mardi 4 septembre 2018

Milieu ouvert

Le château…
Le nom était quelque peu pompeux pour désigner ce qui avait été la Maison de maître prétentieuse d’un vaste domaine agricole du xviiie siècle. Un corps central flanqué, à chaque extrémité, de tours carrées à partir desquelles partaient deux ailes perpendiculaires encadrant une sorte de patio qu’elles ne fermaient pas totalement.
Du domaine, il ne restait que quelques hectares qui se répartissaient, cahin-caha, entre un parc rachitique, un parking goudronné au stationnement anarchique et les bâtiments modernes, néanmoins décrépis, du reste de la polyclinique. On accédait au parking par une longue allée bordée de platanes centenaires, qui prenait sa source ou débouchait – selon le point de vue d’où l’on se plaçait – sur la Route du Cimetière. Personne n’avait songé à ce qu’il pouvait y avoir de dérangeant dans cette association brutale entre l’idée de soins médicaux et la proximité d’un cimetière !
L’allée centrale se poursuivait, sans les platanes, jusqu’au château devant lequel elle s’arrêtait net à l’aplomb d’une pelouse impeccablement entretenue, sur laquelle étaient plantés quelques rosiers et deux ou trois buis massifs taillés en boule. C’était comme une ligne de démarcation entre la clinique, à gauche, et les parkings à droite. Le parc, pour autant que le mot soit juste, se répartissait équitablement derrière les bâtiments et le parking. Il était composé de quelques bosquets étriqués, de pelouses roussies par manque de soins y compris palliatifs. Décidément, tout ceci sentait la fin de vie…
Contrairement à ce que l’on aurait pu penser de prime abord, le château n’abritait pas l’administration du lieu. C’était l’unité psychiatrique. Au centre, les bureaux des médecins et le service des admissions ; dans l’aile gauche, le « milieu ouvert » ; dans la droite le « milieu fermé ». Mêmes chambres minuscules à un lit, comportant une table, une chaise et un fauteuil. La différence tenait dans les barreaux aux fenêtres et les serrures verrouillées du « milieu fermé ». Chaque aile comportait deux étages : les femmes étaient logées au rez-de-chaussée, les hommes au premier. Quand on se trouvait du bon côté, on pouvait aller et venir à sa guise tant que l’on ne quittait pas la limite de la clinique ; quand on était enfermé de l’autre côté, il n’y avait à espérer que l’entrée de la lumière du jour à travers les vitres opaques qui ne permettaient pas de distinguer nettement la vie du dehors, comme si l’on avait cherché à rendre plus fous encore les plus atteints. Mais bien sûr la folie n’est qu’un mot creux, facile à utiliser par tous ceux qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’il peut receler de misère humaine, de violence, de souffrance et d’abandon. Paradoxalement, si les « fous » nous effraient, l’idée de « folie » nous rassure. Nous avons vaguement besoin de ranger chacun dans une case, fut-elle vide, afin que « les vaches soient bien gardées » en quelque sorte.


Vassili avait sollicité lui-même son internement. Comme il ne présentait pas de dangerosité pour autrui, il avait été affecté au « milieu ouvert ». À vrai dire, ceci lui faisait une belle jambe car les perfusions de produits chimiques qu’on lui administrait au long de la journée l’empêchaient pratiquement de quitter son lit. Ses jours, comme ses nuits, n’étaient faits que de longues heures de sommeil à peine entrecoupées de courtes pauses pour manger sans faim, sans goût et dans un état second des plats dont il n’aurait su dire de quoi ils étaient composés, ni s’ils étaient bons ou mauvais. Le plus souvent, il ne touchait qu’à peine à son plateau-repas. Les trois repas étaient les seuls moments où il se levait et faisait quelques pas jusqu’à la table sur laquelle était posé le plateau. Il s’affalait sur la chaise et grignotait mollement dans un état second avant de regagner son lit, tirant la potence mobile à laquelle était accrochée la poche de perfusion.
Sur sa table de chevet était disposée consciencieusement une pile d’ouvrages qu’il avait prévu de lire pour passer le temps, mais depuis plus d’une semaine qu’il était là, il n’avait eu ni la force ni le courage d’en ouvrir un seul. Une vacuité léthargique totale comblait ses heures, amortissant ses heurts.
Pas de téléphone dans la chambre et on lui avait imposé de laisser son portable chez lui avant de venir. Il y avait un poste à pièces fixé sur le mur du couloir, coincé entre le bureau des infirmières et la buanderie. On le lui avait signalé à son entrée, mais il n’avait pas eu l’occasion de s’en servir. Ni l’envie ou la force.
Au fond, une seule chose lui manquait vraiment. Sa guitare. Même sans le désir d’en jouer, la présence de l’instrument l’aurait rassuré d’une certaine manière. Cependant, ce genre d’objet, au même titre que les radios ou les postes de télévision étaient proscrits. Il s’agissait d’un lieu de silence propice au repos. Le but de sa présence ici portait le nom explicite de « cure de sommeil ».
Dormir. Dormir enfin. Longuement. Pour la première fois depuis tant d’années ! Faire une nuit complète, réparatrice, sans rêve ni cauchemar ; être libéré de ses angoisses, comme de l’angoisse de n’en plus connaître…


Parmi les rituels quotidiens, il y avait la visite du Dr Lienemann. Sans doute aurait-il fallu l’appeler « professeur », mais lui donner déjà un titre de « docteur » semblait suffire à Vassili, qui pour sa part se serait bien contenté d’un simple et courtois « monsieur ».
On peut être amoureux des mots et haïr les titres quand on est un poète, parce que les mots démontrent là où les titres ne cherchent qu’à se montrer. Un mot dit tout, ou presque, d’une chose essentielle. Un titre ne dit rien de la personne et moins encore de sa personnalité. C’est avec des idées pareilles que l’on finit au placard, cependant toute la question est de savoir de quel côté du mur il faut apposer la pancarte signalant l’asile…
C’était le genre de raisonnement qu’il valait mieux taire ici, se disait-il.
Lienemann lui avait semblé être un brave type au premier abord. Il avait aimé cette silhouette longue et filiforme, le crâne dégarni ne conservant que quelques rares cheveux blancs, des yeux bleus perçants, le dynamisme de ce corps qui grimpait les marches quatre à quatre plus par habitude que par nécessité. En un mot, avant même que l’un ou l’autre en ait prononcé le moindre, il avait été sous le charme de cet homme choisi au hasard d’un annuaire, à qui il venait demander plus que de l’aide, du secours.
Pourtant le premier contact avait été d’une froideur extrême. Lorsque Vassili avait appelé pour prendre rendez-vous, alors qu’il pensait tomber sur une secrétaire, c’est le médecin lui-même qui avait décroché et répondu d’un « oui » plus cassant qu’interrogatif. Plus tard, le jeune homme aurait l’occasion de l’observer répondre au téléphone pendant leurs séances – les rares fois où il ne laissait pas le combiné décroché sur le bureau afin de neutraliser la ligne – et constaterait que cette façon abrupte de répondre était une tactique, sinon une technique, pour obliger ses interlocuteurs à se montrer le plus bref possible.
Ce « oui » qui claquait comme un avertissement correspondait parfaitement à la façon habituelle de s’exprimer du médecin, par monosyllabes. Une économie de mot impressionnante, qui montrait bien à la personne qu’il avait en face de lui que c’était à elle de parler. Lui n’était là que pour écouter. Relançant rarement lorsqu’il y avait un blanc dans le monologue, comme on le fait au poker lorsque l’on est sûr d’être tombé sur une bonne donne ou bien pour déstabiliser ses partenaires sur un coup de bluff.
Bien qu’il approchât des soixante-dix ans et en dépit d’une stature rassurante, Lienemann n’avait rien d’un bon grand-père. Du moins à l’égard de ses patients.


