samedi 31 mars 2012

Debray fait mouche

Avec sa récente Rêverie de gauche, Régis Debray fait mouche. Mouche du coche ou fine mouche, mais mouche à tous les coups !

À travers quatre thèmes – l’argent, le temps, les mots et le rire –, il s’interroge sur ce qu’est devenue la gauche et vers quoi elle s’achemine. Sa victoire annoncée aux élections est une bonne nouvelle, mais cela ne suffit pas en soi. Que va-t-il se passer après ? Les images sont tellement brouillées qu’on a du mal à se projeter dans cet avenir. Notamment parce qu’il semble que cette gauche-là soit déconnectée de son passé et ne pouvoir en tirer la moindre leçon pour demain.

Le ton est donné dès la première phrase : « Les urnes sont des boîtes à double fond, électoral et funéraire : elles recueillent, avec un léger décalage, nos rêves et nos cendres. » (p. 9) Debray est en verve. Sa rêverie, pour caustique qu’elle soit n’en est pas moins lucide.

C’est en médiologue que l’auteur analyse les glissements qui se sont produits depuis l’élection présidentielle de 1974. Il montre comment nous sommes passés du social au sociétal, et comment ce changement d’axe à fait basculer des valeurs essentielles. Il s’agit moins aujourd’hui de savoir ce qui est juste que de ce qui est moderne, de chercher l’égalité plutôt que l’équité, d’assurer la culture pour tous que de la vouloir pour chacun, ce qui montre bien que l’égoïsme est le moteur de tout cela.

La politique est désormais gouvernée par l’image médiatique. « L’image-son, c’est le haut-fourneau du XXIe siècle et le fun, notre pain de chaque jour. D’artisanat tâtonnant, qu’elle était, la fabrique de l’opinion est devenue industrie lourde et programmée, et la manufacture des choses, une PME en marge. » (p. 23)

Le principal reproche fait au politique, et à la gauche en particulier, c’est de vivre dans l’instantané, d’être aussi soluble que le mauvais café lyophilisé. « Dans vos discours, les allusions à la longue durée remontent rarement au-delà de votre date de naissance. Jamais la politique en France n’a été aussi "déshistorisée" qu’aujourd’hui. À se demander si une certaine négligence pour le peuple et une certaine indifférence pour l’histoire n’entretiennent pas quelque secret rapport. » (p. 50) Il y a un danger à une telle attitude : « S’il laisse le passé aux profs, l’avenir aux songe-creux et le présent aux échotiers, le candidat va dans le mur. » (p. 52)

Dans ce tableau réaliste et accablant, l’accent est mis également sur la nouvelle domination des chiffres sur les lettres. Nos représentants ne savent plus faire de phrases, ils préfèrent balancer des décimales à titre d’arguments. « Chaque époque, il est vrai, a son verbe fétiche. La nôtre a jeté aux orties le pourquoi et le comment, et n’en admet plus qu’un, hors duquel point de salut : combien ? » (p. 57) En un demi-siècle, on mesure l’indigence du vocabulaire utilisé : « Giraudoux utilisait trente-deux mille mots, notre journal de référence, cinq mille à peu près, un candidat à la présidence, mille et Sarkozy, au naturel, deux cent cinquante – l’idiome show-biz. » (pp. 59-60)

Condorcet le disait en son temps, « Le progrès des lumières politiques dépend du progrès des lumières tout court. » Or, si nous en sommes là, c’est en grande partie parce qu’en « laissant se transformer les lieux d’éducation en lieux d’animation, en mettant l’enfant et non plus le savoir au cœur du système, en inventant l’école sans estrade ni distribution de prix, sans inspection disciplinaire, sans note et bientôt sans examen, nous avons consciemment contribué à saper une valeur dont nous étions à la fois les débiteurs et les usufruitiers. » (p. 85)

De cette rêverie, il ressort qu’il ne faudrait peut-être pas grand-chose pour remettre le train sur ses rails. Chasser les communicants du nouveau temple, comme jadis un homme en chassa les marchands…

S’il y est beaucoup fait référence dans cet essai d’un passé dans lequel doivent nécessairement s’enraciner présent et avenir, il ne faut pas croire un instant qu’il soit une rêverie nostalgique et passéiste. C’est le contraire ! Il n’est question, ici que d’aller de l’avant en retrouvant le cap qui semblait s’être quelque peu perdu dans les brumes. La conclusion de Debray est très claire sur le sujet : « Je continue de croire possible la présence au forum d’hommes et de femmes épris de justice, capables de rester fidèles à leur intégrité, leur langue, leur histoire et leur quant-à-soi – bref, à leur raison d’être. » (pp. 102-103)

jeudi 29 mars 2012

Ne Mélenchon pas tout !

