dimanche 25 février 2018

Le tombeau de ma mère 6/10

Si l’assistante sociale m’avait donné des pistes pour trouver l’aide dont j’avais besoin, elle m’avait ensuite lâché dans la nature afin que je m’y débrouille seul. Ce que j’avais déjà mis en place par moi-même avait dû la rassurer quant à mes capacités à gérer cela.
Le tour des aides financières avait été vite fait : rien. Ma mère avait eu une longue carrière dans l’administration et bénéficiait une retraite de cadre moyen qui était suffisante au regard des critères d’attribution. Sa retraite était honnête – et elle ne l’avait pas volée – pour vivre normalement, mais la dépendance a un coût exorbitant. Je l’ai dit, elle n’aurait pu se payer une place dans une maison de retraite que de moyenne catégorie. Toutefois, pour cela il aurait fallu vendre l’appartement afin de supprimer toute autre charge.


Le premier écueil fut l’absence de son médecin traitant. La clinique avait délivré une ordonnance pour quinze jours et au moment de la renouveler, celui-ci était introuvable. Il avait eu un accident de moto quelques années plus tôt et était reparti pour un cycle de chirurgie. Trouver un médecin qui veuille bien venir à domicile semblait un problème insurmontable, il était l’un des derniers à accepter de le faire sur de longues distances ; son cabinet se trouvant au centre-ville et l’appartement de ma mère à la Côte Pavée.
Par chance, ma mère et moi connaissions bien les pharmaciens du quartier, aussi avons-nous pu nous faire avancer les médicaments. Il y en avait certains qu’elle ne pouvait arrêter un seul jour et prenait depuis des années.
Au bout d’un mois, ayant réussi à joindre ledit médecin, nous étions convenus que je lui glisse la copie de l’ordonnance dans la boîte aux lettres de son domicile privé afin qu’il m’en fasse parvenir une nouvelle.


Il revint la voir de loin en loin, puis décida un jour que ce n’était plus tenable pour lui. Il faisait ses visites domiciliaires à vélo et n’en pouvait plus de fatigue ; l’avenue Jean Rieux n’étant pas une côte particulièrement facile.
Je comprenais sa situation, cependant je lui demandais de trouver lui-même un confrère  qui prendrait le relais, en qui il aurait toute confiance. Mais ma demande resta lettre morte. Je trouvais par moi-même un praticien à cinq cents mètres de chez ma mère, qui accepta de s’occuper d’elle après que je sois aller lui expliquer la situation à son cabinet un vendredi matin. Il vint la voir le lundi matin suivant. Nous nous étions donnés rendez-vous à la première heure, afin d’être certains qu’elle entendrait l’interphone et lui ouvrirait. Ils ont eu un très bon contact. Il l’a auscultée minutieusement, lui a fait des compliments sur sa santé au regard de son grand âge, puis il lui a prescrit un bilan sanguin complet avant de lui renouveler les remèdes dont elle avait besoin. « Je reviendrai vous voir dans trois semaines, dit-il en partant, à moins que vous ne m’appeliez d’ici-là. » C’est la seule et unique fois qu’ils se sont rencontrés. La nuit suivante, ma mère tomba une fois de trop.


Huit jours avant le décès de sa patiente, je retournais le voir afin qu’il signe les papiers pour le renouvellement de la location du lit médicalisé. Nous eûmes à cette occasion une discussion franche et il me dit clairement qu’une femme de cet âge, après une opération du col du fémur, si elle ne remarchait pas dans les quarante-huit heures n’avait guère d’espoir que les choses s’arrangent. En tout état de cause, elle en était rendue à un point où un placement était inévitable, sauf à avoir les moyens de payer du personnel à domicile vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui était bien évidemment exclu une fois fait le calcul !









