mercredi 25 décembre 2019

Les Nouveaux Ministères 2/3

II. 

Par discrétion, ils s’étaient retrouvés le vendredi matin dans la salle d’embarquement. Paul s’était fait conduire à l’aéroport de Marignane par son épouse et celle-ci, comme prévu, avait tenu à l’accompagner jusqu’au contrôle de sécurité.
Le ciel était dégagé, le vol fut agréable bien que Virginie se montrât quelque peu déroutée par le fait que les annonces à bord soient faites uniquement en espagnol et en anglais. Elle n’avait que de très lointains souvenirs de ces deux langues apprises au collège, disciplines qui ne l’avaient jamais beaucoup motivée.
— Nous n’avons pas intérêt à nous perdre de vue dans Madrid, sinon tu serais incapable de demander ton chemin, lui avait-il dit alors qu’il venait de lui traduire l’annonce de la descente imminente sur Bajaras.
Dans quelques minutes il serait neuf heures, c’est dire qu’ils avaient une journée pleine devant eux.
N’ayant l’un et l’autre qu’un trolley en cabine, ils n’eurent pas à faire la queue autour du tapis à bagages et se dirigèrent directement vers le métro qui, par chance, était une ligne directe avec la station de Los Nuevos Ministerios où ils se rendaient.
La ligne 8 était moderne et spacieuse ; Virginie constaterait un peu plus tard en se rendant dans le centre-ville à quel point cela contrastait avec les premières lignes aux couloirs étroits et bas de plafond, comme si l’on avait tenu compte au cours du siècle d’une évolution de la taille moyenne des Madrilènes.
En remontant à la surface, elle ressentit une vague de froid qui lui rappela la mise en garde de son amant : « Prends un gilet, Madrid se situe en altitude, c’est même la plus haute capitale d’Europe, il y fait plus frais que sur les côtes. »
Le quartier avait quelque chose de moderne, même si le nom était ancien. Les premiers bâtiments avaient été imaginés à la fin des années vingt du siècle précédent par Secundino Zuazo et Jansen et réalisés vingt ans plus tard sur l’emplacement de l’ancien hippodrome de Madrid, ouvrant une perspective dans le prolongement de la Castellana, là où se trouve le stade de football Santiago Bernabéu cher aux aficionados du Real Madrid, ainsi que lui indiqua son Pygmalion. Les bâtiments étaient alors dans le style pompeux que l’on retrouvait aussi bien à Berlin qu’à Rome ou en URSS, ce qu’elle avait l’habitude s’appeler une architecture stalinienne mais qui n’était au fond que l’illustration de la mégalomanie des dirigeants d’une époque. Qui prétendrait aujourd’hui que la pyramide du Louvre puisse être une allégorie de la transparence de la vie du président qui en avait décidé l’érection ?
Si Paul ne connaissait pas son sujet sur le bout des doigts, au moins l’avait-il bûché avant leur escapade. Elle se souvenait qu’il avait pour obsession de dire qu’un voyage, aussi court fut-il, se prépare dans les moindres détails.
Tandis qu’ils marchaient vers leur hôtel, il lui montra, non loin, la Tour Picasso qui ne lui sembla pas d’un grand intérêt. Jugement qu’elle révisa le soir même en la voyant illuminée dans la nuit, l’insipide bâtiment de verre et de métal devenant alors sculpture lumineuse sur fond noir.