Depuis douze jours, dimanche compris car il était de garde ce week-end-là, Lienemann apparaissait un quart d’heure après que le petit-déjeuner ait été servi. Tenant le dossier de son patient sous le bras, il s’asseyait au bord du lit et se fendait d’un « Comment ça va, ce matin ? » en quelque sorte inexpressif. Il était permis de se demander si la réponse l’intéressait vraiment.
Vassili pensait qu’il s’agissait d’une sorte de visite protocolaire, faite par principe car le médecin était bien placé pour connaître avec exactitude l’état somnolent, indolent serait plus juste, d’un patient shooté par sa propre prescription. Cependant, lorsqu’il reçut le relevé de prestation de la Sécurité sociale à sa sortie, il eut la désagréable sensation d’avoir été berné en constatant que ces visites rapides et purement factuelles étaient toutes répertoriées sous le nom de « consultation » et payées au tarif d’un spécialiste. Il devait en concevoir une sorte de sentiment de trahison. Décidément, la psychanalyse est une escroquerie à grande échelle ! en conclurait-il amèrement.
À la question de savoir comment il allait, il répondait chaque matin d’un vague haussement d’épaules. Non par refus de collaborer, mais parce qu’il n’en avait sincèrement pas la moindre idée. Si son corps était présent, attablé devant le plateau du petit-déjeuner tandis que le médecin se tenait dans son dos, assis au pied du lit, son esprit était ailleurs. Il « battait la campagne » pour reprendre une expression désuète qu’il trouvait poétique, c’est-à-dire imagée en même temps que précise.
Il aurait sans doute été honnête de dire que tout allait bien, puisqu’il avait enfin trouvé ce qu’il cherchait. L’oubli. Le repos. La déconnexion totale. Cependant, la chimie qui coulait goutte à goutte dans ses veines avait pour effet de lui ôter jusqu’à la conscience de ce bien-être espéré.

* 

C’est la pleine conscience d’être parvenu à un point de rupture qui avait poussé le jeune homme à chercher un psychanalyste dans les pages jaunes de l’annuaire téléphonique. Il aurait pu tenter de prendre conseil auprès de son médecin traitant ou de ses amis sur le choix d’un praticien, mais un sentiment d’urgence l’avait emporté.
Si le « oui » cassant de Lienemann l’avait cueilli et sonné tel un coup de poing au foie, il avait instinctivement passé outre et trouvé la force de prononcer la phrase qui lui trottait dans la tête depuis des jours : « J’ai besoin d’aide, sinon je vais me foutre en l’air. » Le ton avait dû être convaincant car son interlocuteur lui avait proposé de passer le voir en début d’après-midi, juste avant le début de ses consultations.
Vassili était arrivé largement en avance à ce rendez-vous. Il avait gravi lentement les marches de l’escalier monumental en se tenant à la rampe de fer forgé, comme s’il traînait un poids prêt à le tirer en arrière et le faire basculer. Puis il s’était retrouvé sur un palier qui distribuait deux appartements. Lourdes portes de chêne à double battant. Une sonnette de bakélite ronde et blanche, désuète, d’un autre temps, était fixée au mur près de celle qui faisait face à la volée de marche montant aux étages supérieurs. Sur la porte, une carte de visite professionnelle était là pour indiquer qu’il s’agissait bien du cabinet du Dr Lienemann, avec ses titres de psychiatre, sexologue, professeur à la faculté de médecine, etc. On dirait le CV d’un jeune qui cherche à étoffer une expérience qu’il n’a pas pour en mettre plein la vue à un futur employeur ! se dit-il, l’humour étant sa dernière arme contre l’angoisse. Cependant il découvrirait très vite que le médecin n’en avait aucun et lui dirait que depuis Lacan les jeux de mots le hérissaient.
Il avait attendu près d’une heure, tantôt arpentant le palier, tantôt assis sur les marches montantes, jetant un regard vers le bas de l’escalier à travers les barreaux de fer de la rampe. Me voici déjà interné, scrutant l’arrivée d’un quelconque sauveur à travers les lourds barreaux qui me retiennent prisonnier.
Puis Lienemann était apparu, venant manifestement de l’hôpital dont il n’avait pas retiré la blouse blanche sur la poche pectorale de laquelle figuraient le logo bleu du C.H.U. ainsi que son nom, précédé de son titre de professeur. Vassili avait été immédiatement sous le charme de cette longue silhouette énergique démentant la couronne de cheveux blancs qui accusait un âge certain. Il avait imaginé qu’il aurait affaire à un petit homme bedonnant, du genre à somnoler ou carrément dormir pendant que son patient déballe sa petite vie.
L’arrivant l’avait salué et introduit dans la salle d’attente qui n’était autre que le vaste vestibule dans lequel quatre portes distribuaient les accès à un appartement qui devait bien occuper la moitié, sinon la totalité, de l’étage, l’autre porte palière devenant l’accès à la partie privée. Vaste immeuble bourgeois du centre-ville. Intérieur vieillot, tapisseries et moquettes usées montrant que l’entretient n’était plus à la portée du propriétaire ou que celui-ci avait d’autres priorités.
Vassili s’était assis sur une banquette de bois recouverte d’un coussin grège amortissant à peine la rudesse du siège. Au mur, trois sous-verre contenaient des sanguines représentant des femmes plus ou moins dénudées dans des poses académiques qui n’avaient rien de lascives. La banquette était coincée entre deux hautes fenêtres munies de rideaux blancs sentant la poussière et virant au gris. Je devrais fuir d’ici et pourtant cette atmosphère me rappelle tant de choses qu’elle en devient rassurante.
Après deux ou trois minutes d’attente, le médecin l’avait fait entrer dans son cabinet par une porte à deux battants, doublée d’une seconde matelassée de cuir brun garantissant une certaine isolation sonore afin que les autres patients ne puissent rien entendre des consultations en cours depuis la salle d’attente.
L’endroit était meublé assez sommairement de deux fauteuils de cuir défoncés faisant face à un bureau marqueté derrière lequel Lienemann s’assit dans un fauteuil moderne à haut dossier. Derrière le patient une cheminée de marbre supportait une pendule de style napoléonien, en face de lui, derrière le médecin, trois classeurs métalliques gris contenaient les dossiers des patients à côté d’une porte étroite donnant probablement sur le couloir de l’appartement.
Il enregistrait tous ces détails pour se donner une contenance, retarder le moment où il lui faudrait prendre la parole. Pour dire quoi, au fond ? Et par où commencer ?