Notre mère était morte depuis bientôt une semaine lorsque mon frère arriva tôt le matin, ayant voyagé par le train de nuit, la veille des obsèques. Le reste de sa famille ferait le trajet par la route et devait arriver le lendemain en milieu de matinée.
J’allais l’attendre à la gare. Comme j’avais un peu d’avance, j’ai fait un tour au Relais H et trouvé Décadence de Michel Onfray. Je me disais que j’aurai désormais davantage de temps pour lire, tout en me demandant si j’en aurai le goût. La lecture est un bon refuge, à condition toutefois que la pensée ne soit pas trop fuyante.
Nous avons ensuite perdu la matinée chez le notaire où nous avions rendez-vous pour l’ouverture de la succession, celui-ci étant arrivé avec trois quarts d’heure de retard… pour cause de panne de trottinette électrique. Nous avions apporté tous les documents, y compris la copie de la succession de mon père, réglée par le notaire de Beaumont-de-Lomagne. Le terrain était donc bien déblayé, pour une succession qui s’annonçait fort simple.
Ensuite, nous avons déjeuné ensemble à la maison, de deux grandes pizzas achetées au passage chez Jacky, arrosées d’une bouteille de rosé vénitien.
L’après-midi, tandis que je me consacrais à un rendez-vous professionnel, Claude est allé à la Caisse d’Épargne et à la GMF pour se renseigner sur les modalités de récupération de l’argent des assurances vie à nos deux noms, puis il a pris un rendez-vous pour le lendemain matin avec l’agence immobilière du coin de la rue afin de faire évaluer la valeur de l’appartement.
Autant la succession en elle-même et les assurances vie ne m’effrayaient pas, autant cet appartement était devenu ma hantise depuis des mois et des mois. Je savais que le plus gros restait à faire : vider entièrement les lieux pour le jour de la vente. Cette tâche me semblait insurmontable, à tel point que cela m’avait déclenché une crise d’angoisse nocturne lors d’un week-end à Amsterdam avec Yves, la panique qui s’était alors emparée de moi avait bien failli me pousser à me jeter par la fenêtre du troisième étage pour échapper à cela.
Comment faire le tri dans toutes ces affaires, celles de mon père auxquelles personne n’avait touché, celles de ma mère et aussi les miennes qui étaient restées là-bas toutes ces années ? Chaque objet touché, chaque vêtement manipulé, le moindre bibelot ou tableau sur les murs, tout était chargé de tant de souvenirs. Et puis, il y avait aussi la question insoluble de la place nécessaire pour accueillir tout ce que j’aurais pu vouloir sauver. Non, tout cela était réellement au-dessus de mes forces !
J’avais prévenu mon frère depuis quelque temps déjà, qu’avec sa famille ils prennent tout ce qui les intéressait ; mais qu’ils le fassent rapidement parce qu’après je commanderai une benne et y jetterai tout le reste. Où caser toutes ces choses  dans mon deux pièces déjà meublé ? 
Ma mère était au courant du fait que nous ne pourrions pas tout garder ; j’avais essayé de lui dire toutes ces choses avec le maximum de tact possible, mais je pense qu’elle espérait que nous conserverions le maximum de meubles. C’est en tout cas ce qu’indique le testament qu’elle a laissé, dans lequel elle procède à une répartition équitable entre ses deux fils.
Dans les derniers temps, lorsque nous parlions librement de cet aspect de la situation après son départ, elle avait insisté plusieurs fois pour que je lui promette de sauver sa « négresse », une statuette africaine représentant une femme portant une cruche sur sa tête, que j’avais toujours connue trônant sur le buffet du salon, à Vanves comme à Toulouse. Je ne sais pourquoi elle y tenait tant. Elle y attachait manifestement une grande valeur sentimentale. Dans quelle circonstance en était-elle entrée en possession ? Le mystère restera à jamais entier. La statuette se trouve sur ma bibliothèque.
Il faudrait pouvoir hériter lorsque l’on ne possède rien à soi ; après, ce qui nous échoit est le plus souvent davantage un encombrement qu’autre chose.









On ne se soucie guère, habituellement, des détails de l’organisation d’une cérémonie d’obsèques. Il n’y a que lorsque nous sommes confrontés à la situation que nous prenons conscience de la multitude de choses auxquelles nous devons penser et que nous devons faire.
J’avais déjà dû choisir d’habiller ou non la défunte, puis le lieu où elle attendrait qu’une place fût disponible dans le planning du crématorium, de même qu’on m’avait demandé de décider de la composition du coussin de fleurs fraîches… Pour cela, j’avais dit que l’on utilise des fleurs rouges et orangées de préférence, en évitant la couleur rose qu’elle n’aimait pas particulièrement.
Maintenant, le jour était arrivé. Il y aurait la mise en bière à onze heures, à la Maison funéraire, avec l’apposition des scellés par la police ; puis la cérémonie civile au crématorium à midi quarante-cinq et le départ du cercueil vingt minutes plus tard. J’avais gravé un CD pour la musique et une copie sur une clé USB par sécurité. On m’avait demandé si l’un de nous voudrait prendre la parole ou dire un texte, mais j’avais décliné l’offre après consultation de mes proches. L’ordonnatrice dirait quelques mots ; elle en avait l’habitude.
Par expérience, nous savions que la crémation durerait quatre-vingt-dix minutes, alors nous avons décidé d’occuper ce temps en proposant aux personnes présentes de partager une flûte de champagne et des petits-fours – sans jeu de mots – à la mémoire de ma mère ; à cet effet, nous avions convié tout le monde à ne pas apporter de fleurs, mais plutôt une bouteille de brut. Pour que maman soit avec nous, j’avais tiré et encadré une photo d’elle, prise par Yaël, où on la voit brandir une flûte aux deux tiers vide, prise le jour de son quatre-vingt-quatorzième anniversaire. Ceux qui la connaissaient ne pouvaient être choqués par cette idée.