L’événement de cette campagne électorale est sans conteste la révélation de Jean-Luc Mélenchon, seul et dernier grand tribun de la politique française. Qui, à part lui, soulève un peu d’enthousiasme dans son auditoire ? Qui propose de bousculer la donne de façon profonde ? Même une Marine Le Pen, à l’autre extrémité de l’échiquier, ne peut lui être comparée. Elle est sur le repli quand il paraît ne vouloir que foncer de l’avant.

Émaillant ses discours de références historiques, utilisant des images et des symboles qui parlent directement à son auditoire d’une force en mouvement, il est un peu comme un hypnotiseur à même de susciter le rêve quand d’autres ne souhaitent qu’endormir l’électeur.

Mélenchon est une bête d’estrades comme il y a des bêtes de scènes. Il fait partie de cette famille d’acteurs qui vous scotchent dans votre fauteuil, vous laissent enthousiaste, ébahi, alors même que vous n’avez rien retenu du dialogue ou de l’intrigue.

Car, enfin, si nous saluons la performance, la majorité d’entre nous serait bien incapable de détailler le programme qu’il propose et de le soumettre à un raisonnement qualitatif. Même les journalistes et chroniqueurs politiques font l’impasse sur le sujet. Sans doute n’avaient-ils pas jugé bon, en son temps, d’étudier le programme d’un parti qui ne semblait pas devoir dépasser les 5 % au premier tour…

Le Front de Gauche agite le drapeau rouge, parle de révolution citoyenne, promet la lune et ses satellites, une lune rouge où le SMIC ferait un considérable bond en avant, où les revenus seraient taxés à 100 % à partir d’une limite en dessous du demi-million d’euros… Ce sont des propositions de camelots, de bonimenteurs de foire. On imagine bien Mélenchon casser une pile d’assiettes plutôt que de céder sur le prix. N’est-ce pas ce qu’il annonce dans son échange avec Jérôme Cahuzac ?

J’aime le personnage, malheureusement je ne vois pas de crédibilité dans le peu que j’ai retenu de ses propositions. Que cela vienne du cœur et soit sincère est une chose, qu’on puisse en tirer une ligne de gouvernement en est une autre. Il y a de l’esbroufe à proposer le rasage gratis quand il n’y a plus de barbiers dans le pays !

Le dilemme du premier tour, pour les gens de gauche, sera donc celui-ci : voter pour un porteur de rêve qui souhaite réanimer un corps social – et socialiste – malade, ou voter pour un dormeur qui parle de réenchanter un rêve déjà mort. Mais tout cela n’est pas sans danger. Si le Front de gauche s’envolait dans les vingt prochains jours et réussissait à créer la surprise de devancer Hollande au premier tour, alors le président sortant sortirait probablement plébiscité des urnes du second.

L’indigence de cette campagne nous place devant ce choix cornélien. Hollande apparaît comme un pis-aller, seul le tiers de son électorat dit vouloir voter pour lui par conviction quand les deux tiers restants annoncent ne le faire que pour barrer la route à la réélection du sortant. Leurs programmes ne sont pas si différents, malgré l’espoir d’un semblant de parachute social destiné à amortir les effets d’un redressement drastique et draconien du côté du candidat PS.

Les jeux sont loin d’être faits. Mais ce n’est pas grave car il s’agit d’une partie de roulette russe…

mercredi 28 mars 2012

Bérurier dans les urnes

En 1964, Frédéric Dard nous lançait sont Votez Bérurier ! Cette année, au plus fort de la campagne électorale, son fils Patrice nous propose un Bérurier président ! Dans les deux cas, l’inspecteur principal se retrouve candidat de substitution après la disparition tragique du véritable candidat. Il y a quarante-huit ans, il visait la députation contre l’avis du Vieux et avec le soutien de Félicie, aujourd’hui il se voit à l’Élysée avec Berthy en Première dame.

Est-ce un clin d’œil aux habitués ou simplement un manque d’imagination ? Peut-être les deux, au final. Mais il est vrai que Les nouvelles aventures de San-Antonio sont plus poussives que les anciennes, plus plan-plan, moins truculentes et perdent de ce goût d’alambic inimitable qui était la marque du maître.