— Que puis-je pour vous, jeune homme ? interrogea Lienemann.
— Je ne sais pas, répondit Vassili.
Son interlocuteur avait levé un sourcil interrogatif et poursuivi avec une sorte de sourire pincé.
— C’est pourtant vous qui avez sollicité cette entrevue, avec une certaine insistance sur son caractère urgent…
S’il croit que c’est facile de dire ces choses à un inconnu ! Déjà que je ne suis pas du genre bavard…
Il y avait eu un long silence. Le médecin l’observait, sans marquer le moindre agacement. Bien sûr, il avait l’habitude du silence de ses patients et savait que ceux-ci finissent toujours par parler, ne serait-ce que quelques secondes avant la fin de la séance.
Comme il s’agissait d’un rendez-vous rapide entre deux patients, il décida de tenter une nouvelle fois de lancer la conversation.
— Ce qui est certain, c’est que si vous ne voulez pas parler je ne pourrais rien pour vous… Au téléphone, vous avez évoqué des idées morbides et une peur de passer à l’acte rapidement. Essayez de m’en dire davantage.
Vassili avait ouvert la bouche à plusieurs reprises, comme pour parler ou avaler de grandes bouffées d’air avant de se Jeter à l’eau. Mais rien ne venait… Qu’est-ce qui ne va pas ? Tout et rien de précis. Une grande lassitude en tout cas, devant la simple idée de vivre et de devoir affronter quotidiennement mes contemporains. Est-ce que je peux le lui dire comme ça ? Est-ce que quelqu’un peut le comprendre ?
Et puis, il s’était mis à parler. Avait raconté comment deux jours plus tôt, alors qu’il se trouvait chez Alan, son meilleur ami, avec lequel il travaillait à des arrangements musicaux pour une chanson que devait interpréter Lydia, qui était présente également, dans une ambiance bon enfant et rigolarde, il s’était approché de la fenêtre ouverte pour regarder les toits de la ville à hauteur d’yeux… Cela avait duré quelques secondes à peine. Le soleil qui chauffait les tuiles rouges des toitures accrochait également des vasistas qui semblaient lui renvoyer des rayons de feu. L’air était un peu lourd, le ciel sans oiseaux… Il enregistrait les détails presque inconsciemment. Il y avait dans cette observation simple un moment de beauté idéal. Et puis, il avait regardé la rue déserte, quatre étages plus bas, alors la pulsion était apparue, impérative, urgente. Celle de se jeter dans le vide. Il avait posé ses deux mains sur le garde-corps – un simple barreau scellé dans la pierre de l’encadrement – s’était arc-bouté dans un mouvement qui pouvait aussi bien être le début d’un saut dans le vide que la retenue de ce geste fou. Soudain il avait pris peur. Non pas de la mort, qu’il souhaitait profondément, mais de la dislocation. De l’image qui s’était imposée à lui de ce corps éclaté sur le trottoir, du sang répandu… Il avait le souci de l’intégrité, celle du corps autant que celle de l’âme. À caractère entier, il faut une enveloppe intacte !
— Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu des pulsions suicidaires. Jusqu’à présent, je les ai maîtrisées mais je ne suis pas convaincu d’y arriver encore longtemps.
— Vous tenez donc à la vie, c’est plutôt une bonne chose.
— Détrompez-vous ! Je sais exactement ce qui me retient au bord du vide, qui arrête mon doigt sur la détente une fois le revolver dans la bouche, qui suspend ma main lorsqu’elle se tend vers le robinet du gaz… C’est simplement la volonté morbide de savoir jusqu’où descendre plus bas dans le désespoir. Certains se demandent s’il existe un Dieu, moi je me pose la question de savoir s’il y a un fond au-delà duquel on ne peut plus creuser.


Le plus difficile avait été de commencer à parler. Une fois sorti le premier mot, tout le reste était venu à un rythme soutenu, exalté. Les choses remontaient sans ordre, sa pensée faisait parfois des embardées monstrueuses avant de revenir au fil qu’il tentait de suivre. Face à lui, Lienemann écoutait avec sérieux, prenait des notes sur une fiche, le visage inexpressif, les yeux perçants en même temps qu’insondables.
Le jeune homme avait parlé de sa passion pour la poésie, celle qu’il lisait comme celle qu’il écrivait, des chansons qu’il composait mais n’interprétait pas parce qu’il ne supportait pas le son de sa voix qui ne correspondait pas à celle qu’il entendait en lui-même lorsqu’il parlait. Il avait raconté l’influence de ses grands-parents qui avaient fui devant les bolcheviks en emportant avec eux, au fond du cœur, la Sainte Russie. De leurs rêves d’une contre-révolution qui aurait permis leur retour.
— Mais ne cherchez pas une explication à mon mal-être dans une quelconque âme russe. Je suis né en France, comme mes parents. De russe, je n’ai que mon prénom et son diminutif que plus personne n’utilise depuis que babouchka Natacha Ivanovna est morte. Vassia, c’était ainsi qu’elle me nommait. C’est elle qui avait imposé mon prénom à mes parents. Vassili, la forme russe de Basile, dont la signification immodeste est « monarque ». Je suis un roi sans royaume, ça me fait une belle jambe.
Même dans l’exil, en ayant perdu le peu qu’ils avaient, mes grands-parents étaient heureux. Ils avaient un idéal dont ils n’ont jamais pris conscience qu’il était parti en miettes avec la Révolution d’octobre. Jusqu’au bout ils ont cru à une revanche possible. Un espoir fou, mais un espoir qui les portait. Moi, je suis sans espoir. Mes réussites sont plus douloureuses encore que mes échecs.
— Ce que je ressens en ce moment n’a rien à voir avec un spleen, du blues, une déprime. Ces trois choses, je les connais bien et je sais les gérer au fil du temps. Là, c’est beaucoup plus profond et je ne parviens pas à remonter la pente. Je sens que je m’enfonce de jour en jour. Je ne dors plus, je passe mes nuits bloqué devant la télévision à regarder en boucle une série pour ados que j’enregistre dans la journée et les petits drames de ces gosses Australiens me tirent des larmes imbéciles. Si j’étais un vrai Russe, c’est sur moi que je m’apitoierais !


