dimanche 3 juin 2018

Petits romans avortés

 PRÉFACE

Aussi loin que remonte ma mémoire, je retrouve en moi une grande propension à la rêverie, à la construction d’histoires imaginaires, de rêves dont chaque nouvelle nuit apportait un épisode supplémentaire. Je ne le ferai jamais, cependant je puis attester qu’il me serait encore possible d’écrire ces longues aventures nocturnes à épisodes, dont j’étais évidemment le héros et dans lesquelles se trouvaient les embryons de bien des caractères qui ont construit ma personnalité et ma vie. Je ne renie rien, cependant je veux garder ce secret comme un pacte tacite liant l’enfant que j’étais et l’adulte qu’il est devenu. J’ai l’intime conviction qu’il ne me pardonnerait pas cette indiscrétion, car ces aventures homériques et oniriques sont à jamais entre lui et moi.
De la rêverie – éveillée ou endormie – à l’écriture, il n’y avait qu’un pas. Je l’ai franchi, du moins ai-je tenté de le faire, au cours de ma treizième année. J’ai voulu écrire avant même d’être un lecteur, puis un lecteur assidu avant de devenir un lecteur boulimique. Ce premier écrit devait être une histoire policière, dont le titre était Le crime de Montargis. L’unique raison pour laquelle je cite cette tentative avortée, c’est qu’elle en dit long sur la genèse de mes futurs écrits. D’où vient l’inspiration, comment naît l’idée d’un récit, quel en est le déclencheur ? En l’occurrence, à l’époque ce fut un arrêt non prévu du train qui m’emmenait en Auvergne dans la petite gare de cette commune du Loiret dont je n’avais jamais entendu parler. Le train repartant, je regardais par la fenêtre ces petites maisons cossues, cette verdure paisible, et je me dis immédiatement qu’un tel calme endormi ne pouvait être réveillé que par un crime inexplicable… Le plus souvent, les nouvelles que l’on pourra lire ici sont nées de l’idée d’un titre ou d’un personnage. L’histoire n’est venue qu’après, elle en découlait presque naturellement. Ma participation à l’écriture a souvent été d’en brider le flux afin d’en maîtriser le style en évitant les scories de la facilité. Je ne connais pas le vertige de la page blanche, en revanche j’ai toujours redouté celui de la page noircie car si la première est pleine de promesses, la seconde ne les a pas toujours tenues !
Pourquoi écrit-on ? La réponse à cette question n’est pas simple. Cependant, une chose est certaine : écrire est une urgence impérative. Impossible de résister à cette impulsion qui vous fait parfois vous relever la nuit pour noter une idée, une phrase, la fulgurance d’un titre ou simplement un mot-clef. Il est au fond plus simple de dire pourquoi nous lisons ou devrions lire ; il suffit pour cela de suivre le conseil de Gustave Flaubert : « Ne lisez pas comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non. Lisez pour vivre. » (Correspondance, 1887-1893). D’une certaine façon, on pourrait dire également « écrivez pour (sur)vivre », mais je crois que l’idée exprimée par Italo Svevo est la meilleure : « Écrivez, écrivez. Et vous réaliserez à quel point vous réussirez à vous voir en entier. » (La Conscience de Zeno, 1923)
Bien sûr, nous écrivons pour être lus, mais il me semble évident que nous le faisons en sachant pertinemment que nous serons notre premier lecteur. N’est-ce pas ce que suggère Jules Renard dans Poil de carotte, lorsque M. Lepic offre un cahier à son fils plutôt que le livre demandé, en lui expliquant qu’il n’a qu’à l’écrire lui-même et qu’il en tirera ainsi un double plaisir d’auteur et de lecteur ? Sage conseil au demeurant.