Dans la circonstance, le lieu étant le même, comment n’aurais-je pas pensé aux obsèques de mon père ? J’avais alors tout fait pour que la cérémonie soit privée et réduite à la famille proche. Mon père avait eu une retraite très active dans diverses associations de généalogie et je redoutais une présence massive avec d’interminables condoléances que ma mère n’aurait pas supportées. Devoir serrer des mains, écouter une litanie de lieux communs maladroits… ajouter de l’horreur à la peine. J’y étais quasiment parvenu.
Pour ma mère, comme elle était très âgée et relativement isolée depuis des années, la question ne s’était pas posée pour moi. Je m’attendais à un nombre de participants très restreint, or je fus un peu surpris par l’affluence. En même temps, je dois reconnaître que ma situation personnelle fait que je possède deux belles-familles, ce qui élargissait le cercle des personnes désireuses de m’entourer dans cette épreuve. Et puis, il fut un temps où ma mère participait aux repas et sorties de groupe que nous organisions avec Yaël et certains voulaient montrer qu’ils s’en souvenaient. Fernanda avait tenu à venir avec son mari, pour un dernier adieu à celle avec qui elle avait passé tant d’heures complices.


Je ne me souviens plus des paroles prononcées par l’ordonnatrice, les ai-je seulement entendues ? Elle parlait sans micro, d’une voix fluette. Il me revient qu’elle m’a demandé ce qu’il fallait faire du coussin de fleur. Il n’y aurait pas moyen de l’accrocher à la stèle, voulions-nous qu’il parte avec le cercueil ou bien que chacun en détache une fleur pour la déposer sur la bière ? J’ai opté pour la seconde solution. Je déteste l’idée des fleurs coupées, alors en faire une composition pour l’envoyer dans un four chauffé entre 850 et 1 000 °C me révolte !
Avant l’escamotage du cercueil, il y eut un moment de recueillement au son d’un enregistrement de l’Adagio d’Albinoni, interprété – comme je l’ai précisé – à la trompette par le père d’Yves. J’avais choisi ce morceau pour deux raisons, la première étant que c’est une œuvre que j’avais souvent écoutée avec ma mère en voiture, lorsque nous allions nous promener à la nuit tombante autour de Beaumont, la seconde était d’associer l’artiste à la famille. Il était visiblement très ému, et du départ de ma mère qu’il connaissait peu, et de s’entendre à ce moment-là.


Pour le « pot de départ » qui suivait, j’avais choisi un programme musical éclectique, n’hésitant pas à faire se côtoyer des chansons légères avec d’autres plus sérieuses. J’avais notamment découvert un petit bijou de Petula Clark : Tout le monde veut aller au Ciel… [mais personne ne veut mourir], cependant je pense que personne n’y a véritablement prêté attention. Chacun un verre dans la main, des petits groupes se sont formés et il y a vite eu un léger brouhaha comme on peut en entendre dans les vernissages et manifestations de ce style.
Je ne crois ni à Dieu ni à diable, mais si toutefois il existe un autre monde duquel ma mère a pu assister à cette scène, alors je n’ai aucun doute sur le fait qu’elle devait être contente que les choses se déroulent ainsi.









À l’issue de la crémation, nous étions convenus avec les pompes funèbres de nous rejoindre à seize heures au cimetière de Pouvourville, sur la colline de Rangueil, où l’on avait finalement trouvé une place pour l’inhumation.
Tandis que les amis qui étaient venus à la cérémonie se dispersaient et que la sœur d’Yves raccompagnait leur père, la famille s’est réunie chez Yaël pour attendre l’heure.
Depuis la fin de matinée, Yves et moi étions véhiculés par la marraine de Kévin, qui est également notre voisine. Je ne me sentais pas capable de conduire, ayant l’esprit totalement ailleurs ; quant à Yves, voilà plus de vingt ans qu’il n’a pas tenu un volant.

