petite ville de la côte nord, réputée pour ses plages de sable noir issu de l’ancienne activité volcanique de l’île. Un coin tranquille et préservé du tourisme de masse, accueillant en même temps que soucieux de garder son authenticité, possédant en outre de sérieux atouts culturels et se situant assez stratégiquement pour être le point de départ de nombreuses excursions à travers Tenerife. Il sut se montrer convaincant et lui proposa de lui préparer un dossier complet avec la proposition des meilleurs vols aux dates qu’elle lui indiquait, ainsi qu’un panel d’hôtels correspondants à ses attentes en termes de confort.
Maggie était ressortie enchantée de ce premier contact avec M. Montesollo. Il avait été convenu entre eux qu’il la rappellerait sous quarante-huit heures afin de lui faire une offre clés en main.
Bien que St-Vincent ne fût pas à proprement parler une zone blanche, l’accès à Internet y était souvent chaotique. Cependant, après quelques efforts infructueux, Maggie réussit à aller à la pêche aux renseignements de son côté. C’est ainsi qu’elle eut la mauvaise surprise de constater que Tenerife Nord – Los Rodeos figurait sur la liste des aéroports les plus dangereux au monde, à la suite de la plus grave catastrophe aérienne à ce jour, qui avait vu deux Boeing 747 entrer en collision sur la piste à cause d’un épais brouillard et d’une absence manifeste de communication entre équipages et tour de contrôle. 583 personnes y avaient laissé la vie !
Lorsque l’agent de voyages l’avait rappelée, c’est une dame offusquée et irritée qu’il avait eue en ligne. Celle-ci lui avait fait part de sa découverte en lui reprochant de ne pas l’avoir prévenue du péril que représentait cette destination. Le brave M. Montesollo avait dû user d’un trésor de diplomatie pour lui expliquer que cette catastrophe remontait à une quarantaine d’années – en 1977, pour être précis – et que les équipements radars de l’aéroport répondaient désormais aux normes internationales.
L’ayant convaincue, il lui fit part des vols qui lui semblaient le mieux correspondre à son voyage et des hôtels sélectionnés, tout en ne lui cachant pas sa prédilection personnelle pour un trois-étoiles entièrement rénové, qui venait d’ouvrir le mois précédent, après deux ans de travaux.
Margaret Burnham, était d’un caractère indécis qu’elle cachait habituellement derrière un volontarisme va-t-en-guerre, aussi prit-elle le parti de suivre à la lettre les recommandations du voyagiste. C’est ainsi qu’elle s’embarqua dans le plus épouvantable voyage de sa vie…


Cela commença dès le départ de St-Vincent. Le taxi qu’elle avait réservé pour la conduire à la gare de Cahors était en retard. Fort heureusement, elle avait anticipé la chose et pris une large marge pour être certaine d’attraper le train qui devait la mener jusqu’à Toulouse. Puis, ce fut au tour du train de 6 h 25 d’être supprimé à la dernière minute pour cause de grève des cheminots. Une grève perlée qui durait depuis des semaines et voyait les trains ne circuler que trois jours sur cinq, dans le meilleur des cas… Les TER ne circulant plus, celui de 7 h 15 était également supprimé et ce fut un miracle qu’elle puisse sauter dans l’Intercités de 7 h 42 qui la laissa à Matabiau à 8 h 49, c’est-à-dire sans retard si l’on veut absolument faire preuve d’humour et de flegme !
Se rentre ensuite à l’aéroport avec sa grosse valise à roulette et son énorme sac besace ne fut pas non plus une mince affaire. Il lui fallut prendre le métro ligne A sous la gare, changer à la station suivante pour la ligne B jusqu’au Palais de Justice et, là, sortir de terre pour embarquer dans un tramway jusqu’à destination. Plus d’une heure de trajet en tout !
À l’aéroport, il lui avait fallu marcher interminablement. L’enregistrement des bagages pour la compagnie Iberia se faisant dans le Hall A et le passage de la sécurité dans le Hall D. Trajet sans le moindre tapis roulant.