J’ai donc noirci des milliers de pages, usés des litres d’encre bleue ou noire, des kilomètres de rubans de machine à écrire, des dizaines de kilos de toner d’imprimante laser ; de nombreux cahiers à grands ou petits carreaux, des ramettes entières de papiers de toutes sortes et notamment d’un papier semi-transparents destiné à l’origine à emballer du poisson, que m’avait donné un commerçant que j’avais aidé à mettre en place son étal sur le marché de plein vent temporaire de Vanves (Hauts-de-Seine), installé sur le plateau le temps de la reconstruction du marché couvert… Sur ces pages un peu rudes, j’ai écrit mon premier court roman, Sur le chemin de la vie, une histoire d’orphelin en révolte contre les bonnes sœurs qui gouvernaient l’institution dans laquelle il était enfermé. C’était aussi l’histoire d’une amitié exclusive, d’une fraternité d’élection qui ne disait pas son nom. L’homosexualité était là, masquée mais bien présente. J’avais quinze ans, les mots me manquaient pour être plus clair, ou bien m’effrayaient-ils ? De cet œuvre, j’ai tiré un conte pour un devoir scolaire, La rose et l’œillet blanc, l’histoire de deux fleurs incompatibles forcées de vivre dans le même vase par une vieille baronne excentrique et dont l’une se suicide en sautant du récipient. Ma professeur de français m’a accusé de plagiat car elle avait trouvé la chose intéressante. Piqué au vif, je lui répondis que je m’étais autoplagié et que je lui en fournirai la preuve dès le lendemain lors d’un voyage scolaire à Cabourg : si je venais les mains vides, je serais un imbécile, sinon… Et de fait, le lendemain, ma professeur de sciences naturelles s’empara du manuscrit et dit à qui voulait l’entendre que j’avais à la fois de l’imagination et du style. Jusqu’à ma dernière année de collège, elle fut une lectrice attentive de mes petites tentatives littéraire.
Deux ou trois ans plus tard, j’écrivis un scénario. La cascade parlait de l’itinéraire d’un adolescent fugueur vers son suicide par noyade. L’histoire racontait son mal-être, mais n’en donnait pas les clefs. Une de mes camarades de classe à qui je l’avais passé le fit lire à un célèbre réalisateur de la télévision qui m’appela pour m’inviter à persévérer dans mon écriture, qu’elle était pleine de promesses. Ce fut un encouragement pour moi, parce qu’il avait pris le temps de me téléphoner plutôt que de me faire dire deux mots de sa lecture par celle qui lui avait transmis le manuscrit. Encore aujourd’hui, je ne pense pas que l’on décroche son téléphone pour parler à un adolescent inconnu par simple politesse.
Avant d’aller plus loin, je me dois de rendre grâce à tous ceux qui m’ont lu à l’époque et ont émis des avis constructifs afin de ne pas laisser fléchir ma motivation. Mon écriture était celle d’un analphabète total. Au bas mot, je devais faire un minimum de deux fautes d’orthographe par mots, bien que mon vocabulaire fût étendu. Pressé par l’urgence d’écrire, je ne me relisais pas et me laissais porter par l’idée que chacun comprendrait. La grande leçon à retenir de cela est qu’on n’acquière véritablement une langue dans toutes ses dimensions – orthographe, grammaire, syntaxe, style – que par la lecture. Il y a dans mes cartons une masse de tapuscrits que je suis incapable de relire tellement leur – absence d’– orthographe me hérisse, bien que pour rien au monde je ne me résoudrais à les détruire, sans doute par une sorte de superstition d’auteur !
Oh ! bien sûr tout n’est pas à sauver dans les pages écrites à ce moment-là. Mais il m’est impossible de renier des textes qui sont autant de jalons sur un parcours d’auteur et d’homme. Je me suis construit en tâtonnant, porté par mes coups de cœur, mes intuitions, mes illusions.
J’ai bien peur d’avoir cassé les oreilles de toute ma famille en tapant sur ma machine à écrire, interminablement, une feuille chassant l’autre. Quant à moi, à moitié sourd et un casque sur les oreilles dans lequel des cassettes audio diffusaient mes morceaux de musique préférés à un volume démesuré, je n’entendais rien d’autre que cette voix intérieure qui me dictait chaque phrase à un rythme effréné. Je n’avais d’autre talent que celui de dégrossir le roc dans lequel je trouverais un jour, avec un peu de chance et beaucoup de persévérance, des pépites à offrir à d’éventuels lecteurs. Il ne s’agit pas d’être modeste, mais d’être lucide.