Une sonnerie stridente avait retenti. Lienemann s’était levé et était allé ouvrir à grand pas. Vassili l’avait entendu chuchoter à l’arrivant qu’il avait une urgence et aurait un certain retard dans sa consultation, puis il était revenu prendre place derrière le bureau après avoir refermé soigneusement les deux portes de communication.
De sa place, le médecin dominait son patient. Les deux fauteuils défoncés semblaient avoir pour fonction de mettre ce dernier en état d’infériorité, presque de soumission.
La consultation qui avait été accordée pour être une brève prise de contact dura en fait près de quatre-vingt-dix minutes. Le médecin hésitait à laisser partir le jeune homme dont il sentait bien qu’il pourrait se jeter sous le premier autobus en sortant. Puis, le débit de son récit s’apaisant peu à peu, il lui avait proposé de prendre un calmant lorsque ses bouffées d’angoisses reviendraient, en attendant qu’on lui trouve une place à la clinique où on pourrait le prendre en charge de façon plus concrète. L’urgence était de retrouver le sommeil.


* 

Au bout de quinze jours, les doses de médicaments avaient été réduites, lui laissant de plus grandes plages de lucidité et d’autonomie.
Lienemann s’attardait davantage lors de ses visites matinales, l’engageant à exprimer ce qu’il ressentait, la façon dont s’était déroulée sa nuit.
Vassili parlait poésie, il noyait le poisson et ne divulguait qu’avec réticence le minimum de ses pensées intimes. Il avait néanmoins consenti à parler longuement de la plaquette de poèmes qu’il avait publiée à compte d’auteur et qui ne se vendait pas si mal, si l’on songe à quel point la poésie n’est pas la préoccupation première des lecteurs contemporains. Il s’agissait d’un ensemble de portrait de vieillards cacochymes qui avaient hanté son enfance, de vieux aristocrates Russes, mourants, qui rêvaient encore de coup d’État pour rétablir l’ancien régime dans un pays où tout avait été orchestré pour le faire oublier. Les comtes défaits de mon enfance était le titre de la plaquette. Il l’avait dédiée à sa grand-mère maternelle, Natalia Ivanovna, la plus fervente et sans doute aussi la plus fêlées d’entre eux, parce que sa nostalgie l’avait touché au plus profond.
Il avait évoqué ses compositions musicales, la légèreté qu’il souhaitait mettre dans ses mélodies et ses couplets de chanson parce qu’en trois minutes il s’agit de faire rêver l’auditoire, alors que ses poèmes étaient plus sérieux, plus tristes, appelaient à une réflexion du lecteur. Le mode d’expression est un facteur essentiel du message, c’est lui qui le porte et en assure la bonne réception. En tout cas, c’est ainsi que les choses devraient être.


Vassili sortait de sa chambre, arpentait le couloir, allait s’installer dans la salle de repos qui se trouvait à l’extrémité et dans laquelle étaient disposés des fauteuils confortables, une table basse jonchée de revues antédiluviennes comme on en trouve dans toutes les antichambres de médecins.
Celle-ci n’était guère fréquentée. Il y retrouvait parfois Nicolas, un type de son âge, un peu bizarre. Il se disait artiste peintre, discourait longuement sur sa technique et ses « performances ». Lienemann lui avait conseillé de se méfier de lui, il s’agissait d’un junkie habitué de l’établissement pour des cures de désintoxication à répétition. Mais la drogue ne l’avait jamais tenté. Il souhaitait garder sa pleine lucidité afin de vivre totalement le drame de sa vie, d’en savourer chaque seconde insupportable. En guise de paradis artificiels, la poésie faisait parfaitement l’affaire. N’était-ce pas un autre monde, une dimension parallèle ?


Malgré les encouragements du médecin, le jeune homme ne souhaitait pas franchir la porte palière, descendre l’escalier afin d’aller se promener dans le parc. Il était ici parce qu’il avait voulu se couper du monde et il ne se sentait pas prêt à l’affronter de nouveau. Pas encore, en tout cas. Pourtant, il avait pleine conscience de ce qu’il lui faudrait prochainement franchir le pas. D’autres patients attendaient sa place, comme lui l’avait attendue quelques jours, des jours qui lui avaient semblé une éternité.
Ses bras n’étaient pas loin de ressembler à ceux de Nicolas. Les infirmières avaient le plus grand mal à le piquer et la saignée de son bras gauche était constellée de marques d’aiguilles. Il souriait intérieurement en imaginant qu’il aurait toutes les peines du monde à se justifier s’il était pris dans un contrôle de police.


Les longues heures passées à dormir lui avaient fait le plus grand bien ; il s’était laissé couler sans résistance. Cependant, revenir à la surface n’était pas une évidence. Son esprit restait flottant, sa bouche était pâteuse et réclamait une hydratation permanente. Linemann l’avait prévenu qu’il lui faudrait boire des litres et des litres d’eau afin d’expulser les molécules de médicaments.
Quand il sortirait, d’ici une semaine et demie, ce serait le moment d’entamer une psychothérapie de longue haleine. Je ne suis pas au bout de mes peines, si tant est qu’il y ait un autre bout, une autre issue que celle que j’ai refusée et qui m’a conduit ici.
Il se demandait si cette cure de sommeil avait été la bonne solution. Il lui semblait que cela n’avait été qu’une fuite, une parenthèse sans doute confortable mais qui ne réglait rien sur le fond. Le diagnostic était simple : « troubles maniaco-dépressifs. » Rien de grave, au fond, juste un coup à prendre pour gérer la situation, les changements de saisons…
Vassili savait bien qu’il allait lui falloir vivre ainsi jusqu’à la fin, avec des hauts et des bas, des moments d’euphorie et d’autres de déprime passagère, à moins qu’une grosse dépression ne vienne à nouveau tout chambouler comme cela venait de se produire. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’un long travail d’analyse lui permettrait de passer outre et – qui sait ? – d’aimer ou au moins de supporter la vie. Seul l’avenir apporterait la réponse à cette question.