On continue à lire la série par fidélité aux personnages. Aussi parce que ce n’est pas si mal que cela, soyons justes. Mais il faut bien reconnaître que c’est un peu poussif au départ. Cela s’accélère ensuite pour finir par être bâclé. Filons la métaphore culinaire, c’est un peu comme si nous étions devant un plat qui aurait été cuisiné selon la recette d’un grand chef mais sans le tour de main indispensable. C’est comestible, loin d’être indigeste, mais ça ne mérite pas de faire un détour pour venir y goûter.

Pour le dire en des termes électoraux, on se demande si le meilleur parti à prendre devant un tel programme ne serait pas celui de l’abstention.

mardi 27 mars 2012

Quand Juppé s’éveillera…

Cette campagne électorale est véritablement au-dessous de tout ce que l’on pouvait imaginer. Le manque d’arguments pousse chacun à dire n’importe quoi pour discréditer l’adversaire sans même se rendre compte que lui-même n’en ressort pas grandi au passage.

Après la publication de ses vers de mirlitons adolescents, la prestation d’Alain Juppé à la télévision nous pousse à constater que lorsqu’il s’éveillera, le monde ne tremblera pas !

Demander à propos de François Hollande si l’on imagine un président de la République qui n’aurait jamais mis les pieds en Chine est d’une bêtise crasse. Où est le rapport ?

Bien sûr, l’hyperprésidence de ces cinq dernières années a fait oublier le rôle réel d’un président de la République. Il donne les orientations de la politique que conduit le Premier ministre à travers l’action du gouvernement que le président a nommé sur proposition de ce dernier. Donc, si François Hollande met Hubert Védrine à la tête de la diplomatie française, on se moque bien qu’il ait ou non fait le voyage de Pékin !

Si la capacité de François Hollande réside dans sa manière de déléguer et d’arbitrer quand cela s’impose, il sera totalement dans le rôle. Cela vaudra mieux qu’un touche à tout sans cesse en mouvement, défaisant aujourd’hui ce qu’il avait mis en branle hier, n’écoutant personne, empêchant ses ministres et leurs administrations de faire leur travail.

Monsieur Juppé a des doutes sur les capacités géopolitiques et géostragiques du candidat socialiste. On comprend bien qu’il le soupçonne de ne pas savoir que le plus court chemin de Paris à Bordeaux passe par le Québec. Mais tout le monde n’a pas nécessairement à suivre la même voie…

dimanche 25 mars 2012

Objectivité clinique

Au gré de mes flâneries à l’étal des bouquinistes sur les places de marchés, j’aime me laisser tenter par les ouvrages les plus divers, y compris parfois surprenants. Souvent, ce sont des livres dont l’actualité a depuis longtemps passé, mais ceci n’est guère d’importance. Après tout, un bon livre sait résister au temps qui passe et plus encore au temps médiatique !

Certes, les romans, nouvelles, pièces de théâtre résistent mieux car leur contenu est moins en rapport avec l’actualité ou, plus exactement, il importe peu que l’actualité change, que les choses évoluent entre l’écriture, la parution et la lecture de l’œuvre. C’est moins vrai pour ce qui concerne les essais et les pamphlets. Ce qu’ils décrivent est plus facilement daté par l’avancée des connaissances, les découvertes les plus récentes.

Ce bémol ne semble pas devoir s’appliquer à la réflexion contenue dans Le miel et la ciguë, du professeur Jean Hamburger, bien que celle-ci remonte déjà à vingt-six ans. Les constants progrès de la recherche et de la pratique médicale ne remettent fondamentalement rien en cause de ce qu’il y exposait.

Tout ici s’articule autour du fait que l’auteur s’« étonnn[ait], autant qu’au premier jour, de voir les hommes accepter sans désespoir leur étrange aventure, le mélange de miel et de ciguë qui leur est servi. Il est vrai que le jeu est magistralement camouflé. La vie n’est pas seulement hérissée d’amertumes et d’absurdités, de dérision et de chienlit, elle a aussi la saveur des joies et des tendresses, de ciels admirables et de visages consolateurs, gâteau empoisonné nappé d’une sauce de douceurs. » (p. 9) C’est la lecture rapide de ces quelques lignes qui m’avait poussé à acheter ce volume. Je m’attendais à une réflexion philosophique peut-être un peu générale autour de ce thème. En fait, c’est tout autre chose à l’arrivé et ô combien plus intéressant.