Entre quinze et dix-huit ans, j’ai pondu des petits romans, une pièce de théâtre en un acte, une tentative autobiographique et quelques nouvelles. Parmi les romans : Il est trop tard, papa ! racontait la dérive d’un adolescent dans la drogue, en révolte contre son père patron de presse ; Les heures claires, mettaient en scène la fugue d’un adolescent parisien jusqu’aux confins du Québec où il tombait amoureux d’une jeune fille avant de la quitter sans explications pour poursuivre sa fuite en avant ; Le commando de la nuit était l’histoire d’un groupe de jeunes pensionnaires en révolte contre leur conseiller principal d’éducation, qui profitaient de virées nocturnes afin de mettre le souk dans leur bahut.
Je m’essayais au théâtre en écrivant Mais le doute subsiste, un acte et trois tableaux dans lesquels je mettais en scène une dernière conversation, juste avant son exécution, entre Caryl Chessman et Judith à qui il conseillait de l’oublier. J’avais été bouleversé par la lecture de Cellule 2455, couloir de la mort. À partir des Heures claires, je mettais en chantier une pièce en trois actes qui devint Malvina ou les heures claires, beaucoup plus tard.
J’étais adolescent, j’avais donc des idées bien arrêtées sur toutes choses. C’est pourquoi j’affirmais que la Nouvelle n’était pas un art mais une escroquerie, la simple incapacité pour un auteur de tenir la distance pour écrire un roman. J’en étais persuadé, parce que j’étais prolifique et n’avais rien compris au bonheur de la concision. Je pense que je me suis mis à écrire des nouvelles au moment où je suis devenu un taiseux. La première dont je veux me souvenir et à laquelle j’accorde une grande importance – il me faudrait la réécrire – s’intitulait L’attente. Il y était question d’une jeune fille livrée à elle-même dans ce que nous appelons aujourd’hui une « cité », s’occupant de ses frères aîné et cadet, ainsi que de son père, pendant que sa mère se mourrait d’un cancer à l’hôpital. Elle était amoureuse du meilleur copain de son frère aîné, mais entre les lignes on comprenait qu’elle était en concurrence avec son propre frère. Il y eut aussi Salomé, un texte dans lequel l’auteur se trouvait confronté à la matérialisation de l’héroïne du roman qu’il était en train d’écrire ; celle-ci le poursuivait de ses assiduités en lui démontrant, citation et références de pages à l’appui, que c’était lui qui l’avait ainsi convoquée à ses côtés. Il y eut aussi, ces années-là, Le cauchemar de la nuit, une nouvelle fantastique et violente ; Blanco, qui racontait l’errance d’un homme blanc dans Harlem et sa confrontation au racisme en tant que victime.
Puis, ce furent les années quatre-vingt. J’écrivis La nuit parnassienne, dans laquelle il était à nouveau question de suicide. Cette fois, c’était un homme qui avait perdu son boulot et ne voulait pas rentrer affronter le regard de sa femme et de ses enfants. Il était totalement dépassé par un monde en mouvement, de plus en plus robotisé, qu’il ne comprenait pas. D’une station de métro à l’autre, les portillons dans lesquels insérer son ticket n’étaient pas les mêmes et il ne parvenait pas à s’en dépêtrer. Il finissait par se jeter dans la Seine. En même temps que ce texte, j’ai écrit Compte à rebours, qui ouvre le présent recueil, et dans lequel je m’insurge contre le voyeurisme des badauds friands de sang et de cadavre au bord des routes.