L’hôtel où ils étaient invités à passer la nuit, tous frais payés, était un quatre-étoiles. Extérieurement sans grand attrait, étroit et tout en hauteur, béton et verre fumé. Une vingtaine de drapeaux flottants sur une marquise bétonnée… Il fallait passer les portes coulissantes pour trouver la chaleur du lieu. Le hall était de marbre rose, le comptoir de l’accueil de bois précieux soigneusement ciré, le personnel tiré à quatre épingles et obséquieux autant qu’il était possible.
La jeune femme eut un sourire en pensant : « Me voici Virginie au Pays des Merveilles », sans se douter du lapin qui l’attendait, chronographe en main, moustache et œil frisant.
Comme il était trop tôt pour avoir accès à la chambre, ils laissèrent leurs bagages à la réception, après avoir procédé à leur enregistrement, et repartirent pour une découverte de la ville. Ils avaient la journée devant eux, jouissant d’une totale liberté dans la mesure où ils n’étaient pas tenus par une quelconque demi-pension qui les aurait ramenés ici à une heure imposée.
Ils marchèrent à nouveau jusqu’au métro qui les emmena à la Puerta del Sol. Quel meilleur endroit pour commencer leur découverte de la capitale, que cette place où se situait le « kilomètre zéro » à partir duquel étaient mesurées toutes les routes du pays ? Virginie se laissait porter par les explications de Paul, véritable guide ambulant, puits de science touristique. L’Espagne était une expérience nouvelle pour elle ; native de l’arrière-pays marseillais, elle était davantage tournée vers la culture italienne, beaucoup plus proche, aussi allait-elle de surprise en surprise. Au plaisir de la découverte, s’ajoutait celui de la faire en compagnie de l’homme qu’elle chérissait et qui, mois après mois, s’était érigé en Pygmalion au gré de leurs escapades improvisées.
Elle se laissait porter par lui, abandonnée totalement, confiante dans ses choix et les directions qu’il lui faisait prendre. Sans doute une connaissance ou un plan de Madrid lui auraient-ils démontré qu’il y avait quelque chose de brouillon et d’empirique dans l’itinéraire suivi, fait d’à-coups et d’embardées, mais cela participait pleinement de la spontanéité de la visite. L’histoire d’une place ou d’un monument faisait naître une autre idée, un autre désir de voir et faire partager. C’était un coq-à-l’âne touristique. Après la Puerta del Sol, il y avait eu la Plaza Mayor, ses pavés et ses arcades, puis la Plaza Santa Ana et sa statue de Frederico Garcia Lorca, avant de revenir vers le Mercado San Miguel, tout de verre et de fer forgé. Le temps de visiter – juste à côté – la Basilique inspirée du baroque italien, avant la fermeture, il était l’heure de déjeuner.
Ils trouvèrent un restaurant dans le quartier, dont la salle était située dans une cave voûtée. On les installa à une table pour deux personnes dont la disposition des couverts intrigua Virginie : ici, les couples ne déjeunaient pas face à face mais de côté, l’un sur la banquette, l’autre sur une chaise à sa gauche. Peut-être était-ce pour favoriser la conversation chuchotée dans un pays où les gens ont pour habitude de parler haut et fort. C’est au cours du repas, alors que ses yeux erraient dans la salle, que la jeune femme remarqua le fait que les hommes portaient tous leur alliance à la main droite et Paul lui expliqua que c’était ici la tradition comme en Suède, en Norvège, en Pologne, en Russie, en Bulgarie, en Allemagne ou dans certaines parties de la Belgique.
L’après-midi, ils visitèrent le Palais Real, qu’elle trouva un peu décevant à l’exception de quelques parquets, deux ou trois poteries et statuettes. Elle fut en revanche sous le charme de la collection de l’Armurerie Royale, située dans une aile du palais. De l’autre côté de la place, ils visitèrent ensuite la Catedral de la Almudena, avant de faire une halte à la Chocolateria San Giniés où l’on faisait la queue pour avoir une table à laquelle déguster les meilleurs churros de Madrid, accompagnés d’un chocolat chaud onctueux et savoureux.
Ils se perdirent ensuite dans les petites rues, visitèrent d’autres églises qui toutes avaient opté pour le bannissement des bougies au profit de petites ampoules qui s’allumaient contre l’introduction de quelques centimes dans le tronc qui leur était destiné. C’était une façon intelligente de lutter contre les risques d’incendie autant que contre la dégradation des œuvres par les fumées et les suies.
Le soir venu, après avoir fait du lèche-vitrines dans les rues avoisinantes, ils réussirent à trouver deux chaises et un bout de table sur la petite Plaza de Chueca où ils grignotèrent un assortiment de tapas accompagnées d’un pichet de sangria. L’endroit était bondé et bruyant. Virginie s’amusa en s’apercevant que les hommes ne se gênaient pas pour dévorer Paul des yeux, tandis qu’elle-même attirait le regard des femmes. Elle devina ainsi qu’ils étaient en plein quartier gay.


