samedi 13 mars 2021

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L'APRÈS-MIDI
 
Une lumière vive tentait de s’infiltrer entre ses paupières closes ou plus précisément d’en transpercer la peau. Sensation désagréable contre laquelle il tentait vainement de s’insurger depuis quelques minutes. Il aurait voulu bouger mais son corps semblait être de plomb. Une main féminine passait doucement une compresse humide sur son front. Ses sensations se mélangeaient au point qu’il lui était impossible de savoir s’il était en train de rêver ou non. Cette main légère sur son front, était-ce celle de sa mère pourtant morte depuis si longtemps ? Était-il l’enfant malade d’autrefois ?
Si c’était un rêve, à quoi pouvait-il bien correspondre, qu’est-ce qui, durant les dernières heures, avait pu le générer ? Il s’agitait dans un demi-sommeil, une sensation de noyade, confronté à une impossible remontée à la surface. Il avait dans la bouche un goût de métal désagréable, ses bras et ses jambes étaient de plomb, sa respiration déclenchait des brûlures pulmonaires difficilement supportables. Autant d’éléments qui favorisaient en lui, progressivement, une panique irrépressible ; l’impuissance du corps décuplant l’hyperactivité brouillonne de son esprit.
 
Enfin, ses paupières parvinrent à se décoller et dans une vision encore très floue, il put deviner une pièce blanche surexposée à la lumière crue qui l’avait agressé dans son demi-sommeil.
Un sens nouveau s’éveillait. L’ouïe lui revenait alors même qu’il n’avait pas eu conscience du silence complet qui accompagnait ce qu’il avait d’abord pris pour un songe. Désormais, il pouvait entendre un « bip » répété de manière lancinante, sur un rythme qui s’accélérait soudain comme pour marquer son réveil.
Dans un effort colossal, il parvint à tourner légèrement la tête à droite et vit un mât de métal chromé soutenant un moniteur cardiaque et des pousse-seringues de couleur verte. En baissant les yeux, il eut la confirmation que tout ce dispositif était relié à des tuyaux de plastique transparents pour perfusions et des fils d’électrocardiographie. Son cerveau était assez opérationnel pour additionner tous ces éléments et conclure qu’il se trouvait dans un hôpital. La lumière agressive, grésillante depuis qu’il avait retrouvé le sens de l’ouïe, était celle de tubes au néon. Paradoxalement, le fait de pouvoir analyser la situation ne l’apaisait en rien. Bien au contraire, cela ne faisait qu’alimenter sa panique. Il tenta de se débattre avec la fougue désordonnée de quelqu’un qui se noie.
— Ne vous agitez pas, Monsieur Leishman, ça va aller… ça va aller…
La voix était douce, cherchait à être apaisante un peu comme celle d’une mère qui veut réconforter son enfant ; mais ce n’était pas celle de sa mère. D’ailleurs, il ne lui était jamais arrivé d’être hospitalisé dans son enfance ; foin d’amygdales ou d’appendicite, de bras ou de jambes cassés. Une anecdote familiale, maintes fois répétée, racontait que le pédiatre avait un jour interpellé son père sur le fait qu’il ne voyait jamais son rejeton en consultation et le père avait répondu : « Pour quoi faire, puisqu’il se porte comme un charme ? » cela faisait rire à tous les coups autour de la table des déjeuners dominicaux.
— Où suis-je, demanda-t-il avec un filet de voix à peine audible que lui-même n’était pas certain d’avoir entendu tant sa tête lui paraissait enveloppée dans une épaisse couche de ouate.
— Vous avez été transporté à Saint Léon, l’hôpital de Bayonne.
On l’avait équipé de « lunettes » qui lui soufflaient un filet continu d’oxygène qui lui chatouillait désagréablement le conduit des narines. Il essaya de froncer le nez dans l’espoir de se libérer de cette tuyauterie infernale.
Il sentit tout à coup une vive douleur au bras gauche et fit aussitôt le rapprochement « hôpital », « infarctus », avant de comprendre que la sensation de gêne était simplement due au gonflement du brassard du tensiomètre automatique.
Comme si elle avait pu suivre le cheminement de sa pensée, l’infirmière lui précisa qu’il avait été victime d’un grave accident de la route.
— Quelle heure est-il ? Demanda-t-il d’une voix rauque qu’il ne reconnut pas tant elle lui sembla venir difficilement du fond de la gorge.
— Dix-sept heures trente.
Elle avait cessé de lui éponger le front et s’affairait maintenant autour de machines qui entouraient le lit et dont il n’arrivait pas à déterminer le rôle de chacune. Elle vérifiait le débit des énormes seringues bloquées dans les boîtiers verts ainsi que celui de la poche de perfusion qu’elle avait dû changer juste avant son réveil. Réveil qui n’était d’ailleurs pas total ; il se sentait cotonneux, n’arrivait pas vraiment à assimiler ce qu’on lui disait ni à se souvenir d’un quelconque accident.
— Ne vous agitez pas, dit-elle à nouveau. Votre réveil va se faire progressivement. Vous venez de passer quatre jours dans un coma artificiel afin de vous aider à passer un cap difficile…
Quatre jours ! Il aurait voulu en savoir plus, mais déjà l’infirmière tournait le dos et se dirigeait vers la porte en annonçant qu’elle allait prévenir le médecin de son réveil.
Frank sentait la panique monter en lui. Il n’avait jamais été souffrant de sa vie, n’avait pas le moindre souvenir d’une quelconque infection bénigne non plus que d’une maladie infantile. Il découvrait soudain que son corps n’était pas invincible, à l’abri de tout. Cette absence de repère le jetait dans l’effroi. Il ne serait pas un malade facile, il en avait conscience. Comme du fait que s’annonçait une longue période de souffrances et de réadaptation.
 