En 1981, j’écrivis Je n’ai pas su garder mes quinze ans. Texte à jamais perdu, qui ferait probablement scandale aujourd’hui. C’était une longue lettre dans laquelle le narrateur d’une vingtaine d’années constatait que l’homme dont il était tombé amoureux ne pourrait jamais l’aimer en retour car c’était un pédophile et il était désormais trop vieux pour lui. Vincent a gardé ces quelques pages et m’a rejeté. Que dire de plus ?
Après un dernier roman, Ne pleure pas gamin… la vie ne vaut pas tes larmes ! qui racontait cette folle passion impossible entre deux hommes que l’âge séparait ; en 1982, je venais d’avoir vingt ans, je compris enfin que j’avais trop de projets de romans dans la tête pour pouvoir les mener tous à bien. Je changeais mon fusil d’épaule et visais la concision, l’écriture de nouvelles s’imposait comme une évidence. C’est cette même évidence qui m’amène aujourd’hui à titrer le recueil de ces nouvelles Petits romans avortés. Le lecteur est désormais éclairé sur ce titre ambigu.
J’ai choisi un classement chronologique. Cela permettra de se rendre compte de l’évolution de mon écriture, en même temps que du centre de mes préoccupations. Si l’amour reste un thème récurrent – sans doute principal – des variations essentielles viennent s’y adjoindre, qui tournent autour de la différence d’âge (Lettre d’amour à Alejandra), de la guerre (Quelque part, une guerre), la vieillesse (La glycine ; Tante Chochotte ; Comment j’ai tué mon père), la maladie (Fièvres), la culpabilité (Nous qui survivons), la disparition (Un jour que c’était la nuit), la mort (La poussière et la cendre), le paradis (Pari perdu), le viol meurtrier (Moïra au petit matin), la fuite en avant (Encore un matin), le burn-out (La femme aux deux montres), la sortie de l’enfance (Trois saisons), la violence (À toute fin), le non dit (Le vol des éphémères), les préjugés (La Sortie des écoles). L’homosexualité est présente dans ces textes-là, sans en être nécessairement un élément déterminent. En revanche, pour d’autres elle en est l’essentiel…
Je ne suis pas un écrivain homosexuel. M’alignant sur la définition d’Yves Navarre, je me revendique comme « écrivain et homosexuel ». La nuance est de taille, bien que je reconnaisse par ailleurs un engagement – d’aucuns parleraient d’un militantisme – évident dans certains de mes écrits, qu’il s’agisse de la violence homophobe (Nous n’irons plus au bois ; Vu du ciel), des débats sur le mariage gay (Féminin intempestif), de l’initiation à une sexualité différente (Le garçon roux), du coming out (Un objet de scandale), de l’outing (Si, c’est un homme), du sida (Désespoir du peintre ; Nous qui survivons ; L’appréhension), de la drague en plein air (Des hommes ensevelis tout droit contre des arbres). Mais il n’y a pas que du tragique autour de l’homosexualité, c’est pourquoi certaines de ces nouvelles sont avant tout des histoires d’amour dont les complications sont les mêmes que pour tous les couples (Cœurs de Lyon ; Un arbre en automne ; L’amant marié ; L’éthique du mensonge).
Cependant, si ce sont souvent des sujets graves qu’il me plaît d’aborder, comme l’explosion d’une usine chimique à Toulouse en 2001 (Matin de septembre), les attouchements sexuels dans une classe de neige (Drôle de berceuse), je ne déteste pas non plus en traiter certains de façon plus légère (Fin tragique à la comédie de mes jours ; Amstredam-Centraal) ou en m’attachant à un fond historique (Avec vue sur la vie). J’ai aimé brocarder un peu le monde de la voyance et de l’ésotérisme (Vision nocturne ; Le Bal des crédules) et me suis essayé à des textes plus lestes dont je veux croire que l’érotisme ne frôle pas la pornographie (Effeuillage ; Tu ; La fessée).
Enfin, bien qu’on puisse les lire indépendamment, Le garçon roux, Moïra au petit matin et Encore un matin  forment un triptyque dont les personnages ont – volontairement ou non – une incidence sur la vie des autres à un moment.