* 

Vingt ans plus tard…
Vassili ne dort toujours pas la nuit, ou si peu. Les magnétoscopes ont quasiment disparu, mais il y a désormais la télévision en Replay et des plateformes comme Netflix pour se gaver de feuilletons larmoyants. Plus personne ne se souvient de Hartley qui était plein de cœurs à vif tout au long de ses 210 épisodes, ni de Bogdan Drazic et de son piercing à l’œil, de Katerina, Rayan ou Bolton. Désormais, il regarde en boucle 13 Reasons Why – l’histoire d’un autre lycée du bout du monde, celle du suicide d’Hannah Baker et de la culpabilité des innocents confrontée au sentiment d’innocence des coupables – House of Cards, Peaky Blinders ou Occupied.
Le Pr Lienemann est probablement mort. En tout cas il n’exerce plus. Aucune aide à attendre de ce côté-là, pas davantage d’envie de chercher un autre thérapeute. L’idée même de devoir recommencer à raconter mon histoire, qui est sans intérêt, à un inconnu pour en attendre un quelconque salut m’est insupportable.
Les cures de sommeil n’ont plus la cote, bien que les Français soient champions du monde en matière de consommation de tranquillisants, antidépresseurs et neuroleptiques de toutes sortes.
Une seule chose a vraiment changé dans sa vie, a vraiment changé sa vie, c’est la découverte de l’amour. Il n’est plus seul. Comment passer à l’acte en laissant l’autre, qui n’y est pour rien, derrière moi avec des remords imbéciles ?
Lors d’une des nombreuses séances de thérapie avec Lienemann, qui ont duré cinq ans dont trois à un rythme soutenu et deux complètement distendus, celui-ci lui avait dit : « Au fond, tu n’es pas fait pour le bonheur. » Cela n’avait rien de méchant, ce n’était qu’un constat. Vassili avait tout de suite su, au fond de lui, qu’il était juste. Cependant, qu’est-ce que c’est que le bonheur ? Jacques Prévert disait qu’on le reconnaît « au bruit qu’il fait quand il s’en va » ; mais si l’on n’entend pas ce bruit, cela signifie-t-il qu’il est encore là ou qu’il n’est jamais venu ?
La seule vérité est que la vie est elle aussi un milieu ouvert, il suffit de vouloir franchir le seuil pour profiter de notre liberté, ou de rester terré dans la chambre capitonnée en refusant d’affronter nos angoisses. Ceci, Lienemann aurait aussi pu le lui dire s’il n’avait déjà que trop parlé.

Toulouse,
du 20 août au 3 septembre 2018

dimanche 8 juillet 2018

Ceci est mon non

À mon père, qui n’a mérité
ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. 


Il n’est pas impossible que je me sois construit, tout au long de ma vie et dès mon plus jeune âge, en opposition constante. Contre les normes, les diktats, les recommandations insistantes, les choix que l’on voulait m’imposer, etc. Je revendiquais le « sale caractère » de ma famille paternelle – au grand dam de la tante de mon père, qui ne voulait convenir de la chose et entrait dans une colère qui ne faisait que confirmer mes propos –, tout en affirmant ne ressembler à « parsonne ».
Qu’il soit clair d’emblée que les adeptes de la secte freudienne n’ont rien à faire ici. Le vieux Sigmund et moi n’avons en commun qu’un intérêt préférentiel pour l’action de téter le cigare et en avaler la fumée ; bien que nous soyons l’un et l’autre à chacun des deux bouts de l’expression dans son acception propre et figurée.
Je professe que la psychanalyse est la pire des supercheries qui soit. Freud en a fait une science qui n’a jamais été démontrée, en s’appropriant un exercice vieux comme la littérature. Les études de caractère, les extrapolations sur les faits qui pourraient en découler, tout cela fut depuis toujours affaire de romanciers. Il fallait être parfaitement gogo et prêt à payer cher – ce qui est une constante chez les victimes consentantes des pires escroqueries – pour gober ses sornettes, par ailleurs en vente pour quelques centimes dans les moindres revues illustrées… Quant à son disciple Français, le bon Jacques, si féru de jeux de mots aptes à le faire paraître intelligent au nom de l’inintelligibilité, soulignons simplement que Lacan n’est rien de plus qu’un Canal par lequel perpétuer toutes les inepties de son maître !
Nul, jamais, n’est parvenu à me dire quoi penser, qui croire, que manger, avec qui m’abandonner dans le plaisir, que suivre comme doctrine politique, philosophique, religieuse ou autre. Je suis un électron libre. J’allais ajouter « et fier de l’être », mais je dois à la vérité de concéder que je n’en suis pas si sûr. Ce serait tellement confortable, au fond, de bêler avec le troupeau…
La liberté est un paradoxe. C’est à la fois la plus belle et la pire des choses. La plus belle, parce qu’elle vous entraîne vers des hauteurs de vue sans pareille ; la pire, en ce qu’elle vous cloue souvent au pilori de la masse frileuse, recroquevillée sur une pensée unique qu’elle croit non seulement la bonne mais la seule. D’un tempérament volcanique, je hais les frileux.
N’ayant jamais eu l’idée ni l’envie de coucher avec ma mère – ce qui montre sans doute l’antériorité de ma préférence homosexuelle – je n’ai pas davantage nourri de projets parricides, bien que je me sois très tôt affirmé en opposition à mon père. En 1968, alors que je n’avais que six ans, devant la chienlit où il me traînait dans le quartier Latin de Paris, j’affirmais que le Général de Gaulle était le seul capable de rétablir un semblant d’autorité dans ce pays, ce qui n’était guère l’analyse du communiste qu’il était. Je ne reconstitue pas après coup, j’ai des souvenirs très précis du quartier St-Michel, des CRS casqués, bouclier dans une main, matraque dans l’autre ; des Gendarmes mobiles, fusil en bandoulière… Ces images me hantaient la nuit et je répétais : « Je veux pas aller à la Sarbonne ! » Je ne prétends pas me souvenir du bruit des détonations que l’on entendait jusque chez nous, à des kilomètres de là, parce que j’étais déjà mal entendant à l’époque et cela me passait au-delà de l’esprit.
Mais me voici déjà bien loin de mon sujet initial !


C’est incontestablement injuste, cependant, lorsque je me remémore des images en rapport avec mon père, elles sont essentiellement négatives. Il ne fut pourtant pas un mauvais père, quels que puissent être les reproches plus ou moins fondés que je peux lui adresser.
Il n’y a ni bon ni mauvais père. Chacun fait au mieux de ses capacités et avec le lourd bagage de sa propre éducation. C’est ainsi que tiennent les préjugés : par leur éternelle répétition. Il n’est pas besoin d’y réfléchir ni même de les approuver, un comportement de perroquet savant y suffit amplement. C’est cette chaîne imbécile, ce carcan pesant qu’il convient de briser afin de permettre à l’humanité d’avancer. Combien de générations ont-elles cru et répété que la terre était plate et immobile, avant qu’un pauvre fou paye de sa vie l’affirmation correcte d’une sphère évoluant sur un axe et autour d’un autre astre ? Il en va des évolutions sociales et sociétales de la même façon que des découvertes astronomiques…