Bien sûr, elle avait déclenché la sonnerie du portique parce qu’elle avait gardé son passeport à la main et qu’il était enveloppé dans un étui de cuir qui portait un compartiment à fermeture éclair métallique. Il lui avait alors fallu tendre les mains, se les laisser tamponner pour un prélèvement destiné à vérifier qu’elle n’avait pas manipulé de substance dangereuse et attendre que la machine rende son verdict. C’était très bref, mais tout de même un peu humiliant. On l’arrêtait, elle, alors que tous ces « barbus » passaient sans le moindre problème !
Après ce contrôle, elle avait dû traverser la nouvelle zone duty free, avec ses éternels et internationaux étalages d’alcools, de cigarettes, de parfums et autres spécialités locales. Comme si les taxes aéroportuaires prohibitives sur les billets ne suffisaient pas à payer la mégalomanie des actionnaires.
Ensuite, il lui avait fallu gagner la salle d’embarquement. Encore des centaines de mètres de couloirs, avec cette fois des tapis roulants, mais dont un sur deux était à l’arrêt. Et affronter un nouveau contrôle de police avec présentation de passeport et carte d’embarquement. Comme si elle n’était pas une citoyenne européenne se déplaçant à l’intérieur de l’espace Schengen… Décidément, les irréguliers semblaient se déplacer plus aisément que les autres dans cette Europe que ses compatriotes avaient décidé de bouder une fois pour toutes. Ce qu’ils n’avaient d’ailleurs jamais cessé de faire depuis le début. Margaret Tatcher avait eu parfaitement raison de réclamer « I want my money back. » Foutus Européens, comme si le Royaume Unis n’était pas une superpuissance à elle seule !
Bien sûr, la salle d’embarquement se situait au rez-de-chaussée et il lui avait fallu descendre un escalator à pic pour se retrouver dans une sorte de hall froid, bétonné et résonnant. Une Espagnole était au téléphone, racontant sa vie – ou quoi que ce fût – comme si elle s’était trouvée seule dans sa salle de bains. C’était volubile et bruyant, sans le moindre respect pour les personnes alentour, qui essayaient de lire, consulter les messages sur leurs smartphones ou Dieu sait quoi.
Puis il fallut embarquer dans un bus à soufflet qui puait le diesel et les effluves de parfums bon marché, faire des centaines de mètres jusqu’à la passerelle de l’appareil qui attendait sur le tarmac. Visiblement, le vol n’était pas suffisamment important pour qu’on lui accorde un de ces bras articulés qui permettent d’aller directement de la salle d’embarquement à l’entrée de l’appareil.
Le vol Toulouse-Madrid s’était bien déroulé, même si elle avait trouvé ridicule l’uniforme des hôtesses, qui portaient une jupe à trois volants – deux rouges et un plus ou moins ocre jaune – qui étaient censés rappeler le drapeau national de façon assez miteuse. Elles arboraient toutes un chignon fait à partir d’une queue-de-cheval, qui laissait un trou central comme s’il se fut agi d’un donut. Maggie était toujours ébahie de voir à quel point les employés pouvaient être amenés à consentir de se couvrir de ridicule pour garder leur emploi ; c’était un peu comme toutes ces caissières qui s’affublent d’un bonnet rouge à frange blanche au moment de Noël. Elle se disait qu’il y avait là matière à un mouvement syndical davantage justifié que celui de la SNCF qui avait failli lui faire rater son vol.
À l’aéroport de Madrid, il lui avait fallu presser le pas pour ne pas rater sa correspondance. Débarquée à la porte K89, il lui fallait rejoindre la I6, qui semblait se situer à l’autre bout d’un hall interminable. Heureusement, il y avait ici des tapis roulants à foison et en parfait état de fonctionnement.