jeudi 31 mai 2018

L'appréhension

Bien sûr, tout le monde connaît le « réflexe de Pavlov » et sa démonstration monstrueuse ; comment il eût l’idée en 1889 d’inciser la joue de plusieurs chiens afin d’y incorporer un tuyau destiné à recueillir leur sécrétion directement dans la glande salivaire quand on leur donnait à manger de la poudre de viande ; comment un de ces pauvres cobayes, habitué à être nourri quand il entrait dans le laboratoire, se mit à saliver avant même qu’on lui présente quoi que ce soit à manger, permettant ainsi à Ivan Pavlov de découvrir incidemment le phénomène d’anticipation qu’il nomma lui-même « réflexe conditionnel » et dans lequel il voyait la base de l’apprentissage.
Au nom de la science, l’homme s’est toujours cru absout de l’inhumanité dont il faisait preuve avant même de démontrer que c’était avec « raison ». Notre conscience, pour peu que nous en possédions, est ainsi faite que nous ne voulons nous souvenir que des résultats positifs de nos expériences afin d’en justifier toutes les cruautés auxquelles nous avons eu recours pour en apporter la démonstration.
Combien de lapines et de grenouilles ont-elles été mutilées dans le but de savoir si une femme allait devenir mère – et de quel sexe serait l’enfant avec les batraciennes si le résultat était positif –, jusqu’à ce qu’un test chimique soit mis en circulation à partir de 1970 ?


Nikos s’énerve tout seul, feignant de s’en prendre aux chercheurs et laborantins dans le but de faire diversion au malaise qui l’étreint depuis une heure. Après tout, le pauvre Pavlov n’est pour rien dans le réflexe conditionnel qui le perturbe ; il n’a fait qu’en découvrir le processus. Cependant, non sans une certaine mauvaise foi, Nikos est prêt à lyncher le messager comme s’il était responsable de l’annonce qu’il est chargé de délivrer. Il ne faudrait pas le pousser beaucoup pour lui faire dire que cette pratique ancienne n’était pas aussi injuste qu’il y paraît aujourd’hui à nos âmes civilisées.
Nul besoin d’agiter une clochette, de faire tinter une fourchette contre une écuelle, il a suffi d’une simple piqûre, guère plus douloureuse que celle d’un insecte, pour le plonger dans les affres de l’appréhension. Contre toute logique, car il sait que rien ne va lui arriver, qu’il n’a aucune raison objective de craindre un quelconque danger. Toutefois le réflexe est là, par habitude, parce qu’il a eu à faire face à maintes situations analogues pour lesquelles l’issue n’était pas aussi certaine.
Plus tôt, il y a eu la sangle de nylon bleu au fermoir de plastique blanc, qui remplace depuis longtemps les garrots de caoutchouc couleur pisseuse de ses jeunes années, et puis la fine aiguille du corps de pompe pénétrant dans la veine, à la bien nommée « saignée » du coude. Le sang coulant dans les deux minuscules éprouvettes. Trois fois rien, juste ce qu’il faut pour éventuellement vous tuer, ou du moins prononcer le verdict sans appel tant redouté.
Devant le médecin de Rémy, il avait crâné. Elle lui avait dit « je vous prescris des analyses pour vérifier que vous n’êtes pas infecté » et il avait répondu « tout ce que vous voulez ». C’était sincère, il était prêt à subir tous les examens susceptibles d’écarter le moindre risque, pour lui comme pour Rémy.
L’appréhension n’était venue qu’ensuite, une fois la prescription dans la main, au moment de se rendre au laboratoire.


Cela fait dix ans que Rémy et Nikos vivent ensemble, qu’ils forment un couple stable et monogame. Au moment de s’engager dans cette voie, ils ont réalisé simultanément chacun deux bilans sérologiques à six semaines d’intervalle afin d’être certains de ne pas faire prendre de risque à l’autre au moment d’abandonner définitivement l’usage des préservatifs.