C’est en scientifique que Jean Hamburger s’interroge et cherche les réponses sur quelques sujets fondamentaux : « Pourquoi la diversité inouïe des êtres vivants ? Pourquoi le sexe ? Pourquoi la mort ? Pourquoi l’homme, considéré isolément, perd-il toute signification ? Quels sont les secrets de la reconnaissance de l’autre ? Quel est le secret des communications intenses entre cellules vivantes ? L’homme est-il adapté à la condition singulière qui lui est faite ? » (4e de couv.)

À travers toutes ces questions, s’en dégage une autre qui est de savoir si les progrès de la biologie ne pourraient pas être la source à laquelle alimenter le débat autour de la construction d’une éthique. On ne restera pas indifférent au rapprochement entre système immunitaire et racisme ; le premier ne justifiant en aucun cas le second quand on a conscience de la nécessité vitale de greffes et donc d’apports extérieurs pour la survie en certaines circonstances…C’est un autre regard qui est proposé ici, qui tente de replonger au commencement des choses et au cœur du vivant pour tenter d’en tirer tous les enseignements possibles et nourrir une pensée routinière et moutonnante. Il ne s’agit pas tant pour le lecteur d’adhérer à la démonstration, mais d’en suivre le raisonnement afin de poursuivre sa propre approche de ces sujets qui nous touchent tous de très près.

samedi 24 mars 2012

Dispersion

J'ai beau m’être beaucoup dispersé dans ma vie et y avoir pris un certain plaisir, il me vient comme une angoisse lorsque d’aventure je pense à ce qu’il adviendra de ma bibliothèque une fois que je ne serai plus là.

Patiemment rassemblés, lus, classés et conservés avec amour, tous ces volumes feront nécessairement l’objet d’une dispersion définitive. Au premier chef, par manque de place pour mes héritiers comme c’est toujours le cas. Mais surtout parce que les goûts littéraires de mes enfants sont loin d’être les miens.

Je veux bien que le fond homosexuel soit d’un intérêt particulier, cependant il resterait tout de même les rayonnages entiers de philosophie, d’essais, de théâtre, de roman, de "beaux livres" ainsi qu’on les nomme… Seulement, point de science-fiction et de fantastique, à peine une dizaine de bandes dessinées puisque je leur ai déjà donné depuis longtemps celles que je possédais.

C’est dans ces moments de doute que je me rends compte de la vanité de toute collection, de tout entassement. L’accumulation est sans avenir, elle a donc intrinsèquement quelque chose de profondément négatif, voire sans doute de morbide.

Cette bibliothèque – à laquelle Montaigne donnait le si beau nom de librairie – étant pourtant d’une certaine manière celle qui pourrait le mieux parler de moi à qui s’interrogerait plus tard sur mes passions ou mes intérêts. Dans le même temps, je suis bien obligé d’avouer qu’il y a encore chez ma mère celle de mon père, dans laquelle figurent quelques précieuses reliures, mais dont peu de volumes trouveraient une place parmi les miens. Comme si c’était une fatalité que les fils évitent les pas des pères, persuadés sottement qu’on se construit plus facilement en opposition qu’en osmose.

vendredi 23 mars 2012

Un pastiche… sinon : rien !

Avec Le Bourgeois théâtreux, Philippe Bouvard a voulu faire « un pastiche des fascicules scolaires de [s]on enfance dont la tête emperruquée de l’auteur ornait la couverture » (p. 7). Il a donc souhaité que le texte de sa pièce soit émaillé de notes en bas de page, attribuées à un Jean-Gontran du Grenier des Combles qui aurait vu dans son texte « des significations et des références auxquelles [il] n’avai[t] pas songé. » (p. 10) Hélas, si l’idée n’était pas mauvaise en soi, le résultat est loin d’être concluant. Tout cela est assez sot et ne nous arrache pas même un sourire. Qui plus est, cela encombre la lecture de la pièce elle-même, qui n’en avait nul besoin.

Passer derrière Molière, il fallait oser… Mais, ne soyons pas plus bégueules que nature, l’intrigue n’était pas mal choisie. Le personnage principal, Baderne, a fait fortune dans l’élevage bovin et se pique de devenir directeur de théâtre à Paris. Sot et imbu de lui-même, il ne tarde pas a se vouloir omnipotent, cumulant bientôt toutes les fonctions dans le théâtre qu’il sait offert : directeur, metteur en scène, auteur, acteur et régisseur.