« Où es-tu, mon vieux papa, à qui j’aimerais bien raconter comment s’est passée la vie depuis qu’on s’est quittés ? », écrivait Jean Carmet dans Le badaud de moi-même. Je cite souvent cette phrase qui reflète exactement ce que je ressens lorsque je pense à mon père. Oui, j’aimerais pouvoir lui raconter tout ce qui est advenu de – et dans – ma vie depuis son départ, tout en sachant qu’il n’en apprécierait pas le millième. Mais le fait est que j’ai depuis longtemps passé l’âge de chercher l’approbation de mon géniteur pour les choix existentiels qui me concernent au premier chef et mon entourage au second. Cette émancipation naturelle n’est pas à prendre comme un désaveu à l’encontre de celui qui a tenté de m’inculquer les valeurs auxquelles il croyait sincèrement. Libre à moi de ne pas les partager, pourvu que ce soit sans rancune. Je pense, j’espère – j’ai besoin d’y croire – qu’il n’appartient pas aux enfants de juger leurs parents. Il est trop facile de réécrire l’Histoire avec les connaissances du jour. C’est un leurre et une erreur, en un mot : un anachronisme. Tâchons plutôt d’être exemplaires nous-mêmes, avant de vouloir juger autrui et son passé. Cette leçon est une adaptation de ce qu’il m’a transmis lorsqu’il m’expliquait qu’il préférait un peuple qui décidait de se soumettre à son propre tyran plutôt qu’un autre qui se laissait asservir par un tyran étranger ; c’était sa définition de l’autodétermination, son interprétation de la servitude volontaire. J’ai conscience que mes raccourcis ne lui rendent pas justice, qu’on ne peut solder en une phrase la complexité d’une pensée mûrie au fil des années. Je me méfie des raccourcis faciles de notre époque de zapping, d’autant plus s’il s’agit de s’en servir d’aune pour peser une pensée et des engagements d’un autre âge, d’un temps où le temps long était un étalon inévitable pour un jugement fondé.
Mon père fut le produit de son époque. Il achevait son adolescence lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata. Son père, résistant du réseau PTT de Caen, fut tué lors des bombardements alliés qui préparaient le débarquement et il se retrouva coincé avec une mère possessive, jalouse et excessive. La guerre, la résistance de son père, l’implication de la famille à cacher des Juifs, tout cela ne fut assurément pas pour rien dans son engagement auprès des Communistes. École des cadres du Parti, correspondant pour l’Humanité et tout le reste… Certains qui firent carrière à droite ne furent-ils pas signataires d’un Appel des cocos à la Libération ? Je ne cherche pas à lui trouver une excuse, il n’en a pas besoin. Son titre de gloire, ce fut son exclusion après les grandes grèves de 1958, lorsque la CGT imagina de faire des débrayages d’une journée sans véritable revendication. Il s’insurgea, dit que c’était une ineptie et fut prié de rendre sa carte au grand soulagement de ma mère.
Mon père était passionné par l’Histoire, avec une prédilection particulière pour la chute de la royauté et l’abolition des privilèges. Autre explication de son tempérament révolutionnaire ou pour le moins revendicatif. Il aurait aimé que son père puisse lui dire de quel côté s’étaient retrouvés ses ancêtres dans cette période plus que trouble, mais le brave homme n’en avait pas d’idée précise si ce n’est que la famille ne venait pas d’une quelconque noblesse. La réponse n’était pas satisfaisante pour l’adolescent qui se lança le défi d’en savoir bien davantage. Et c’est ainsi qu’il se lança un jour dans la généalogie, finissant par abandonner tout le reste ; de sa magnifique collection de timbres-poste des cinq continents, constituée avec patience et méticulosité, jusqu’à sa femme et ses enfants bien que ce fût de façon moins abrupte, plus insidieuse. Il prit le pli de passer tous ses moments de liberté dans les dépôts d’archives. Ma mère disait : « Il est encore avec ses morts ! »
De fait, je ne me souviens pas qu’en un quart de siècle de recherches, mon père ait trouvé la réponse à la question qu’il avait posée au sien. À travers l’histoire, les gens du peuple, les gens de rien, n’ont guère laissé de traces. Issus d’une lignée de paysans sans noblesse, les traces de nos aïeux s’étaient perdues d’autant plus facilement qu’il n’avait pas dû y en avoir beaucoup. On retiendra pour l’anecdote, que l’un d’eux est porté « mort de pure misère » sur son acte de décès, et qu’un autre, soldat de Napoléon Ier, avait pour surnom « Sans-regret », ce qui laisse libre l’imagination de chacun sur l’interprétation qu’il souhaite en donner. Un seul sort du lot, qui fut élu à l’Académie française bien que ce soit en vain qu’on chercherait ses titres de gloire.
Mais l’obsession méthodique de mon père lui permit de remonter malgré tout jusqu’à un certain Géraud, mort en 1560. Ce qui est une sorte d’exploit au regard du manque de sources et de la fiabilité relative de certaines de celles qui ont subsisté. Les contrats de mariage et les successions, quand il y en avait, permettaient de connaître au mieux la modicité des dots et l’inventaire des trousseaux. Rien de plus.
D’amateur, mon père devint une sorte de professionnel, en ce sens qu’il se mit à donner des articles dans les revues spécialisées, à donner des cours d’initiation et à s’investir dans diverses associations de généalogistes amateurs. Il se fit une certaine réputation dans le milieu, c’est-à-dire un nom. Or, le nom était bien tout ce qui souciait cet homme. La preuve en est que les travaux généalogiques qu’il a laissés sont consacrés exclusivement à la ligne « agnatique », à l’ascendance et à la descendance par les mâles. Attitude qui ne manquerait pas de choquer les féministes intransigeantes des temps modernes.


Nous portons un nom rare, il ne reste plus que deux branches maîtresses au tronc d’origine. Mon père avait eu deux fils et comptait sur eux pour empêcher l’extinction de l’une d’elles. Or, les premières années du mariage de mon frère furent un calvaire de fausses couches et le couple mit longtemps à obtenir la naissance… d’une fille ! C’était clairement sur moi que se reportèrent ses espoirs. Je n’étais pas contre l’idée d’avoir des enfants, ni des fils en particulier, mais je savais que les choses ne seraient pas aussi simples, compte tenu de préférences sexuelles tenues secrètes.
Mon père avait une préférence particulière pour mon frère. Tout révolutionnaire qu’il se voulait, je crois qu’il y avait chez lui une sorte de nostalgie du droit d’aînesse. Ajoutons à cela que ce premier bambin fut d’une santé de fer et d’une constance dans l’honorabilité de ses études, qui le plaçaient nécessairement au-dessus du rejeton maladif – et sans cesse malade – que j’étais, un peu dilettante de surcroît. L’aîné était un scientifique, le cadet un littéraire. Ce dernier point aurait dû nous rapprocher, mais je crois que ce qui nous éloignait était plus important encore : nous avions le même caractère entier et vindicatif, il ne pouvait espérer obtenir quoi que ce soit de moi. Il y eut cependant un rapprochement entre nous, lorsque mon frère repartit s’installer dans la région parisienne. Je pense que ce fut une sorte d’affront personnel et de désaveux pour lui. Quitter la capitale pour le Sud-Ouest, c’était revenir aux origines et notamment à celle du nom. Ce fameux patronyme si important, qui prenait sa source dans le nom d’une paroisse du Gers. Ce rapprochement fut un peu renforcé lorsque je tentais – par le plus grand des hasards – d’embrasser pour quelques mois une carrière de généalogiste professionnel en intégrant l’antenne toulousaine d’un grand cabinet parisien, ce qui me permit de lui venir en aide en ayant accès à des documents de moins de cent ans déposés dans les greffes des tribunaux et inaccessibles au commun des mortels. Puis je me mariais et un an plus tard naissait mon premier fils, celui qui sauvait enfin ce foutu nom. Statut tout éphémère, puisque son cousin vint au monde six mois plus tard. La lignée étant confortée cinq ans après, par la naissance de mon cadet. Mais mon père était mort trois ans plus tôt…
De tous ces rejetons, mon neveu fut le premier à avoir un enfant, alors qu’il n’avait lui-même que dix-sept ans, mais ce nouveau petit mâle de la famille n’en porte pas le nom. Puis, ma nièce s’est mariée et, malgré quelques difficultés, a engendré un fils à son tour qui porte le nom de son père. Quant à mes deux fils, ils ne semblent guère pressés de s’embarquer dans une relation durable et moins encore de faire souche. Il se pourrait donc que cette branche meure en définitive quand même après moi, sans que j’en sois le responsable ! J’y vois une certaine ironie qui ne me déplaît pas. Cela cloue le bec à ceux qui prétendent que les homosexuels veulent tuer l’humanité et démontre en même temps que ce qui doit disparaître finit par le faire, quels que soient les artifices que l’on met en place pour tenter de l’en empêcher.