À l’époque, une certaine appréhension se justifiait encore. Même en n’ayant que des rapports protégés, le fait de les avoir avec des partenaires multiples était un facteur de risque évident. Ils avaient bien conscience que le risque zéro n’existe pas.
Des tests de dépistage pour le HIV, les hépatites B et C, la syphilis, ils en avaient fait plus d’un par le passé, que ce soit en laboratoire ou dans des Centres de dépistage anonymes et gratuits, dans lesquels il y avait un délai d’attente assez long pour les résultats car l’hôpital centralisait les prélèvements avant de les analyser à la chaîne. Nikos s’étaient d’ailleurs souvent demandé s’il ne fallait pas voir dans cette attitude une certaine volonté moralisatrice de faire mariner les patients, dans la mesure où les choses allaient plus vite dans les laboratoires privés, bien qu’en cas d’infection ces derniers n’étaient pas les mieux préparés à annoncer la nouvelle. Tant d’histoires horribles circulaient sur l’inhumanité de bien des laborantins… D’ailleurs, à partir d’un certain moment les laboratoires de quartier s’étaient dégagés de cette responsabilité et avaient opté pour une remise des résultats sous enveloppe, vous laissaient le soin de découvrir par vous-même où en était votre espérance de vie.
Combien de fois ont-ils dû, l’un comme l’autre, ouvrir cette enveloppe le cœur battant, n’osant déchiffrer la feuille pliée en accordéon ? « Négatif », c’était le mot qu’il fallait chercher sur la page, les autres n’avaient aucune importance.
Nikos a toujours pensé qu’il y a une sorte d’humour noir à qualifier de « positif » un résultat qui vous condamne et de « négatif » celui qui vous sauve.


Depuis un mois, Rémy est malade et arrêté. Tout a commencé par une attaque virale, une méchante broncho-pneumopathie qui a nécessité une dizaine d’injections d’un antibiotique puissant avant une prolongation de traitement sous Bactrim forte par voie orale. Le premier soir, la toubib avait même téléphoné vers 20 h 30 pour insister sur le fait que si un sifflement apparaissait au niveau respiratoire, il fallait foncer aux urgences de la clinique la plus proche et qu’elle les avait déjà prévenus de l’éventualité de l’arrivée de son patient. Trente ans plus tôt, l’apparition d’une simple angine déclenchait ce genre de panique chez les homosexuels, c’est dire si l’avertissement fut pris au sérieux. Il n’y eut, fort heureusement, aucune complication de ce type.
Pourtant, au terme des quinze jours d’arrêt de travail prescrits, une infection urinaire sérieuse se déclara. Le patient étant déjà sous antibiotiques, on ne modifia pas le traitement, les choses devaient rentrer dans l’ordre avant la fin des 10 jours de comprimés. Il y eut une prolongation de l’arrêt de travail, ce qui était une chose rare chez une praticienne qui pensait qu’à moins d’avoir 40 °C de température et de travailler en équilibre sur un toit, rien ne justifiait de quitter son poste, même pour quarante-huit heures. C’était donc le signe que la chose était sérieuse, entre la broncho-pneumopathie du départ et l’infection urinaire qui s’y était ajoutée et dont on n’arrivait pas à déterminer la raison de prime abord.
Des analyses furent ordonnées et l’agent pathogène identifié : Escherichia coli. Une simple bactérie commensale qui peut devenir responsable de nombreuses infections dont certaines sont mortelles. En se renseignant sur le Net, Rémy avait découvert que près de 10 % des surfeurs en hébergent une forme résistante aux antibiotiques, sans que les Chercheurs aient un début de commencement d’explication.


Deux jours après la reprise du travail, le traitement touchait à sa fin ; il ne restait plus que le cachet du soir à prendre. Pourtant, Rémy n’était pas bien, il sentait une vive douleur le long du canal de l’urètre et des picotements au bout du gland. Il avait donc téléphoné à son médecin en début d’après-midi afin de lui signaler la chose et celle-ci lui avait fixé un rendez-vous pour 17 heures, de façon à faire le point sur la situation.