Le temps d’une micro-sieste et le chirurgien était à son chevet. Il lui faudrait probablement s’attendre pendant quelque temps encore à de telles déconnexions subites. Cela donnerait un hachis de temps peu propice à se reconnecter au continuum auquel il était habitué.
Après quelques civilités vite expédiées, le praticien lui esquissa un tableau rapide de la situation, depuis son arrivée en hélicoptère jusqu’à sa sortie du bloc opératoire où il avait subi de nombreuses et longues interventions, jusqu’à sa récente sortie du coma. Il parlait sans le regarder, les yeux plongés dans son dossier, tournant les pages afin de vérifier l’état de son patient sur des données cliniques plutôt que sur sa mine de papier mâché. Frank eut la désagréable sensation d’avoir perdu toute humanité dans l’accident, de n’être plus qu’un corps amoché, plus ou moins réparé.
— Vous souvenez-vous de l’accident ? Cette question allait revenir souvent, il en avait l’intuition. Tout comme il lui paraissait évident qu’elle n’avait pas le même sens dans la bouche du toubib ; celui-ci était moins intéressé par les détails de l’accident lui-même que par l’état de la mémoire de son patient. Il était simplement à l’affût d’une amnésie rétrograde.
— Je ne me souviens de rien, répondit Frank. Je veux dire que je ne sais pas comment j’ai atterri ici, bien que l’infirmière m’ait parlé d’un hélicoptère, ni ce que l’on m’a fait jusqu’à ma sortie du coaltar.
C’était vrai, cependant il aurait pu ajouter qu’il se souvenait de son identité, son adresse, sa profession… tout ce qui le constituait d’une certaine façon, jusqu’à l’accident. Plus exactement, il connaissait les grandes lignes mais se sentait démuni au moment d’en dégager les détails. Tout cela était trop flou pour lui permettre d’envisager de donner une réponse plus complète.
— Et vous, vous pouvez me dire ce qui m’est arrivé ? Le chirurgien haussa les sourcils pour marquer sa réprobation. Il n’aimait pas qu’un patient veuille lui faire dire plus de choses qu’il ne l’avait décidé. Encore moins dans le cas présent où il ne savait rien.
— Pas la moindre idée. On vous a amené ici en très mauvais état, nous avons recollé les morceaux et c’est là tout ce qui nous intéressait. Pour l’accident, vous verrez avec les gendarmes. Ils ont demandé à être prévenus de votre réveil. Si vous vous sentez capable de les affronter, je les préviens. Sinon, nous pouvons retarder cet appel de quelques heures, dit-il d’un ton neutre. Tout ceci relevait pour lui de la routine.
— Allez-y, vous pouvez les appeler. Plus vite ce sera fait, plus vite je comprendrai. Comme je dis toujours à mes clients qui demandent délai sur délai, reculer l’échéance ne la fait jamais disparaître.
 