Enfin, il y eut un point positif : le système d’embarquement était étudié de façon ergonomique. Trois groupes de passagers étaient créés selon la situation de leur siège respectif. Ceux situés à la queue de l’avion embarquaient en premier, puis ceux qui se trouvaient au milieu et enfin ceux qui avaient la chance d’être situés à l’avant, ce qui leur permettrait de sortir plus vite de la boîte de conserve volante. Bien évidemment, une dérogation était prévue pour les passe-droits habituels, les gogos qui payaient un billet le triple du prix pour bénéficier d’un siège dans les cinq premiers rangs, qui n’était ni plus ni moins confortable que tous les autres au-delà du rideau délimitant la business class du commun des mortels. Le snobisme des uns et la carte de crédit de l’entreprise des autres, permettaient à la compagnie de profiter d’un petit bénéfice supplémentaire. La vérité était que les compagnies aériennes et les constructeurs voulaient des avions de plus en plus légers afin de faire des économies de kérosène, ce qui entraînait l’installation de fauteuils étriqués, dont le rembourrage n’était plus qu’une sorte de mousse digne d’un tapis de sol pour gymnastique de vieillards adipeux. La seule innovation qui trouvait grâce à ses yeux, c’était le fait que lesdits sièges ne soient plus inclinables, ce qui évitait que l’on se retrouve coincé contre sa tablette quand le passager de devant décidait de prendre ses aises sans se soucier du reste ou des autres.
Après une demi-heure de vol, le commandant de bord prit la parole en espagnol, pour un discours qui lui parut assez long et auquel elle ne comprit pas un mot. Elle attendit avec une certaine anxiété qu’il fasse son annonce en anglais, comme il est de mise dans le transport aérien. Son anxiété se transforma alors en réelle panique lorsqu’elle comprit enfin la teneur des propos tenus par le pilote…
La piste allouée au décollage de l’Airbus A321 était trop courte de plus d’un kilomètre, compte tenu du poids de l’appareil, de ses passagers et des bagages embarqués. Il avait fallu mettre « plein gaz » pour quitter le sol, ce qui avait représenté une ponction énorme sur la réserve de carburant. En conséquence, l’avion allait devoir voler à une altitude supérieure à celle qui était prévue, afin de pouvoir bénéficier d’une possibilité de « planer » davantage et plus longuement. Pour cette raison, l’océan et les côtes marocaines ne seraient pas visibles durant le vol, comme c’était le cas habituellement.
Incrédule, elle s’était demandé s’il ne s’agissait pas d’un canular de mauvais goût. Comment pouvait-on faire une annonce semblable, au risque de déclencher une panique folle chez les passagers ? Mais ceux-ci ne semblaient pas prêter la moindre attention à l’annonce qui était faite, pas plus en tout cas qu’ils n’avaient écouté les consignes de sécurité au décollage et regardé les hôtesses faisant leur show dans une chorégraphie un peu nunuche que Pedro Almodóvar avait rendue célèbre dans Les amants passagers.
L’avion avait donc pris de l’altitude, ce qui avait eu pour effet bénéfique d’éviter les turbulences engendrées par l’entrée dans les zones nuageuses. Le vent arrière avait permis de gagner un quart d’heure sur le temps de vol prévu et c’est avec une certaine satisfaction que Maggie avait senti les roues toucher le sol, malgré un rebond du plus mauvais effet.
L’attente devant le tapis à bagages fut très longue, au point qu’elle se demanda si sa valise n’arriverait pas par le prochain vol. Mais celle-ci finit par apparaître et elle put gagner la sortie. La station de taxis était à droite, il y avait une file d’attente à l’intérieur de l’aérogare et les voitures étaient attribuées en fonction de l’ordre d’arrivée des clients, ce qui démontrait une organisation moins anarchique que celle qu’elle avait pu connaître en France ces dernières années.
Elle prit place à l’arrière d’un véhicule blanc dont les flancs étaient ornés d’une inscription qu’elle ne put déchiffrer et d’une sorte de plan coloré ressemblant à celui d’une ligne de métro. Elle donna le nom de son hôtel, La Isla perdida, mais son manque d’accent ne sembla pas convaincre le chauffeur. Alors, elle lui tendit la feuille de réservation que lui avait donnée M. Montesollo.