Lorsqu’ils revinrent à l’hôtel, leurs bagages avaient été montés dans la chambre. Le réceptionniste leur tendit la carte magnétique servant de clef en leur souhaitant une bonne nuit, tout en leur rappelant que le petit-déjeuner serait accessible dès six heures trente, soit dans la salle de restaurant du rez-de-chaussée, soit dans la chambre via le service d’étage.
Tandis qu’ils étaient dans l’ascenseur, Virginie imaginait déjà l’apothéose que serait cette nuit enfin partagée ; un véritable aboutissement à ses yeux après une demi-douzaine d’années d’une liaison à la fois intense et incomplète. Leurs étreintes éphémères avaient eu pour elle jusque-là nécessairement un goût d’inachèvement, d’incomplétude.
Une fois la porte ouverte, il ne lui fallut qu’un regard pour voir s’effondrer tous ses rêves : la chambre comportait deux petits lits, séparés par une table de chevet fixée au mur qui rendait impossible leur rapprochement.
— C’est une blague ? demanda-t-elle avec surprise.
— Je pense que c’est un quiproquo… C’est mon correspondant qui a fait la réservation. Comme il savait que ma femme ne m’accompagnerait pas, il a dû penser que je venais avec un collaborateur, expliqua Paul, sans grande conviction.
La jeune femme voulut encore croire à la sincérité de son amant. Plus exactement, elle pensa qu’il n’avait pas voulu mettre les choses au clair avec la personne qui leur avait offert les billets d’avion et la chambre. C’était certes insultant, mais elle pouvait faire l’effort de le comprendre. Effort colossal tout de même.
— Vu l’heure tardive, je suppose qu’il n’est pas envisageable de demander une autre chambre, dit-elle sans conviction.
— En effet, on va éviter de polémiquer. Après tout, nous n’avons rien à payer et le plus sage est de se contenter de ce que l’on nous offre.
— On pourra toujours se serrer l’un contre l’autre dans l’un des deux lits, concéda-t-elle.
Mais les choses se déroulèrent autrement. Après une douche rapide, chacun gagna son propre lit, Paul arguant qu’il était fatigué par cette journée bien remplie où ils n’avaient cessé de marcher.
Alors qu’elle cherchait à s’endormir, non sans difficultés, passablement déçue et énervée tandis que commençaient à monter les ronflements sonores de son amant, Virginie se demanda si celui-ci n’avait pas choisi lui-même la configuration de la chambre au moment de la réservation. Elle était en rage. Contre lui, mais aussi contre elle car la suspicion qui la gagnait ne correspondait pas à l’image qu’elle se faisait d’elle-même.


Le lendemain matin, ils ne firent pas davantage l’amour qu’au coucher. La tension était palpable entre eux et aucun ne voulait être le premier à faire un effort vers l’autre. Ils descendirent prendre un petit-déjeuner pantagruélique qui n’avait rien à voir avec les petits-déjeuners continentaux qu’elle prenait parfois à la terrasse des cafés, avec une vague viennoiserie, un tiers de baguette, une portion de beurre et un échantillon de confiture accompagnant un café allongé d’eau et un jus d’orange trop clair. Ici, c’était une débauche de tranches de saumon fumé, de jambon Serrano, de chorizo et saucisson, de salades de pommes de terre ou de poivrons, d’œufs en omelette, brouillés ou frits recto-verso – ce qu’elle n’avait jamais vu jusque-là –, de petites saucisses, de haricots blancs à la tomate, de fromages de toutes sortes, de fruits frais, de gâteaux multicolores et de viennoiseries dont la pâte ne correspondait manifestement pas au standard français… Paul lui avait dit de se servir copieusement afin qu’ils puissent profiter pleinement des prochaines heures sans avoir à s’arrêter dans un restaurant où ils gaspilleraient leur temps. Jamais elle n’avait fait un tel petit-déjeuner. Elle mangeait sans même y penser, engloutissait une portion après l’autre, absente, déjà repartie…
De son côté, Paul avait conscience que cette escapade était une erreur. Virginie un second choix. C’est avec sa femme qu’il aurait dû être ici ; il aurait suffi de laisser les filles à la garde des grands-parents. S’il s’était tu, Virginie n’aurait jamais rien su de ce voyage, puisqu’ils n’avaient pas pour habitude de se voir le week-end. Pourquoi avoir agi ainsi ? Qu’espérait-il ? N’avait-il pas compris, en somme, que tout n’avait fonctionné avec Virginie que dans la mesure où il avait su la garder à distance ? C’était comme si le temps des plaisirs avait soudain laissé la place au temps des problèmes. Il fallait trouver le courage d’y couper court !


Ayant laissé leurs bagages à la réception, ils avaient repris le chemin de la ville pour une longue balade avant le départ pour l’aéroport. Ils rendirent visite à la statue de Cervantes sur la Plaza de España après un arrêt au Corte Inglés de la Calle Gran Via, dans lequel la jeune femme constata avec effroi que les parfums de grande marque n’avaient pas ici la même odeur ni la même tenue qu’ils avaient en France. Certains de ceux auxquels elle était habituée viraient ici immédiatement sur sa peau, réagissant comme ces vins qui ne supportent pas le voyage d’une région à l’autre.
Paul voulut l’entraîner au musée du Prado, mais la file d’attente était si longue qu’ils y renoncèrent, se rabattant sur le Parque del Buen Retiro, situé juste derrière, dont les 125 ha, avec les deux pièces d’eau, la roseraie et le palais de Cristal se révélèrent un pur enchantement qui eut raison pour quelques heures de leur mauvaise humeur, jusqu’au moment de prendre le métro pour regagner l’hôtel afin de récupérer leurs bagages et se rendre à l’aéroport.

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