Il eut à nouveau une période d’absence et, au réveil un capitaine de Gendarmerie était là, prêt à l’interroger. Ce fut une conversation courtoise, sans brusquerie. Il se demanda si cela était par égard pour son état ou s’il fallait y voir le signe qu’on ne lui reprochait rien. Après tout, il avait toujours été un conducteur prudent, soucieux du respect de la réglementation au point de n’avoir jamais eu le plus petit accrochage ni le moindre PV.
— Vous ne vous souvenez pas du tout de l’accident, c’est bien cela ? La question devenait lancinante. D’abord l’infirmière, puis le chirurgien et maintenant la Gendarmerie. Il y avait quelque chose de stressant à n’avoir aucune réminiscence quand tout le monde vous pressait de donner votre version d’un événement qui, pour vous, n’avait pas la moindre réalité.
— Nous avons pu reconstituer en partie votre emploi du temps du jour qui a précédé l’accident. Les clients que vous avez visités, le restaurant de Cap-Breton où vous avez déjeuné, l’auberge où vous avez dîné, le motel où vous avez passé la nuit. La carte bancaire est un excellent auxiliaire d’enquête… L’un des responsables du motel nous a indiqué que vous avez recherché les coordonnées du restaurant de Cap-Breton. Cela vous évoque des souvenirs, même partiels, des images…
— Non. Rien, hélas ! Et, croyez-moi, je ne souhaite rien tant que de recouvrer le souvenir de chaque seconde de cette journée-là.
C’était on ne peut plus sincère car il lui semblait que derrière toutes ces questions il y avait une situation délicate qu’on lui cachait.
— Vous ne pouvez rien me dire, qui me mettrait sur la voie ? Depuis mon réveil, je sens qu’il y a quelque chose que l’on ne me dit pas et ça m’angoisse terriblement. Ne pas se souvenir, avoir un trou de plusieurs jours dans son existence entre l’accident, les opérations et le coma, croyez-moi, c’est insupportable.
— Je ne voudrais pas vous influencer. Les mots doivent venir de vous. Factuellement, votre véhicule est parti en soleil et a enchaîné plusieurs tonneaux avant de s’écraser contre un pin.
 