Elle vit que le chauffeur se signait et touchait la médaille de la vierge qui était pendue à son rétroviseur intérieur. La rapidité avec laquelle il parcourut les trente-cinq kilomètres jusqu’à sa destination lui sembla une explication plausible pour cette manifestation superstitieuse au moment du départ, mais elle fut heureusement surprise par la modicité du prix de la course. Cela augurait bien du reste de son séjour.

samedi 22 septembre 2018

Au bord de la piscine 1/4

Pour Andrée M. – Belle-Maman –,
la plus magnifique et moins ronchon
des septuagénaires !


I
MAGGIE 

Chaque jour, en début d’après-midi, Maggie prend possession de l’un des trente transats disposés autour de la piscine. Elle en choisit un qui soit à l’abri de l’un des dix parasols, car sa peau toujours blanche d’ancienne rousse ne supporte pas le soleil, quel que puisse être l’indice de protection des crèmes dont elle s’inonde abondamment le corps une fois installée.
Le matelas des transats est une sorte de tissage de gros fils de nylon dont le motif est à rayures verticales bleu marine et gris tourterelle, l’armature est en plastique blanc moulé. Rien à voir avec le confort des chaises de plage de son enfance, en bois et toile de coton, qui épousaient le corps en souplesse. Ici, on est à la dure ! C’est sans doute meilleur pour le dos, mais incontestablement inconfortable. Le parasol est blanc uni, il produit un peu d’ombre mais laisse passer une lumière chaude et brûlante. Pour compléter le mobilier, elle dispose d’une petite table carrée, moulée dans le même plastique blanc que le transat, aux quatre coins de laquelle sont embouties des alvéoles permettant d’insérer des gobelets et dans l’une desquelles elle dépose son téléphone portable. Celui-ci lui sert avant tout à connaître l’heure, car elle laisse montre et bijoux dans le coffre-fort de la chambre et elle se demande qui pourrait bien encore l’appeler pour prendre de ses nouvelles.
Son installation nécessite un certain temps. Elle a les gestes lents, plus par méticulosité qu’en raison de son âge. À soixante-dix ans, on n’est pas vieille ; surtout si l’on ne s’est pas usée au travail toute une vie !
Elle commence par recouvrir le transat d’un long drap de bain représentant le drapeau britannique, chauvinisme oblige. Ensuite, elle fait glisser sa robe jusqu’au sol pour apparaître dans un monokini noir de coupe très stricte, qui dissimule à peine un début de ventre rond mais sait mettre en valeur des jambes et des bras qui tiennent encore la route, n’accusent pas son âge. Ceci n’est pas un détail pour elle car elle se fait une certaine opinion de son corps et de la séduction qu’il peut encore exercer sur les hommes. Une fois en maillot, elle s’enduit abondamment de crème solaire et s’allonge à l’ombre du parasol, farfouille dans son sac besace pour en tirer des lunettes de soleil foncées qu’elle pose sur son nez, le téléphone portable qui trouve place sur la petite table et un livre qu’elle ouvrira de temps à autre, sans grand enthousiasme.
Dès lors, Maggie guette l’arrivée des autres pensionnaires autour de la piscine. C’est sa distraction, observer tous ces étrangers et leur inventer une vie, un destin. Il n’y en a pas deux comme elle pour déceler les petits travers ou les imperfections de chacun ; la meilleure façon de n’avoir pas à se pencher sur les siens et d’ignorer le fond de méchanceté qui ne l’a jamais quittée depuis l’enfance à Birmingham dans les années cinquante du siècle précédent.
Issue d’une famille pauvre, Margaret Shelby a toujours été une petite fille envieuse et insatisfaite, assoiffée d’une revanche pour une partie perdue par les générations précédentes et dont elle avait conscience de faire les frais en toute impuissance. Ce trait de caractère, rien n’avait pu le changer, même lorsqu’elle était partie s’installer à Londres où elle avait rencontré John Burnham, qu’elle avait épousé et avec qui elle avait vécu quarante-cinq ans d’un amour exclusif et jaloux.