Je me disais que tout serait bientôt terminé et cette pensée m’était d’un grand réconfort. Les morts ont quelque chose d’encombrant. De fait, ils ne sont plus là tout en occupant beaucoup de place. Cette observation n’a rien de cynique et ne se veut que pragmatique. Si nous voulons bien oublier une seconde les convenances, nous sommes bien obligés d’en arriver à cette terrible conclusion. C’est pourquoi je ne cesse de répéter, depuis la mort de mon père, que je souhaite que personne n’assiste à ma crémation et que l’on se contente au mieux d’aller récupérer l’urne pour en disperser les cendres ou les enfouir dans un endroit que j’aimais, si la chose est encore possible à ce moment-là.
Mes proches sont horrifiés par cette demande toute simple et me disent qu’ils auront besoin d’assister à mes obsèques, que ce sera un passage obligé pour faire leur deuil. Pour ma part, il me semble que j’ai un rapport beaucoup plus simple avec la mort : celle-ci signifie la fin brutale de la vie et donc l’inexistence ; dans ces conditions, il n’est plus rien que l’on puisse faire ou dire qui ait de l’importance pour la personne qui n’est plus. Les animaux sont bien plus pragmatiques que nous, confrontés à la mort de leurs congénères ; il est vrai aussi qu’ils ne sont pas pris à la gorge par un système économique qui fait feu de tout bois et organise la marchandisation de toute chose. Derrière le regard social que beaucoup d'entre nous redoutent, se cache un enjeu d’argent. Et l’économie de la mort est un marché juteux ! Face à la peine et au désir de bien faire, les vautours sont là pour vous vendre des fioritures et accessoires aussi onéreux qu’inutiles. Nombreux sont ceux qui s’y laissent prendre, de peur de passer pour des pingres ou des sans-cœur. Il y a aussi ceux qui organisent eux-mêmes leurs futures obsèques dans le but de s’assurer qu’elles seront dignes de la haute opinion qu’ils se font d’eux, mus par le désir de paraître une dernière fois, avant de disparaître à tout jamais… Ce n’était bien évidemment pas le cas de ma mère, qui avait tenu à faire les choses simplement et avec goût, ce qui était en somme sa marque de fabrique.









Nous arrivions au cimetière lorsque mon téléphone portable sonna. C’était l’ordonnatrice qui appelait pour savoir où je me trouvais car elle avait à m’entretenir d’un problème de dernière minute. Comme nous étions en train de nous garer, elle m’indiqua qu’elle se portait à ma rencontre à l’entrée principale. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’elle me voulait, ni du genre d’imprévu qui pouvait se produire à ce stade de sa prestation. Pour tout dire, je n’étais guère en état de faire fonctionner mon imagination sur ce point.
Tandis que j’avançais vers elle, je voyais que la jeune femme avait quelque chose de différent. Son sourire commercial avait l’air contrit et son regard reflétait une certaine anxiété. Avant même que j’aie pu lui demander ce qu’il se passait, elle se lança dans une longue phrase précipitée, comme on se jette à l’eau en se demandant si l’on saura nager, si l’on sera sauvé. De ce long discours, il ressortait que l’inhumation était impossible en raison d’une incompatibilité entre l’urne et la stèle. « Venez vous rendre compte par vous-même », m’invita-t-elle devant mon incrédulité. Et, ce disant, elle m’entraîna un peu plus loin, devant le mur funéraire.
La famille était restée au portail, assistant de loin à notre conciliabule et se demandant ce que nous pouvions avoir à nous dire. J’avais simplement fait un geste dans leur direction pour leur signifier d’attendre.


Je me retrouvais face au mur de briques qui longe la rue où nous étions stationnés. Un de ces vieux murs, larges, épais, fait de briques du pays à l’ancienne, plus ou moins carrées et plates, d’environ cinq centimètres d’épaisseur. L’urne de ma mère était posée là, dans une encoignure, à côté d’une niche bétonnée. Il y avait de quoi se montrer incrédule, en effet. L’urne qui tenait dans l’épaisseur du mur n’entrait pas dans la case qui lui avait été désignée !
L’ordonnatrice se tenait à côté de moi, légèrement en retrait, et me répétait que c’était la première fois qu’elle se trouvait confrontée à un tel problème, mais qu’une solution allait être trouvée. Je répondis que la plus évidente aurait consisté à changer d’urne, mais que c’était bien celle-ci qui avait été choisie par la défunte de nombreuses années auparavant, que je ne pensais pas qu’elle exista en plusieurs tailles et qu’en outre le transvasement des cendres poserait certainement un souci juridique. Elle me confirma tout ceci et proposa que la famille se recueille une nouvelle fois devant l’urne pendant qu’elle rappelait son patron.
J’étais tellement abasourdi par cette situation ubuesque, que j’avais du mal à garder mon sérieux. Je pensais que ma mère devait bien rire de ce tour ultime qu’elle nous jouait. J’éprouvais en même temps une certaine compassion pour l’employée des pompes funèbres, qui redoutait que je prenne fort mal la situation et m’en prenne à elle. Or, j’étais d’un calme olympien qui ne me ressemblait guère, ce que tout le monde remarqua et me fit observer par la suite. Je la rassurais en disant qu’elle n’était en rien responsable mais que je me demandais comment il était possible, dans une Europe qui légifère et impose des normes sur la courbure du concombre, personne n’ait pensé à s’assurer de la compatibilité des urnes commercialisées avec les cases qui leur sont destinées, et réciproquement.