Ce fut comme si le mot « soleil » faisait sur lui l’effet d’un code décidé préalablement pour le tirer d’une séance d’hypothèse à laquelle, par ailleurs, il n’aurait jamais eu l’idée de se prêter de son plein gré. Frank était trop soucieux de garder le contrôle en permanence, mais aussi de tenir secrète sa vie intime. Non qu’il eût quoique ce soit de répréhensible à cacher, cependant il était mal à l’aise à l’idée de se donner en spectacle. Les « réseaux sociaux » étaient pour cela tout ce qu’il détestait, des vecteurs d’exhibitionnisme, de voyeurisme et finalement de haine plus que de sociabilité. Les journaux regorgeaient d’histoires en ce sens qui lui donnaient raison. Tous ceux qui avaient tenté de le convertir à cette modernité-là s’y étaient cassé le nez. Il avait même refusé et fait en sorte de ne pas figurer sur le trombinoscope des sociétés qui l’employaient. Certains y voyaient une forme de paranoïa quand il n’était question que de bien-être et de protection de l’intimité. Ses collègues comme ses clients ne savaient rien de sa vie et n’avaient pas à en connaître. Lui-même ne s’intéressait en rien à la leur en dehors du cadre professionnel. S’il lui arrivait de recueillir des confidences, il ne les sollicitait jamais, en aucune manière.
Le soleil… il était bien là en ce milieu de matinée, après le déluge de la nuit dont la route gardait la trace entre humidité de l’asphalte et flaques d’eau. C’était une route encaissée dans la forêt de pins, toute droite et ennuyeuse comme la plupart dans le secteur. Ce fameux soleil était plus haut que l’horizon et se réverbérait sur le goudron mouillé, devenant presque aveuglant par instants. Il roulait tranquillement, écoutant l’une des chansons du Boss qu’il aimait bien même si c’était loin d’être sa préférée, « Frankie fell in love. » Il pensait à cette soirée du 25 juin 1985, où il avait assisté à l’un de ses concerts au stade Geoffroy Guichard, à Saint-Étienne. Cette petite boule d’énergie survoltée dans son jean et son tee-shirt noir sans manches auquel Clarence Clemons aurait presque volé la vedette dans son costume rouge, lunettes assorties, son saxophone prenant tous les feux des projecteurs dans ses solos sur le devant de la scène. Les feux des projecteurs sur le saxophone le ramenaient à ceux du soleil sur le miroir de la route mouillée. Les pins de part et d’autre formaient une sorte de tunnel inégalement couvert. Ligne droite dégagée jusqu’à l’infini…
Il parlait, racontait en même temps qu’il se souvenait, sans filtre. C’était moins pour répondre à la question du gendarme que pour s’aider lui-même à se remémorer. Savoir ce qui s’était produit devenait une urgence presque vitale pour lui. Tout plutôt que l’incertitude ou l’oubli !
— Vous étiez donc un peu distrait, nota le gendarme.
— Pas du tout, j’avais l’œil sur la route et je me concentrais car j’étais ébloui par intermittence.
C’était vrai. Pourtant cela n’avait pas suffi à éviter l’accident.
— J’avais également l’œil sur le rétroviseur car un véhicule me suivait à distance raisonnable depuis déjà quelques kilomètres et je m’attendais à ce qu’il décide de me dépasser…
Frank n’alla pas plus loin, se figeant soudain sans voix, les yeux exorbités devant une vision d’horreur. Brusquement, tout se mit en place dans sa mémoire abîmée par le choc physique et lui revint dans un choc psychologique qui n’était pas moindre.
Il roulait avec les deux vitres avant baissées, humant cette odeur de pins et d’humus détrempés qu’il appréciait, écoutant les bruits de la forêt par-delà celui du moteur relativement silencieux de sa berline, le chuintement des pneumatiques sur l’asphalte inondé par endroits. Springsteen chantait que « la souris de l’église ronfle/Les nouvelles sont partout dans la ville/Frankie est tombé amoureux », c’était son jour de repos, il allait récupérer son téléphone et rentrer chez lui pour une balade à cheval… une vie simple et heureuse, sans drame, presque sans aspérités. Et puis il y avait eu des cris qu’il n’avait pas eu le temps de comprendre mais qui disaient l’effroi et le danger.
— L’enfant… chuchota-t-il sans aller plus loin.
Le capitaine de gendarmerie hocha la tête pour l’encourager à poursuivre. Il ne pouvait rien lui dire pour l’encourager, le récit devait venir de lui seul. C’était sa version qui importait car elle permettrait de confirmer ou non une vérité que les constatations, témoignages et expertises des jours précèdent, jusqu’aux dernières heures, avaient permis d’établir.
L’enfant avait déboulé sur son VTT, sortant d’un chemin de terre sur sa droite. Frank revoyait la scène telle qu’il l’avait vécue : au ralenti. C’était comme si le temps se décomposait, chaque centième de seconde s’étirant l’espace d’une éternité. Il avait enregistré en même temps les cris des parents et la survenue inattendue de l’enfant. Un gamin qui devait avoir entre huit et dix ans, qui riait aux éclats, les jambes écartées du cadre, les pieds ne touchant pas les pédales. Les mains tenaient le guidon de telle sorte qu’elles ne pouvaient actionner les freins. Sans doute, emporté dans son jeu, son désir d’exploit, n’avait-il pas envisagé qu’il puisse y avoir une route au bout du chemin.
Dans un même mouvement, il avait freiné et tourné le volant vers la gauche. Aquaplaning… l’arrière de la voiture s’était soulevé en même temps que celle-ci se couchait sur le côté et commençait une série de tonneaux qui alla s’achever contre un tronc de pin dans un fracas épouvantable.
Tandis que le véhicule roulait sur lui-même, Frank – malgré la ceinture de sécurité – avait eu brièvement l’impression d’être coincé dans le tambour d’un lave-linge. L’impact et le fracas n’étaient que des reconstitutions a posteriori car il avait déjà perdu conscience à ce moment-là.
— J’ai réussi à éviter l’enfant ; c’est l’essentiel, dit-il.
 