Il avait été convenu que Nikos, qui jusqu’à présent l’attendait dans la voiture, entrerait avec Rémy dans le cabinet de consultation. Ce serait une occasion de lui présenter formellement la toubib qu’il n’avait fait qu’apercevoir jusqu’à présent. Le but était de s’assurer de n’oublier de poser aucune question, notamment sur le mode de transmission de la bactérie et d’éventuelles contaminations par voie sexuelle, qu’elles fussent anales ou orales.
Depuis quinze jours, ils avaient recommencé à avoir des rapports protégés, qu’ils trouvaient tous les deux à la fois inconfortables et frustrants, bien que Rémy ait réussi à mettre la main sur des préservatifs ultra-fins qui permettaient à chacun de sentir le grain de la peau de l’autre. Une protection qu’ils avaient du reste abandonnée depuis trois jours, désireux de ne pas se priver plus longtemps d’un contact essentiel à leur excitation, leur jouissance, leur bonheur. Ils l’avaient fait sans réelle appréhension, simplement parce qu’ils avaient senti que c’était le moment opportun. Exactement comme cela s’était passé, dix ans plus tôt, quand ils avaient décidé d’un commun accord de bannir le latex de la chambre à coucher, en considérant que la monogamie assumée était la meilleur des protections. Parce que l’acte amoureux est un échange de fluides corporels et que si ceux-ci ne s’écoulent pas naturellement vers leur lieu de destination, restant emprisonnés dans un capuchon au moment ultime de la déflagration, la chose n’était pas complète.


Le rendez-vous avec le Dr Lawrens s’était déroulé dans un climat détendu. Elle avait posé des questions précises et professionnelles concernant l’évolution de la situation au regard du traitement en cours. Puis, Nikos l’avait interrogée sur l’éventualité d’une infection sexuellement transmissible. Pour que les choses soient claires, il avait précisé avoir pratiqué une « fellation aboutie » et s’être laissé prendre par son partenaire « jusqu’au bout ». Elle avait visiblement tiqué.
— Nous avons usé de préservatifs pendant près de trois semaines, mais comme les choses semblaient rentrées dans l’ordre, nous avons décidé d’arrêter. Ce n’est pas très agréable et nous n’en avons plus l’habitude, précisa Nikos.
— L’idée ne me plaît pas trop, avait-elle répondu, avant de se lancer dans une vaste explication de laquelle il ressortait que rien ne prouvait que Nikos n’était pas porteur de l’agent infectieux et qu’il n’avait pas ou n’allait pas surcontaminé son compagnon sans le savoir.
Elle expliqua notamment que l’on s’était rendu compte au fil du temps que les papillomavirus responsables de cancers de l’utérus apparaissaient de plus en plus souvent comme agents déclencheurs de cancers de la bouche chez les personnes s’adonnant souvent à des fellations réceptives en ayant des plaies buccales même microscopiques. Il semblait à Nikos que son ancien généraliste l’avait rassuré concernant la transmission du sida par cette même voie, en précisant que le PH de la salive était à même de neutraliser le virus et qu’une fois avalé le sperme était soumis à un PH bien plus élevé dans l’estomac ; il n’osa pas poser la question. Sans doute le papillomavirus était-il plus résistant que le virus HIV ?
Elle expliqua ensuite qu’elle avait eu affaire à un couple de patients homosexuels pour lequel elle ne comprenait pas pourquoi les antibiotiques ne fonctionnaient pas sur l’infection urinaire du « pénétrant », jusqu’à ce que le « pénétré » vienne la voir en consultation pour un abcès anal dont la biopsie avait fini par démontrer que c’était là que se tenait le foyer Escherichia coli qui surinfectait son partenaire chaque fois qu’il le prenait sans précaution. Il était donc nécessaire de faire une vérification en ce sens. C’est ce qui avait lancé la machine à phantasmes…


Nikos venait de faire une analyse sanguine une semaine plus tôt. Un bilan de contrôle concernant diabète, cholestérol et prostate. Cela s’était fait sans aucune arrière-pensée, de la manière la plus sereine possible. Il ne consommait quasiment pas de sucre ; une augmentation de son taux de cholestérol n’aurait eu pour incidence qu’un dosage plus élevé de la statine qu’il prenait déjà depuis deux ans ; quant à la prostate, il ne se sentait pas gêné de ce côté-là et rejetait toute idée de cancer. Prise de sang effectuée le matin, résultat en début d’après-midi : tout était en ordre.