Nous nous recueillîmes une dernière fois au son de l’Adagio, après que j’eus expliqué la situation à tout le monde ; puis l’ordonnatrice annonça que la case allait être revendue et qu’une case double serait achetée, à la place. Cela allait prendre quelques jours, mais elle s’occupait de tout et sans supplément. Elle me demanda si je voulais garder l’urne entre-temps, ce que je refusais pour deux raisons : d’abord pour la forcer à activer les choses, ensuite parce que je me souvenais de l’odeur de cendres tièdes qui avait durablement imprégné ma voiture lorsque j’avais transporté l’urne de mon père jusqu’à Beaumont pour l’y enterrer.
Pendant la vingtaine de minutes que nous avions passée dans ce cimetière, deux avions gros-porteurs l’avaient survolé à ras des tombes ou presque. Nous fûmes tous d’accord pour dire que c’était une bonne chose pour le repos de ma mère qu’elle ne puisse rester là, en définitive.

samedi 24 février 2018

Le tombeau de ma mère 5/10

Cette gaîté, ce désir de rire des choses graves, ma mère les a gardés jusqu’à la fin. En témoigne la dernière photographie que Yaël a faite d’elle, six jours avant sa mort. Elle est sur son lit d’hôpital, échevelée, blanche comme un linge, les trait marqués et tirés, vêtue d’une chemise de papier bleu, les « lunettes » qui l’oxygénaient dans les narines… et elle tire une langue rouge à la fois pour se moquer d’elle et de nous. Elle ne pouvait plus boire de liquide sans danger, alors elle s’hydratait en aspirant à la paille une sorte de gelée rougeâtre qui lui colorait la langue.
On pourrait rapprocher de celui-ci un cliché plus ancien de deux ans, pris à Sainte Marie, l’unité de soins de suite et de réadaptation de la Clinique St Jean Languedoc. On l’y voit assise dans un fauteuil à haut dossier collé contre le lit médicalisé, vêtue d’un pyjama bleu roi brodé de petits trèfles dorés, les cheveux tirés en arrière et de teinture récente puisque les racines ne sont pas blanches. Son visage est à moitié dissimulé par un masque à oxygène auquel est attaché un petit flacon de plastique dans lequel on met un sérum quelconque. Ses yeux gris-bleu regardent l’objectif et l’on peut y déceler une pointe de tristesse, en tout cas d’ennui de se trouver là. Toujours la même histoire : quand il fallait l’hospitaliser, sa hantise était qu’on ne la laisse pas rentrer chez elle. Je crois pouvoir dire sans me tromper que cette appréhension-là était plus forte que tout le reste. Son état de santé réel la préoccupait moins !


Cette seconde photographie, prise le 21 janvier 2015, est importante. Elle marque le point de non-retour, l’axe de basculement de la situation vers une dépendance qui n’ira qu’en s’accroissant.
En novembre, elle avait attrapé une mauvaise grippe qui l’avait particulièrement fatiguée et dont elle avait eu beaucoup de mal à se remettre. J’étais très alarmé car il était évident qu’elle était en train de décliner. Sa vue continuait à baisser, or l’ophtalmologue lui avait dit depuis longtemps qu’il ne servirait à rien de lui prescrire de nouvelles lunettes à cause des dégâts causés par la DMLA. On lui avait fait une série d’injections dans chaque œil, sans résultat probant. Elle me disait, non sans une certaine philosophie : « Je ne vois que la moitié de ma vie » et je plaisantais en lui répondant que c’était sans doute le gage de sa longévité. Mais, c’était une souffrance réelle car elle ne pouvait plus lire et les images sur l’écran de télévision n’étaient plus que des ombres. Cela posait aussi quelques problèmes pour ses déplacements dans l’espace, occasionnant des chutes de plus en plus nombreuses.