Mais il ne l’avait pas évité. Plus précisément, par un coup du sort incompréhensible, l’enfant ayant perdu le contrôle de son vélo au moment de l’impact qu’il voyait inévitable avec la voiture avait tendu la main pour s’accrocher à la portière par la vitre ouverte. Geste irréfléchi, instinctif et fatal. Emporté dans les tonneaux du véhicule, il avait été écrasé à plusieurs reprises sous son poids. Les réflexes sont ainsi faits que sous la douleur on se crispe plutôt que de lâcher prise ; ainsi, saisissant la queue brûlante d’une poêle, on aura tendance à la serrer davantage dans notre main.
Les occupants du véhicule qui suivait Frank avaient tous témoigné dans le même sens : celui-ci avait eu le réflexe de braquer pour éviter l’impact avec l’enfant, tandis que ce dernier – cherchant probablement un appui pour retrouver son équilibre – s’était accroché au véhicule. Version que les parents, effondrés, admettaient tout en estimant que la seule responsabilité était celle du chauffeur. Une instruction allait être ouverte, au chef d’homicide par imprudence, qui permettrait d’y voir plus clair. Cependant, les premières constatations et analyses scientifiques montraient que la fatalité était seule responsable du drame, si l’on voulait écarter le manque de fermeté des parents sur un gamin casse-cou peu soucieux de sa propre sécurité ; ce qui avait entraîné sa mort en même temps que de multiples fractures et lésions chez Frank, à qui l’on n’avait pas encore annoncé que sa convalescence serait très longue, sa rééducation douloureuse sans qu’il soit possible à ce stade d’affirmer qu’il retrouverait l’usage de ses jambes.
 
Quand il fut à nouveau seul dans la chambre, Frank se laissa submerger par les larmes. Il avait tué un gamin ! Qu’il soit ou non reconnu responsable et quel que soit le degré de responsabilité retenu, le résultat était le même : le gamin était mort dans des conditions affreuses.
Ce qui était d’autant plus injuste dans cette histoire maintenant que la mémoire lui était entièrement revenue, c’était que ce drame n’aurait pas eu lieu sans un enchaînement de circonstances collatérales : oubli de son smartphone au restaurant le jour précédent, orage apocalyptique qui l’avait empêché de poursuivre sa route jusque chez lui. S’il était reparti de Bassussarry le matin, sans doute ne se serait-il pas trouvé exactement à l’endroit et au moment où le gamin déboulait. Et a plus fort raison n’aurait-il pas eu la moindre raison d’y être s’il n’avait égaré ce foutu téléphone.
À l’Auberge ou au Motel ensuite, il s’était senti oppressé, mal à l’aise dans des décors dignes de films gores, comme s’il s’attendait à être victime d’une agression. Était-ce cela que beaucoup nommaient une prémonition ?
 
Toulouse, 12 janvier – 6 février 2021.

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LE MATIN
 
Il fut réveillé par un groupe assez bruyant qui paraissait avoir choisi l’aplomb de sa fenêtre comme point de ralliement. Les hommes avaient des voix de basse et les femmes piaillaient sur un registre aigu tout à fait désagréable. Il lui sembla que c’étaient là des personnes âgées.
Sa montre indiquait 9 h 30 ; il n’avait que le temps d’aller prendre son petit-déjeuner car le réceptionniste lui avait indiqué qu’on le servait seulement jusqu’à 10 h 00. Ayant dormi tout habillé en travers du lit, il ne lui restait qu’à se passer un gant d’eau froide sur le visage et se donner un coup de peigne. Il prendrait sa douche et se changerait en revenant. C’était une chance car il avait horreur d’être bousculé de bon matin.
Ce réveil tardif était la conséquence de la perte de son téléphone portable. Ce dernier était en effet programmé pour chaque jour de la semaine.
 