Pourtant, en sortant du cabinet médical, muni de son ordonnance pour le laboratoire – bilan sérologique et urinaire –, il avait senti une angoisse l’envahir. Ce n’était pas à proprement parler un doute, car il savait bien qu’il n’avait pas manqué à sa parole, n’était pas allé voir ailleurs si l’herbe était plus verte, c’était pire qu’un doute : une sorte de panique, l’appréhension d’être rattrapé par un sort qui l’avait épargné jusqu’à présent.
Rémy et lui s’étaient rencontrés un soir de gay pride, dans un bar bondé où l’on pouvait à peine bouger et où les verres s’acheminaient de main en main jusqu’à leur destinataire en échange de la somme due empruntant le même canal. Une atmosphère hallucinante et surchauffée.
Il avait suffi d’un regard, d’un signe de tête désignant l’escalier menant à la backroom du sous-sol, et ils s’étaient mis en mouvement l’un vers l’autre. Moins romantique, tu meurs ! Mais le romantisme n’était pas prévu au programme de la fête annuelle de la fierté. Tous ces beaux mecs, croisés au cours du défilé, n’avaient fait qu’attiser leurs sens et ils n’aspiraient à rien d’autre qu’une satisfaction immédiate… Cupidon n’en faisant qu’à sa tête, il leur décocha sa flèche et, faisant mouche d’un même trait, les unit de façon durable et monogame, rompant ainsi avec de vieilles pratiques multipartenariales dont l’un et l’autre avaient jusqu’ici largement bénéficié.
C’est pourquoi ils avaient tous deux eu recours plus d’une fois à des tests angoissants, dû subir la morale à deux balles d’internes dont l’un n’avait pas hésité à coincer Nikos dans les toilettes pour un coup vite fait qui ne respectait pas vraiment le discours professionnel et mécanique qu’il venait de lui tenir en lui tendant un résultat négatif…


C’est tout cela qui vient de remonter d’un coup à la mémoire de Nikos. Il sait qu’il n’a plus jamais fait quoi que ce soit qui pourrait mettre sa vie où celle de Rémy en danger, qu’il n’en a jamais eu la moindre envie, mais il croit au mauvais sort, à la scoumoune.
Après tout, cette chance d’avoir rencontré son compagnon dans ce bar qui tenait presque de la maison close, d’avoir bâti avec lui cette relation magnifique à laquelle il avait fini par ne plus croire, n’y a-t-il pas un moment où il va devoir la payer ? Même si c’est injuste !
— Putain de Pavlov à la con ! crie-t-il en sortant de la voiture pour rentrer chez eux.
L’aiguille a été plantée, le sang tiré… autant dire les dés jetés. L’appréhension, au fond, ce n’est rien d’autre qu’un cri d’amour, la volonté de poursuivre une route magique, de ne rien voir venir gâcher ce qu’ils ont construit depuis des années, loin de leurs anciennes habitudes, de leurs faux amis, faux amants, fausses joies…
Rémy aime rectifier, lorsqu’on lui dit qu’ils forment un couple gay : « sûrement pas ; nous sommes juste un couple » avant d’ajouter fièrement, après un court silence : « stable ! »
C’est à cela que Nikos pense en poussant la porte de l’appartement, alors l’appréhension s’envole. Ils sont un couple stable ; le sort n’a pas de prise sur cela !
 
Toulouse, 28 au 30 juin 2018