Le 31 décembre au petit matin, elle était tombée dans le couloir entre la chambre et les toilettes. Incapable de se relever, elle avait fini par se rappeler qu’il lui fallait appuyer sur le bouton de son bracelet de secours. La société de télésurveillance m’avait alerté et j’avais foncé chez elle. Cependant, la veille au soir elle avait été effrayée par une personne qui avait sonné à l’interphone passé vingt et une heures : un cantonnier qui passe pour les calendriers à cette heure-là quand on n’en voit jamais dans la rue aux heures de travail, il y avait de quoi s’inquiéter ! Elle avait donc mis la barre de sûreté sur la porte. Impossible d’ouvrir pour lui porter secours.
J’ai appelé le père de Yaël et nous avons tenté de faire sauter la barre au pied-de-biche, puis de la scier avant de parvenir à la faire sauter à coups d’épaule. Il était alors sept heures quinze, le boucan était infernal dans la cage d’escalier endormie et nous pensions que nous ne tarderions pas à voir débarquer la police alertée par un voisin inquiet. Mais personne n’a bougé ; montrant l’étendue de la belle indifférence des hommes entre eux, pourtant si prompts à verser des larmes de crocodile sur les malheurs du monde au loin… un avion qui tombe, un ferry qui sombre, des automobilistes imprudents bloqués par la neige !
Il y avait plus de peur que de mal. Nous l’avions relevée, je lui avais préparé un café puis elle s’était recouchée. J’étais retourné la voir à midi et l’avais trouvé en pleine forme. Par sécurité, Yves et moi y étions retournés en début de soirée, avions passé un petit moment avec elle et avions attendu qu’elle soit couchée avant de rentrer réveillonner.
Le lendemain, elle était retombée, puis le surlendemain soir. Là, comme elle criait dès qu’on essayait de la toucher pour la relever ou la maintenir dans une meilleure position, j’ai appelé le Samu et nous sommes partis aux urgences. Yaël était venue me prêter main-forte, nous nous sommes retrouvés bloqués six heures dans la salle d’attente des urgences de la clinique, sans aucune nouvelle sur ce qui se passait. Le personnel était en grève et le service désorganisé.
Arrivée à dix-huit heures, elle fut montée dans un service d’attente à minuit cinq. Il avait fallu remplir des papiers, chercher une place de libre, décider du service qui serait compétent pour la suite, que sais-je encore ? Ah, Hôpital ! Y a-t-il un autre endroit où l’urgence engendre tant de lenteur… administrative ?
Pour faire bonne mesure, elle tomba de son lit à la clinique une semaine plus tard, sans qu’elle puisse expliquer comment cela était arrivé.









Il est bien difficile de faire comprendre à une personne âgée, lorsque le cas se présente, qu’elle ne peut plus être entièrement autonome ; que des décisions doivent être prises pour sa sauvegarde, parfois même contre sa volonté.
La vieillesse est une succession d’abdications. On délaisse peu à peu des tâches plus ou moins essentielles, on évite certains gestes dont l’exécution demande un excès d’efforts, on renonce à aller chez tel commerçant parce que sa boutique est trop loin… Elle n’a pourtant pas bougé de place, ce sont nos pas qui sont devenus plus hésitants, notre souffle plus court. Ainsi, ma mère avait-elle abandonné ses visites au salon de coiffure auquel elle était fidèle depuis trente ans pour faire venir une coiffeuse à domicile. C’était mettre fin à l’une de ses dernières raisons de sortir, avec la supérette du petit centre commercial en haut de la rue. Avant, elle allait au Casino qui se trouvait sur l’avenue, mais traverser était devenu trop dangereux. Elle n’avançait pas vite, les automobilistes impatients faisaient vrombir leur moteur pour la presser, la stresser… Malgrè cela, rendons leur grâce, car c’est par l’intermédiaire de la gérante de la supérette qu’elle a trouvé une dame de compagnie qui venait chez elle deux fois par semaine, l’aidait à faire ses courses, lui faisait du repassage ou buvait le thé avec elle en lui racontant le monde extérieur.
Fernanda – que maman n’a jamais appelée autrement que Fernande – était d’origine portugaise ; elle avait un peu d’embonpoint et le cœur aussi gros que le reste. Elle s’était vite attachée à ma mère et toutes deux étaient devenues les meilleures amies du monde. Ma mère se plaignait de moi, Fernanda de son mari : de quoi alimenter longuement les conversations !


Pendant l’hospitalisation de ma mère, cet hiver-là, Fernanda est allé lui rendre visite deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, afin de me permettre de souffler un peu. Le père de Yaël y allait aussi de temps à autre et Yaël également. Ces visites contredisaient le sentiment qu’elle avait d’être abandonnée là « comme une vieille chaussette. »
Je me faisais énormément de soucis pour son retour à la maison. J’avais parfaitement conscience que nous courrions à la catastrophe. Mais la placer de force dans une institution était au-dessus de mes forces. Le personnel médical ne se montrait pas très rassurant pour la suite et m’engageait à prendre les mesures qui s’imposaient.
J’ai rencontré l’assistante sociale de la maison de rééducation. Elle m’a demandé quelle était l’organisation habituelle et m’a regardé comme un ovni lorsque je la lui ai détaillée. Elle m’a félicité et dit que personnellement je ne pouvais aller au-delà, qu’il me fallait de l’aide si le maintient à domicile était le choix privilégié.
De notre entretien, il est ressorti que je devais mettre en place la venue d’infirmières matin et soir, qui s’occuperaient de sa toilette, géreraient les médicaments, l’habilleraient pour la nuit et la coucheraient. Il me faudrait faire appel à une association d’aides ménagères qui enverrait quelqu’un pour s’occuper du ménage, de la vaisselle et de la lessive. Une kinésithérapeute viendrait chaque matin pour la rééducation à la marche. De mon côté, je continuerai à lui préparer ses repas, ce qui était bien plus appétissant que les plateaux du service de portage à domicile. Je déjeunerai avec elle un jour sur deux. Si Fernanda le pouvait, elle viendrait un jour de plus. Nous avons établi un roulement qui faisait en sorte que quelqu’un passe chez ma mère toutes les deux heures, ce qui réduisait les risque en cas de chute, car elle ne pensait pas toujours à déclencher son alarme.