Le groupe du troisième âge n’était plus devant sa porte lorsqu’il était sorti de la chambre. Par chance, il n’était pas non plus dans la salle du petit-déjeuner mais il y avait manifestement passé un certain temps à en juger par la razzia opérée sur le buffet installé contre le mur du fond. C’était un phénomène auquel Frank était habitué : les vieux s’empiffrent à bouchées doubles ou triples, comme s’ils étaient pressés par le temps qu’il leur reste. Il y avait là une forme d’égoïsme qu’il ne supportait pas ; cette génération qui avait passé son temps à faire la leçon à la sienne pour finir par se comporter de façon plus détestable encore que celle qu’elle dénonçait alors. Ce n’était plus – ou très peu – les enfants affamés de la guerre, mais davantage les rejetons de la liberté individuelle et du manque de solidarité. Dans les restaurants ou les hôtels qu’il fréquentait tout au long de l’année Frank les avait bien observés, au point de les comparer à des vols de sauterelles dévastant les récoltes sur leur passage. Là où il était écrit « Buffet à volonté », ils lisaient « Pillage autorisé ». Un grand gâchis, à en juger par ce qui restait dans les assiettes pour nourrir la poubelle. On était bien loin de leur antienne favorite du temps où lui était enfant : « fini ton assiette ; pense aux petits chinois qui n’ont rien ! »
 
Il restait une table à côté de la baie vitrée, dressée pour une personne. Peut-être était-il le dernier client attendu pour la matinée ? Il fut surpris par la nappe et la serviette en tissu blanc immaculé et empesé, ainsi que par l’atmosphère générale de la salle. On était loin du « coupe-gorge » qu’il avait imaginé la veille, même si les réserves sur le confort de la chambre restaient valables.
— Bonjour, Monsieur Leishman, avez-vous passé une bonne nuit malgré l’orage ? Le réceptionniste qui l’avait enregistré se tenait devant lui avec un franc sourire. Parler de la furie des éléments était habile, cela évitait de s’enquérir du ressenti du client sur la chambre.
— Merveilleusement ! J’en avais besoin et d’ailleurs j’ai failli manquer le petit-déjeuner, répondit-il en souriant.
C’était sincère. Il avait dormi d’un sommeil de plomb, sans rêve, sans s’obstiner à chercher à retrouver l’endroit où il avait égaré son smartphone comme il l’avait craint. Pas plus qu’il n’avait été hanté par l’atmosphère négative du lieu, telle qu’il l’avait ressentie en prenant possession de la chambre. Une crainte supplémentaire avait été de savoir que passé vingt-deux heures il n’y aurait plus de personnel dans l’établissement et qu’en cas de problème il faudrait appeler le portable dont le numéro se trouvait scotché sur le combiné du téléphone posé sur sa table de chevet, dont il n’avait pas eu la présence d’esprit de vérifier le bon fonctionnement.
Le jeune homme lui indiqua où trouver tout ce dont il avait besoin pour son petit-déjeuner, celui-ci étant en libre-service. Il reconnut qu’à cette heure tardive et après le passage d’un groupe visiblement affamé, il ne restait plus grand-chose sur la table du buffet, cependant on pourrait, s’il le désirait, lui mettre des viennoiseries au four, lui faire une omelette ou des œufs brouillés à sa convenance. Il répondit que ce n’était pas nécessaire et qu’il se débrouillerait très bien avec ce qui restait.
Le réceptionniste alla à la porte de communication avec la cuisine, la poussa à peine et lança : « Tu peux tout éteindre, le service est fini. Je te prépare un café ! »
Frank buvait le sien en y trempant la corne du dernier croissant. Il se sentait détendu, malgré le fait que le programme de sa journée de repos était compromis par la nécessité de partir à la recherche de son portable. À cette heure, déjà douché et habillé, il aurait dû se préparer à se rendre au haras non loin de chez lui pour deux heures de balade équestre. Un temps de rêverie qui était devenu une sorte de drogue, dont il ne pouvait se passer dans une sensation de manque à peine supportable. C’était quelque chose de très physique ; le contact de ses jambes enserrant les flancs de l’animal, la chaleur et parfois un frisson qui se communiquait… l’osmose et la confiance partagées. Il n’avait pas les mots pour exprimer ce sentiment de plénitude, cette impression d’une harmonie parfaite avec la nature environnante. C’était comme si le fait d’être assis sur le dos d’un cheval lui donnait une autre perspective sur son environnement. De fait, c’était bien, techniquement parlant, une manière de prendre de la hauteur.
L’homme qui était en cuisine avait rejoint le réceptionniste. Tous deux prenaient le café en discutant à voix basse, à l’écart. Ils devaient avoir sensiblement le même âge et leur langage corporel indiquait nettement qu’il s’agissait d’un couple. Sans doute étaient-ils les propriétaires du lieu, auquel ils espéraient donner un nouveau souffle. La qualité du petit-déjeuner et de l’accueil plaidait en leur faveur. Le fait de se souvenir du nom du client pour le saluer au matin était une attention qui, tout en ne coûtant rien, pouvait faire la différence avec un autre établissement.
Frank ne pouvait s’empêcher de ressentir un certain malaise lorsqu’il se trouvait en présence de « gays » ainsi qu’il convenait de les nommer désormais, bien loin des « pédés », « tarlouzes » et autres « tafioles » de son adolescence. Ce n’était pas de l’homophobie ; il se moquait bien de qui faisait quoi avec qui en matière sexuelle et pensait que chacun trouve son plaisir où bon lui semble tant que cela se passe entre personnes consentantes. En fait, il ne pouvait se détacher d’une sorte de prévention à leur égard parce qu’était toujours présente en lui la blessure des sobriquets dont ses condisciples l’avaient affublé sans raison à un âge où lui-même était littéralement terrorisé par ses propres émois libidineux. S’il n’avait jamais fantasmé que sur les filles, les autres paraissaient vouloir l’assigner à toute force à une sexualité qui ne le tentait pas. Il lui en restait cette infirmité qu’était une incapacité sévère à s’ouvrir à ceux qui avaient choisi une autre voie. Il s’était ainsi sottement interdit certaines amitiés pourtant sans danger. Il en avait pleinement conscience mais ne pouvait aller contre cette prévention imbécile qui le mortifiait.
Il ne savait pas grand-chose de son père, qui était un homme très secret en dehors de ses colères éruptives, cependant il était certain qu’une orientation homosexuelle de son fils aurait été une erreur d’aiguillage impardonnable à ses yeux, propre faire dérailler le semblant d’unité familiale. La métaphore ferroviaire s’imposant dans le contexte.
Il avait vu des reportages télévisés, lu des articles de presse – souvent au début de l’été, au moment des Gay Prides, un marronnier comme l’étaient les Francs-maçons en septembre – qui montraient que les mères étaient plus enclines à accepter l’homosexualité de leur progéniture. Sans doute était-ce une question de rapport à la virilité, bien que deux hommes se lâchant dans un corps à corps amoureux ne soient pas en mal de virilité si l’on voulait bien y penser sereinement !
 