S’exiler à Londres n’avait pas été si facile pour elle, mais au fond qu’y avait-il eu de facile dans sa vie ? Cela avait commencé par une chambre meublée sordide qu’elle payait en faisant des ménages à la City. Rien de reluisant pour la jeune femme ambitieuse qu’elle était. Pour tout dire, elle se serait bien vue à Buckingham comme une Wallis Simpson qui aurait réussi mieux que l’épouse de ce vieil Édouard, bien qu’elle ne fût pas issue d’une famille de notables même américains ! Et puis, elle avait rencontré John sur Oxford Street. Son physique l’avait littéralement subjuguée, puis sa voix, son discours et son sourire enjôleur avaient fait le reste.
Vendre des salades, c’était le métier de John Burnham, en fait. Le jeune homme travaillait comme rédacteur pour une agence de publicité. Il débutait à un salaire médiocre mais débordait de suffisamment d’idées pour compenser la modestie de ses piges par une productivité exponentielle. Sans faire de lui un homme riche, cela en faisait néanmoins un parti envisageable, c’est-à-dire un bon investissement pour l’avenir. C’est en tout cas ce qui avait motivé Maggie à se lancer au début de leur relation, avant que la jouissance physique prenne le pas et la transporte littéralement dans une dimension amoureuse insoupçonnée d’elle jusqu’alors. John avait été un amant magnifique, jusqu’au bout, malgré l’âge et la maladie qui le rongeait avant d’avoir raison de lui deux ans plus tôt.
Le jeune couple avait eu des hauts et des bas. Quand les bas étaient trop hauts, ils se réfugiaient quelques semaines chez la mère de John à Manchester, le temps pour lui de rebondir. Maggie ne travaillait plus. Outre qu’elle n’en avait pas véritablement envie, son mari ne l’aurait pas supporté. Ce n’était pas la vision conservatrice qu’il se faisait de ce que devait être une épouse. Pour lui, c’était à l’homme qu’incombait la tâche d’apporter au ménage les revenus indispensables à le faire vivre.
Ils n’avaient pas eu d’enfant. Ce fut d’abord un choix, lié à une situation pécuniaire fluctuante. John usait de préservatifs et prenait soin de se retirer à temps malgré cette première protection. Puis, Maggie se procura la pilule sans le dire à son époux au moment où celui-ci commença à envisager de prolonger la lignée des Burnham. Elle avait peur que ce soit encore trop tôt. Si leurs finances s’amélioraient, elles n’étaient toujours pas suffisamment stables à ses yeux. Plus tard, quand elle cessa toute contraception, ils finirent par comprendre qu’ils n’auraient jamais de descendance, ce que des analyses médicales confirmèrent : il était stérile. Maggie prit très mal la chose, c’était comme un affront personnel que lui faisait Dieu en la punissant ainsi d’avoir voulu retarder une naissance qu’elle avait désirée trop tard. Alors elle s’était mise à détester les enfants, à ne plus supporter ni leurs cris ni leurs rires. Même silencieuse, leur présence la mettait hors d’elle.
John avait gravi les échelons au sein de l’agence de publicité qui l’employait, gagnant davantage d’argent qu’il tentait de placer intelligemment afin de ne manquer de rien lorsque l’âge de se retirer des affaires se ferait sentir. C’était une bonne idée, car la vie en Angleterre devint de plus en plus difficile au fil du temps.
Lorsque le moment vint de prendre sa retraite, il convainquit son épouse de s’exiler en France où ils trouveraient un meilleur confort à moindre prix. Si l’Angleterre avait adhéré à l’Europe, elle avait tenu à conserver sa propre monnaie et la Livre avait un taux de change favorable face à l’Euro. Il avait manifestement étudié la chose avec précision, échafaudant ses plans depuis de nombreuses années. À peine donna-t-elle son accord de principe qu’il lui indiqua avec précision où ils iraient s’installer, ainsi que les projets qu’il nourrissait pour entamer une nouvelle carrière d’écrivain.