Pour ma mère, l’idée de la dépendance était une abomination. Il n’était pas question que quelqu’un – elle disait « un étranger » – vienne la doucher et l’habiller, qu’on s’occupe de son ménage et pour tout dire de ses affaires. Pour elle, cela ne « tenait pas debout », or c’était elle seule qui ne tenait plus debout…
Lui faire entendre raison fut le résultat d’une âpre négociation. On peut même dire d’un chantage : pas d’aides à domicile, pas de domicile. Cela était frappé au coin du bon sens, mais ça n’en était pas moins douloureux pour moi que de devoir en arriver-là.


Avant sa sortie de la maison de rééducation, Yaël a passé deux jours à trier l’armoire de ma mère et à tout ranger de façon ergonomique. Elle a même dressé un plan des étagères, sur ordinateur, qu’elle a affiché à l’intérieur de la double porte afin que les infirmières puissent trouver chaque chose sans perdre de temps.
Dans un premier temps, ma mère ne prêta pas attention à la chose ; mais, bien plus tard, alors qu’elle n’était plus allée elle-même chercher quoi que ce soit dans son armoire, elle me soutint que ses bas avaient disparu. On avait dû les lui jeter. De toute façon, tout se faisait dans son dos… Cela me rappela la mère de mon père, aveugle, qui accusait sa dame de compagnie de lui voler ses affaires parce que celle-ci ne les rangeait pas exactement là où elle savait devoir les trouver. J’évitais toutefois de dire à ma mère ce que cela me rappelait, car sa belle-mère et elle avaient été à couteau tiré du premier au dernier jour. La première ayant tout fait pour faire divorcer mon père une seconde fois. Mais ce qui avait marché la première ne fonctionna pas la seconde ; ma mère, sous des dehors de faiblesse, avait un caractère bien trempé et un grand pouvoir de résistance. Cela, je pouvais m’en rendre compte face à cette nouvelle situation !


Lui faire admettre le passage des différentes personnes destinées à l’aider et, c’est vrai aussi, à la surveiller était une première chose. La seconde fut plus difficile encore : changer son lit pour un lit médicalisé identique à ceux qu’elle avait eu depuis bientôt un mois qu’elle était hospitalisée.
Elle avait un lit en cent vingt, aux boiseries de merisier, qui prenait beaucoup de place dans la chambre et n’était pas pratique, lorsqu’elle était alitée, pour la manipuler quand elle souhaitait être remontée sur ses oreillers. Je m’y étais plus d’une fois cassé le dos.
Ce lit, elle y était attachée, car mon père et elle l’avaient fait faire sur mesure chez le fabricant de meuble de Beaumon-de-Lomagne. Si on le lui enlevait, qu’allait-il devenir ? Il ne fallait pas le jeter, il pourrait encore servir. D’ailleurs, elle l’avait promis à sa petite-fille pour quand elle s’installerait.
Il fallut aussi négocier le retrait des descentes de lit et celui du grand tapis de la salle de séjour dans les plis duquel elle se prenait régulièrement les pieds. Pendant trente ans, elle avait cherché le moyen de le dompter, de l’empêcher de gondoler, mais en vain car il glissait toujours sur la moquette. Il eut fallu recourir à la méthode employée par un grand capitaine d’industrie dans sa résidence des Yvelines : coudre les tapis sur la moquette : résultat hideux garanti !


Bien sûr, vu de l’extérieur, ce que j’explique ici doit avoir l’air de petits tracas banals. Ce serait sans doute le cas, si dans chaque parole, chaque geste il n’y avait une telle charge affective. Enfant, j’avais pu résister à ma mère, lui tenir tête ou la manipuler sans vergogne avec un regard et un sourire charmeurs, mais c’était justement parce que j’étais un enfant qui ne mesurait pas toujours la portée de ses actes. Adulte, il en allait tout autrement ; je savais bien que mes paroles et mes actes avaient des conséquences et en premier lieu celle de lui faire de la peine. En d’autres termes, les rôles étaient inversés et c’est elle qui me faisait du charme pour me faire céder à ses caprices.