Son petit-déjeuner achevé, il avait demandé à celui que, par commodité, il persistait à nommer in petto « le réceptionniste » s’il lui était possible de consulter les Pages jaunes de l’annuaire du département. On lui proposa de faire la recherche sur Internet, plus fiable et plus rapide. Il lui suffisait d’indiquer le type ainsi que la raison sociale de l’établissement concerné.
Pendant qu’il avalait café, pain beurré, confiture et croissant, Frank avait reconstitué son parcours de la veille. S’il avait dans les dossiers conservés dans sa mallette les coordonnées de ses clients, en revanche il ne possédait pas celles du restaurant sur le port de Cap-Breton où il avait déjeuné. Il s’était accordé un extra et comme cela dépassait le cadre des notes de frais autorisés, il n’avait pas emporté l’addition. Or, il était quasiment certain que c’était là le lieu où il avait pu oublier son téléphone. Il se revoyait clairement le poser côté de lui sur la table juste avant de consulter le menu…
La salle du restaurant était vide à l’exception d’un couple et de leur jeune enfant lorsqu’il était entré et il n’était venu aucun autre client avant son départ. Il s’était souvent posé la question de la rentabilité de ces établissements dans les périodes creuses. Comment trois couverts adultes et un menu enfant peuvent-ils suffire à amortir les frais fixes ? Il n’était pas persuadé que le soir fut davantage propice, d’autant qu’en règle générale le prix des menus grimpait assez significativement.
Le couple et leur môme étaient installés près de la large fenêtre qui donnait sur le quai et les embarcations de pêche. Le gamin devait avoir une demi-douzaine d’années, les parents dans la trentaine mais l’homme plus proche de la décennie suivante alors que la femme sortait à peine de la précédente. Ils avaient commandé une sole meunière pour l’enfant et un plateau de fruits de mer pour eux, accompagné d’une bouteille de blanc sec.
Frank aimait observer le monde autour de lui, enregistrer des détails insignifiants pour le simple plaisir de participer à un tout, de ne pas rester centré sur sa propre vie. Il avait souri au regard gourmand du bambin quand son père lui avait servi un fond de verre de vin afin de le lui faire goûter. Le geste était naturel, il était donc facile d’imaginer que c’était une sorte de rituel ; une façon de lui former le goût en amont. La concentration avec laquelle l’enfant avait levé son verre, miré le contenu avant de le porter à son nez, puis à ses lèvres et d’en aspirer à peine un soupçon de liquide, les yeux brillants d’excitation disaient tout le sérieux apporté à la dégustation. « Trop bon ! » avait-il dit en tendant son verre dans l’espoir d’être resservi. Comme ce n’était pas le cas, sur l’invitation de ses parents à goûter certains fruits de mer de leur plateau, il avait délaissé la sole pour engloutir huîtres, bigorneaux, bulots et pince de crabe. Frank avait eu le plus grand mal à demeurer discret et ne pas éclater de rire devant ce spectacle. De son côté, il avait opté pour une daurade royale de toute beauté servie avec des pommes vapeur et accompagnée d’un ballon de blanc de la maison, avant – après une longue hésitation à se laisser tenter par deux boules de glace à la pistache qui représentaient pour lui le summum du parfum de son enfance, pourvu qu’elle soit du vert le plus chimique possible – d’enchaîner sur une Coupe colonel bien arrosée qui l’avait un peu anesthésié au point de ne pas se rendre compte qu’il oubliait son smartphone dissimulé sous la serviette froissée qu’il venait de poser sur la table avant de reculer sa chaise pour aller payer au comptoir.
 