John avait décidé de poser au vieil Anglais excentrique, c’est pourquoi, alors que leurs meubles avaient déjà été expédiés et mis en place dans leur nouvelle demeure, il acheta un vieux taxi londonien avec lequel ils embarquèrent sur le ferry entre Douvres et Calais avant de traverser une partie de la France par de petites départementales ombragées, sans se presser, profitant de la délicieuse (selon lui, my god !) de restaurants de routiers et du confort relatifs d’hôtels familiaux dénichés sur un Guide du routard qui n’était probablement pas de la dernière édition.
C’est ainsi qu’ils arrivèrent à destination, début juillet 1987, à Saint-Vincent-Rive-d’Olt dans le Lot, sud-ouest de la France, à quelques kilomètres de Cahors dont elle n’avait pas davantage entendu parler jusque-là.
St-Vincent, qui avait perdu un millier d’âmes depuis le milieu du XVIIe siècle, n’était plus qu’un gros village de quatre cents habitants. On n’avait rajouté « Rive-d’Olt » qu’en 1901, pour signifier qu’il se trouvait au bord du Lot et redorer un peu son blason, même si la population n’était encore que divisée par deux à l’époque. Ces détails, Maggie les tenaient de John, qui avait manifestement bien étudié l’histoire de la région avant de venir y poser ses guêtres. À leur arrivée, avant même de la conduire à leur nouvelle demeure, au cœur du village, il avait tenu à lui faire faire un petit circuit touristico-culturel, lui montrant le lavoir couvert, lui parlant des anciens moulins dont il ne restait que quelques vestiges, des ruisseaux qui les alimentaient et du Bondoire, le ruisseau principal qui passe par la place centrale, descendant de Cambayrac et allant se jeter dans le Lot. Peu avant, il lui avait montré rapidement Cahors, où ils iraient au marché le samedi matin et Luzech, bien plus proche.
Maggie se souvient de ce premier jour dans les moindres détails. Elle s’était sentie prête à aimer cet endroit, sans la moindre conscience de la barrière que serait la langue. Forte de parler un idiome international, elle n’avait jamais fait l’effort d’en apprendre un autre, ce qui ne l’empêcherait pas de reprocher aux Français de ne pas le manier avec autant d’aisance qu’elle-même. Son mari, quant à lui, avait fait cet effort bien des années en amont, misant sur le fait que le tunnel sous la Manche se ferait un jour et qu’il y aurait des affaires juteuses à réaliser pour les Britanniques prêts à saisir leur chance. John avait une capacité certaine à se projeter dans l’avenir, sentir les opportunités, analyser les évolutions en cours, les changements bénéfiques qui en découleraient, mais il manquait du souffle nécessaire pour courir la distance. Une sorte de seconde stérilité, en somme.
De sa connaissance de la langue française, il n’avait tiré que quelques participations à des voyages tous frais payés par des comités du tourisme hexagonaux en échange de rédactionnels dans des revues de charme et des catalogues de tour-opérateurs. Ce n’était pas fantastiquement payé, mais cela lui avait permis de tomber amoureux de ce coin de France où il l’avait entraînée finir leurs jours. Ce fut un endroit où il s’adapta sans peine et, avec le zèle des nouveaux convertis, il aurait fini par devenir plus Français que les autochtones si on lui en avait laissé le temps !
Pour Maggie, certes la Vallée du Lot était une chose magnifique, les Causses un désert féerique… en tout cas aux beaux jours. Pour le reste – entre grisaille, pluie et neige –, c’était encore plus sinistre qu’un jour de pluie à Londres ! Elle était une femme de la ville, faite pour le grouillement et le bruit, le tub et les bus à impériale. Les vignobles ne lui étaient d’aucun intérêt, sa passion allait au gin pour peu qu’on ne le noyât pas dans un tonic quelconque.