Avec le lit médicalisé, firent leur apparition une chaise garde-robe à roulette, un déambulateur simple et un déambulateur doté de deux roulettes à l’avant et d’un siège auquel elle ne parvint jamais à s’adapter. De même s’obstina-t-elle toujours à envoyer trop loin le déambulateur simple avec ses bras, ce qui déséquilibrait sa marche déjà hésitante et la fit tomber plus d’une fois.









Jusqu’à la fin, les dernières années de ma mère sont un enchaînement de chutes non maîtrisées. Il y eut même une période où elle tombait toutes les douze heures, réglée comme une pendule. Si elle avait la présence d’esprit de déclencher son alarme, j’accourais pour la relever. La nuit, Yves m’accompagnait et son renfort n’était pas de trop. Le jour, je me débrouillais au mieux. Quand elle ne pensait pas à son bracelet d’alarme, l’aide-ménagère, l’infirmière ou Fernanda la trouvaient à terre et m’appelaient.
Le soir, quand elles parvenaient à la mettre au lit, les infirmières mettaient en place les barrières du lit afin qu’elle ne tombe pas durant la nuit, mais il n’était pas rare qu’elles la retrouvent levée au petit matin… elle rampait au bas de la couche et se faufilait entre l’une des barrières et le pied du lit. Le plus souvent, elle allait se coucher elle-même car le dernier passage de l’infirmière de garde se faisait trop tôt pour elle, à dix-neuf heures. Ceci aussi occasionnait des chutes car elle s’endormait devant la télévision et lorsqu’elle se décidait à aller au lit elle était encore à moitié endormie.


Dans toute l’organisation mise en place, ce qui fut le plus difficile à accepter et à supporter pour elle, ce fut davantage les infirmières que les aides ménagères ou la jeune étudiante biélorusse qui lui tenait compagnie deux heures le samedi après-midi. À cette dernière, elle reprochait surtout d’être en permence « pendue à son téléphone » pour lire ou envoyer des messages. Elle ne réussit jamais à prononcer son nom correctement, c’était pourtant simple : Nastia, diminutif d’Anastasia. Celle-ci s’occupait d’elle comme elle l’aurait fait de sa propre grand-mère à Kiev, lui racontant des histoires tout en lui massant doucement les pieds. Cette dernière chose était assez surprenante pour la nonagénaire qui hésitait entre l’aveu du plaisir procuré et une certaine réserve, comme s’il s’agissait là d’une quelconque privauté.
Pour ce qui est des aides ménagères, celles-ci faisaient leur office au moment de sa sieste postprendiale, la plupart du temps elle ne les voyait pas.
Aux infirmières, elle reprochait de venir la lever trop tard le matin et de vouloir la coucher trop tôt le soir, mais aussi – surtout – d’avoir tendance à vouloir l’infantiliser, alors qu’elle avait toute sa tête et savait parfaitement exprimer ses désirs, ses refus, ses contentements ou mécontentements. Elle était persuadée que l’une d’elles ne l’aimait pas, sans doute parce que celle-ci se montrait plus ferme que les autres ?
Un autre personnage de cette tragicomédie était la kinésithérapeute. Au demeurant très gentille, elle n’avait d’autre efficacité que de passer à heure plus ou moins fixe en milieu de matinée, ce qui était une sécurité pour moi. Sinon, ses visites relevaient de la seule nécessité du tiroir-caisse. Ma mère en avait parfaitement conscience et attendait avec bonheur les moments où la praticienne partait en vacances, parce que ses remplaçants étaient bien plus efficaces qu’elle. Non seulement ils la faisaient marcher, mais lui imposaient de véritables exercices de motricité. J’avais proposé de la congédier, cependant ma mère m’avait répondu que celle-ci ou une autre ne ferait pas grande différence et elle ne voulait pas se fâcher. La chose qui l’agaçait le plus était qu’elle avait le chic pour venir au moment où elle se mettait à table. Mais, à sa décharge, il faut dire que ma mère, qui se levait vers les six heures du matin, déjeunait le plus souvent entre dix heures trente et onze heures…


Je crois qu’au fond, la seule qui trouvait grâce à ses yeux, c’était Fernanda. Parce qu’elle l’avait choisi elle-même à une époque où c’était davantage un plaisir qu’une nécessité de la prendre à son service.
Les deux femmes avaient noué une réelle amitié, on peut même dire un attachement. C’est ce que signifiait pour la plus jeune – qui devait avoir vingt ans de moins – le fait d’aller voir l’autre à l’hôpital comme elle aurait rendu visite à quelqu’un de sa famille.
Lorsque ma mère est entrée dans le dernier circuit hôpital-clinique de rééducation-hôpital-morgue, comme j’espérais toujours qu’elle pourrait rentrer chez elle, j’ai maintenu pendant deux mois la rémunération de Fernanda afin d’être certain que celle-ci serait libre pour reprendre son service auprès d’elle le cas échéant.