Faire la liste des colères de cet homme serait aussi fastidieux, impossible et inutile que d’en dresser la mienne. Tous deux de tempérament sanguin, nous partagions une facilité certaine à des explosions verbales riches en décibels. Je ne retiendrai ici que deux incidents, qui m’ont marqué pour des raisons fort différentes quoi que chacun en rapport avec un trait particulier de ma personnalité.
Tout d’abord, nous sommes à table, ma mère, mon père et moi. Ce doit être un samedi midi, si mes souvenirs sont exacts ; et mes proches savent à quel point j’ai la mémoire des choses inutiles… Il reste des frites dans le plat, mon père me les propose et je les refuse au nom du régime que j’ai décidé d’entreprendre. Nous sommes dans la seconde moitié des années quatre-vingt, je sens une certaine surcharge pondérale qui me gêne car j’ai conscience de ne pas correspondre au canon de l’époque qui – en réaction à l’épidémie de sida foudroyante qui sévit depuis trois ou quatre ans – est aux clones bodybuildés, casquette et gilet de cuir sans manches, fine moustache conquérante. Mes chances sur le marché sont assez faibles à cause de cela. Bien sûr, il est hors de question d’avancer une telle raison pour entreprendre une perte de poids et un remodelage de ma silhouette, aussi ne donnais-je pas de raison à cette volonté soudaine de surveiller mon hygiène alimentaire. Mon père pète littéralement les plombs, on dirait que ses yeux vont sortir de ses orbites, il devient cramoisi, se met à hurler contre moi en disant qu’il faut que j’arrête tout de suite mes « conneries ». Il est anti-régime. Un régime, pour lui, c’est une privation alimentaire stupide et injustifiée. Les privations de cet ordre, il en a connu durant l’Occupation. C’est une période où il a eu faim, au cours de laquelle toute sa famille a évité de justesse arrestation et déportation pour un gros sac de haricots secs. Celui que les juifs qu’ils cachaient avaient laissé dans leur appartement et que le père a voulu aller récupérer sans rien dire, alors que bien sûr le lieu était sous surveillance. C’est par miracle que mon grand-père s’est aperçu de son départ, l’a suivi et a fait diversion au moment où la Gestapo s’apprêtait à l’embarquer. Il aurait parlé, dit où étaient sa femme et son fils, qui les hébergeait… On imagine aisément la suite. Histoire banale d’un homme qui voulait bien être sauvé mais ne désirait pas partager ses richesses. La mort de plusieurs personnes contre dix kilos de haricots charançonnés !
Ce jour-là, j’ai véritablement eu peur, il me semblait que mon père aurait pu me tuer pour m’empêcher de réduire mes rations alimentaires. Ce rapport à la nourriture devait l’emporter une quinzaine d’années plus tard. Refusant d’écouter les conseils du cardiologue qu’il était allé consulter en secret, il avait continué à boire et manger selon son appétit, sa gourmandise et ses désirs. Paradoxalement, le régime qu’il m’avait refusé, sa disparition le compensa pleinement puisque je perdis vingt-cinq kilos en deux mois à cette occasion.
La seconde grosse colère qu’il m’est impossible d’oublier est basée sur un quiproquo. Un camarade, qui devait devenir mon éphémère associé, était censé venir passer la nuit à la maison. J’avais dit que je lui laisserai ma chambre et irai dormir dans celle de ma mère qui était en voyage. Comme passé minuit il n’était toujours pas venu, j’en avais conclu qu’il avait trouvé refuge dans le lit d’une de ses dernières conquêtes féminines. N’étant pas satisfait du changement de lit, je regagnais le mien où je m’endormis du sommeil du juste. Je fus réveillé au petit matin par des bruits de claquement de portes furieux, dans le couloir puis dans la cuisine. On aurait dit que quelqu’un cherchait à démonter la maison. Je me levais et allais rejoindre mon père, qui m’accueillit d’un glacial : « Alors ça ne te suffit plus de passer tout ton temps avec lui, il faut que vous couchiez ensemble ! »
Il y avait presque quelque chose de comique dans cette sortie, du simple fait qu’elle était en décalage avec la situation du moment bien plus qu’avec la réalité. Mais je n’avais pas envie de rire car ce que hurlait mon père, c’était la haine de l’homosexualité en même temps que son refus d’avoir un fils qui puisse s’y adonner. Je me contentais de répondre d’un ton mi-glacial, mi-condescendant : « Tu t’excites tout seul. Si tu avais poussé la porte de la chambre, tu aurais vu que j’étais seul dans mon lit. Pas besoin de démonter les portes de placards pour si peu ! » Mais je savais bien ce que signifiait profondément cet incident grotesque : un refus d’admettre ce que j’étais réellement. Le message était on ne peut plus clair : « Si tu es pédé, tu dégages de chez moi ! » Surtout ne pas être une tâche dans sa foutue généalogie, ne pas salir son nom, disparaître comme avait disparu le frère dont il ne faisait jamais état devant personne, jusqu’au jour où cela lui avait échappé devant des amis… « J’ai eu un frère, qui est mort jeune » avait-il dit. Formulation et ton qui n’appelaient visiblement pas à la poursuite du sujet.