À l’inverse, John était passionné par ces paysages souvent grandioses, les sites que l’on disait ici « majeurs » tels que Saint-Cirq-Lapopie ; ces fortifications, dont les plus anciennes datent du XIe ou XIIe siècle, ancrées dans la roche calcaire des falaises bordant les vallées lotoises et portant le nom de « Châteaux des Anglais » par une sorte d’anachronisme populaire. C’étaient des forts-refuges construits dans le but d’accueillir et protéger la population contre les attaques, qui furent aménagés et utilisés avant le xive siècle et réorganisés au cours de la guerre de Cent Ans. Il connaissait tout cela par cœur, comme la vie de Champollion, l’enfant de Figeac, à une centaine de kilomètres de là.
Des débuts de leur installation, John Burnham avait tiré un roman autobiographique mettant en valeur la région dans laquelle ils s’étaient fixés. À juste titre fier de son travail, il s’était envolé pour Londres où il avait déposé son imposant manuscrit entre les mains de la firme Hamish Hamilton Ltd, certain d’intéresser un maximum de lecteurs britanniques avec ce récit plein d’humour sur les petits travers des Français. Hélas, en sortant de la maison d’édition, il découvrit que ce jour-là était celui de la parution de A year in Provence de Peter Mayle et comprit que le filon provençal de son compatriote barrait à jamais la moindre chance à son périple lotois de trouver un public. Cela coupa net son élan créatif et il se résolut à compléter ses revenus en réalisant des traductions pour des sites touristiques, des chaînes hôtelières, des menus de restaurants et occasionnellement pour le tribunal de Cahors.
Son heure de gloire vint en 2001, lorsque – sur recommandation de l’un de leurs amis – le Foreign Office le contacta pour lui demander d’organiser les vacances privées du Premier ministre dans le Lot. C’est ainsi que, le 21 août vers 13 h 45, Tony Blair se posa sur l’aéroport de Carcassonne-Salvaza à bord d’un vol régulier de la compagnie Rayanair, accompagné de son épouse et de trois de ses enfants, à destination d’une propriété de Saint-Martin d’Oydes.
Les Burnham n’étaient pas présents et n’eurent aucun contact avec le travailliste qui n’était pas à proprement parler leur cup of tea. Mais ils retirèrent une bonne récompense financière pour le service rendu…
Quatre ans après sa parution au Royaume Uni, A year in Provence devint un best-seller en France et assura une notoriété incontestable à son auteur qui exploita le filon tout au long de sa nouvelle carrière, ce qui lui valut d’être élevé dès 2002 au rang de Chevalier de la Légion d’Honneur, distinction très prisée des Français. Il serait faux de dire que ceci n’affecta pas le moral de John. Il n’était pas jaloux de ce succès, mais il avait pleinement conscience que celui-ci était un empêchement définitif à sa propre percée. Margaret resterait à jamais persuadée que la maladie de son époux était une conséquence directe de la déprime qui l’avait saisie devant ce coup du sort.
Le cancer l’avait rongé lentement et avait fini par avoir raison de lui deux ans plus tôt. Comme si leurs sorts étaient liés en quelque sorte, au début de cette année c’est Peter Mayle qui avait succombé à son tour à une longue maladie… Elle y voyait une manifestation d’une justice immanente.
Bien sûr, le décès de John avait bouleversé sa vie. Elle se retrouvait seule, dans un pays dont elle refusait obstinément de baragouiner la langue, au milieu de « bouseux » qui affectaient de ne pas pratiquer la sienne. Et pour couronner le tout, ses compatriotes avaient décidé par référendum de quitter l’Europe. Le Brexit était devenu le sujet de tous les fantasmes, les cartes avaient été brouillées et redistribuées de façon anarchique. L’avenir n’était plus tout tracé.
Maggie avait fait ses comptes. Retourner vivre en Angleterre, c’était perdre énormément de pouvoir d’achat. Rester en France, ce n’était pas beaucoup mieux avec l’arrivée d’un jeune président aux dents longues et que les scrupules n’étouffaient pas. Il lui fallait trouver un autre point de chute, qui lui permettrait de maintenir une certaine aisance à laquelle elle s’était habituée depuis tant d’années.