De retour dans sa chambre, il avait allumé la télévision et sélectionné une chaîne d’information continue. Le son du poste était bridé de telle sorte qu’il n’en sorte qu’un vague murmure à peine audible. Mieux valait ne pas être malentendant, mais d’un autre côté c’était une bonne mesure pour éviter la surenchère des décibels d’une chambre à l’autre.
Tout en jetant un œil distrait sur l’écran, il s’était déshabillé pour aller sous la douche. Il n’y resta pas longtemps tant l’opération était périlleuse entre le pommeau qui ne tenait pas sur son support, les robinets qui fonctionnaient mal au point de ne pouvoir offrir une eau à température acceptable.
Ceint d’une serviette-éponge minimaliste, il s’allongeât sur le lit en regardant la télévision lui délivrer quelques brèves nouvelles du monde entre de longues pages de publicité. Il lui fallait tuer le temps avant de pouvoir appeler le restaurant afin de vérifier si son téléphone s’y trouvait bien comme il en avait l’intuition. Si tel était le cas, il pourrait s’habiller de façon décontractée, sinon il devrait enfiler son costume pour refaire la tournée de ses clients. Si l’habit ne fait pas le moine, sans doute contribue-t-il à asseoir une réputation et Frank pensait que le costume, dans ce qu’il avait de stricte, laissait voir chez lui la part de sérieux et de rigueur qu’il mettait dans son travail. Le débraillé de l’époque, observable jusque dans les plus hautes sphères de l’État ne lui convenait pas. Pourquoi courir après la Légion d’honneur quand on n’est pas capable de supporter une cravate ? se demandait-il souvent devant les images montrant ministres et président « en bras de chemise » comme aurait dit sa mère.
 
Sa communication téléphonique obtenue, ayant confirmation que l’on avait bien trouvé son smartphone en débarrassant sa table, il s’habilla d’un jean et d’un polo puis libéra la chambre en allant déposer sa clef à la réception et régler le supplément pour le téléphone.
Il déposa son sac de voyage ainsi que sa mallette d’échantillons dans le coffre de sa voiture, en profitant pour échanger ses chaussures de ville avec la paire de Converses qui s’y trouvait.
L’orage de la veille avait nettoyé le ciel qui était désormais sans nuage. Le soleil commençait à chauffer, annonçant une belle journée. S’il ne traînait pas en chemin, il lui resterait du temps pour aller « monter » un peu en milieu d’après-midi.
Il s’installa au volant, mit le contact et, tandis que le moteur chauffait, chercha un CD dans la boîte à gants. Il opta pour un vieil opus de Bruce Springsteen — High Hopes, de 2014 , l’enclencha et prit la route…