Cette obstination à cacher ce membre de la famille, qui n’apparaît pas dans l’étude généalogique quasi exhaustive avec tableau complet, laissée par mon père quelques semaines avant sa mort, fut l’occasion de bien des questionnements intimes de ma part et d’autant d’extrapolations. Il fallait une raison sérieuse pour bannir jusqu’à la mémoire de quelqu’un. Et bien sûr, lorsque j’ai commencé à construire mon identité sexuelle, j’ai imaginé que ce frère-là était peut-être le premier rameau pédé qu’il avait fallu couper. Comment savoir, quand on ne peut interroger ? C’est finalement mon frère qui, poursuivant l’arbre familial, a découvert une infime partie de la vérité. Robert, Jean B. était né le 13 juillet 1914, des amours de ma grand-mère avec un certain V. qui devait mourir à la guerre quelques semaines plus tard. L’enfant avait été reconnu et légitimé lors du mariage avec mon grand-père et il avait onze ans à la naissance de mon père qui fut prénommé Jean. Robert est mort le 9 mai 1939 dans le nord de la France, à Seclin, où il exerçait le métier de tapissier. Il n’avait pas tout à fait 25 ans. On ne lui connaît ni mariage ni descendance. Tapissier décorateur, avec les stéréotypes qui hantent encore nos consciences bourgeoises, ça cadre bien avec l’idée du pédé…
Ce frère était donc un demi-frère. Ont-ils vécu quelques années ensemble ou Robert a-t-il été placé dans la famille de sa mère dès le lendemain du mariage ? Pourtant, pour ce que je sais de mon grand-père, je ne l’imagine guère donner son nom à un petit bâtard pour l’abandonner aussitôt ! Le mystère restera à jamais entier, j’en ai peur. Mais cet épisode est édifiant dans ce qu’il nous dit du rapport de mon géniteur à la famille et au nom sacré de la lignée. Si mon grand-père a montré une certaine grandeur d’âme en reconnaissant cet enfant, on ne saurait en dire autant de mon père qui, lui, ne l’a jamais reconnu comme frère et a tout fait pour l’écarter de la mémoire familiale. Pourtant, il n’a jamais caché que sa mère avait eu un premier amour mort à la guerre, qu’elle n’avait jamais pu oublier et dont elle était restée « veuve » et amoureuse jusqu’à son dernier souffle, sans doute en n’ayant jamais véritablement aimé celui qui l’avait épousée ensuite, consentant à effacer la « tache » qui la réduisait depuis des années à l’état de fille-mère en leur donnant à tous deux son nom.


L’injonction patronymique qui sous-tendait les pensées et la volonté de mon père, j’y ai résisté dès l’adolescence en décidant de signer mes écrits d’un pseudonyme. C’était pour moi la seule façon d’assumer pleinement chacun de mes mots sans avoir à en répondre devant quelque tribunal familial, sans risquer d’entacher un nom dont j’étais dépositaire et responsable sans l’avoir souhaité. Une émancipation réelle, bien que partielle, mais qui ouvrait pour moi un espace de liberté infinie.
Depuis l’âge de quinze ans, je signe donc mes écrits Herment-Sauvagnat. Ce nom m’est apparu comme une évidence alors que nous nous étions arrêtés pour pique-niquer avec mes cousins à l’entrée d’un champ. De l’autre côté de la route, un panneau indicateur portait ces deux noms de villages, qui n’étaient pas si distants l’un de l’autre. C’était en Auvergne et il était clair pour moi que j’étais davantage issu de cette terre de volcans que des vallons gersois. Je crois que ce qui m’a plu, c’est le premier nom qui renvoyait à la passion que je commençais à développer pour Hermann Hesse et ses romans initiatiques. Et puis, Herment-Sauvagnat, ça sonnait un peu comme Boileau-Narcejac, nonobstant le fait qu’il s’agissait de deux personnes. Mais au fond, ne cherchai-je pas à signifier qu’il y avait aussi une dualité en moi ?
Très longtemps, je n’ai pas voulu accoler de prénom à ce pseudonyme. Il ne m’a pas fallu moins de vingt ans pour y adjoindre Arnaud, qui est mon second prénom à l’état civil et que j’avais toujours détesté jusque-là. Ce fut sans doute une sorte d’acte manqué par lequel je réintroduisais mon père dans un nom que j’avais choisi en grande partie contre lui. Arnaud, c’est le prénom qu’il avait choisi pour moi – c’était celui de son grand-père – et dont ma mère n’avait pas voulu par crainte qu’avec la sienne ils me surnomment « Nono ». De ma mère, je tiens cette aversion contre les surnoms ridicules que se donnent les gens. Comme j’ai pu détester celui de « Minouche » dont mon père usait avec sa femme ! Donc, Arnaud réintroduisait auprès d’Herment-Sauvagnat la part gasconne qui complétait l’auvergnate et reconstituait ma généalogie. Mais ce fut bien involontaire et cette explication ne m’apparaît clairement qu’aujourd’hui, au moment où je m’apprête à renoncer à mon nom de naissance, à lui dire non définitivement.


Dans quelque temps, j’épouserai l’homme qui partage ma vie depuis des années et je prendrai son nom. Je ne l’accolerai pas au mien, comme certains le font. Ceci n’aurait aucun sens à mes yeux car il ne s’agit pas de créer une société en nom commercial, à capital affectif et durée limités. Le mariage est une chose sérieuse, un engagement total. C’est ainsi que je l’ai toujours conçu. Pourquoi vouloir bousculer la tradition, quand il est si simple de ne pas s’en servir ? Oui, je prendrai le nom de mon mari et ainsi la transgression sera totale. Mais cette fois, je ne le ferai pas contre qui que ce soit, je le ferai afin de construire une autre vie dont le premier jour sera celui où nous nous dirons « oui » devant le maire. Il ne s’agira plus de dire « non » comme je l’ai toujours fait jusqu’ici. Parce que le « non » s’inscrivait en faux contre la contrainte et qu’ici il n’y aura pas de contrainte.
Lorsque nous avons parlé de ce projet avec mon futur beau-père, qui a quatre-vingt-quatre ans, celui-ci a été ému de l’annonce de cette union et touché de ce désir de porter son nom. Nous avions un peu peur de le choquer, parce que – si large d’esprit qu’il soit aujourd’hui – la découverte de l’homosexualité de son fils n’avait pas été sereine, elle froissait ses convictions religieuses et patriarcales. Pourtant, son enthousiasme était sincère, évident. Il a commencé par reconnaître qu’il n’avait pas toujours été aussi « cool » sur le sujet, qu’il avait eu tort et perdu un temps précieux sur ce chemin de refus. Puis il nous a dit en plaisantant qu’il nous faudrait ajouter un « s » à notre nom, pour marquer cette union. Ce nom, il se termine par un « o », mais en le mettant au pluriel, il le prononçait à l’anglaise « o’s ». Pour lui, ce n’était pas tomber sur un « os », mais cela devenait un conseil à chacun de nous : « ose »… Ose ta chance, ose ton amour, ose ta vie et fous-toi des imbéciles, jeunes ou vieux, qui n’oseront jamais le bonheur et tenteront d’anéantir le tien.
Rassure-toi, Beau-Papa, je ne les laisserai jamais faire, car ceci est mon non !
Toulouse, du 3 au 8 juillet 2018