Autour de lui, gravitent quelques courtisans qui le lâcheront bien vite. Entre autres : un chroniqueur de théâtre, un professeur de maintien, un auteur dramatique prêt à tout pour faire jouer une pièce de lui, une jeune actrice jouant de ses charmes mieux qu’elle ne joue la comédie. La seule qui se rebiffe devant l’insupportable tyran est sa femme, qui finira par lui ravir la vedette le soir de la première, à son grand désespoir.

Philippe Bouvard a « dirigé pendant quinze ans une grande salle de spectacle parisienne de la Rive gauche » (p. 8), il a donc une certaine expérience de ce milieu est des vanités et avanies qu’on y rencontre. Gageons que quelques-unes des situations campées ici ne sont pas sans écho dans la réalité. Malheureusement, mis à part quelques belles répliques, tout cela est un peu court à l’arrivée et bien décevant. Si la pièce n’était pas signée Bouvard, elle n’aurait probablement jamais franchi le seuil des presses et ce n’eût été que justice. Rien ne mérite réellement la dépense dans ce petit livre. Habitués à mieux de la part de l’auteur, on ne pouvait que s’attendre à autre chose, de plus enlevé, de plus éclatant. En plus d’en être le héros, on se demande si Gaston-Lucien Baderne n’aurait pas pu en être également le signataire !

jeudi 22 mars 2012

Patience chinoise

Henry Kissinger est incontestablement un fantastique mémorialiste. Son dernier ouvrage, De la Chine, en fait foi. Il y retrace deux mille ans de l’histoire d’un pays qu’il connaît bien et surtout les cinquante dernières années dans lesquelles il a eu un rôle diplomatique important à jouer à titre officiel comme officieux.

Depuis mon adolescence, je me suis toujours intéressé à ce pays lointain à la fois géographiquement et culturellement. J’ai donc retrouvé ici des épisodes qui n’étaient pas sans écho dans ma mémoire, en même temps que j’ai pu parfaire mes connaissances sur la période la plus récente. Comprendre des situations qui me dépassaient, confirmer des intuitions…

Au passage, j’ai noté l’explication de la nécessité pour les Chinois de garder un yuan sous-évalué, non pas par souci hégémonique extérieur mais simplement pour empêcher un séisme économique et social interne. Une réévaluation de la monnaie entraînant inéluctablement la faillite de milliers d’entreprises et le chômage de millions de travailleurs chinois. On a voulu que la Chine s’ouvre aux marchés, on s’aperçoit aujourd’hui qu’elle l’a trop bien fait.

Kissinger écrit d’une plume vivante et dynamique. Avec un souci méthodique de précision qui n’a rien à voir avec un quelconque pédantisme. Le lire est un régal, comme j’avais déjà pu l’observer par le passé.

Il est intéressant de voir la difficulté à nouer un dialogue diplomatique entre pays et continents que tout semble devoir opposer. Les nécessaires concessions que chacun doit faire pour tenter de nouer un dialogue, les méandres souvent tortueux par lesquels se gagnent une confiance ténue puis une estime plus solide.

Les premières pages reviennent sur la tentative de contact et l’échec cuisant de la mission Macartney – dont Alain Peyrefitte tira L’Empire immobile ou le choc des mondes il y a vingt-deux ans – et montre comment une incompréhension philosophique fondamentale a, dès le départ, placé chaque camp sur des positions dont il fut bien difficile de sortir par la suite. Méfiance et arrogance de part et d’autre ne pouvaient conduire qu’à l’affrontement. Un affrontement exacerbé par la révolution communiste du début du siècle dernier.

Cet ouvrage retrace les vicissitudes d’un dialogue qui se renoue d’abord en secret puis plus ouvertement, les embûches auxquelles il se retrouve confronté au fil d’une histoire internationale chaotique et des contingences de politique intérieure de chacun. Au-delà des portraits des acteurs principaux, dirigeants et hauts fonctionnaires de chaque camp, on trouve ici décrypté le poids de la psychologie de tous. Une différence fondamentale semble se dégager entre l’Amérique et la Chine : c’est que la première se montre impétueuse et impatiente quand la seconde sait d’expérience que le temps joue pour elle depuis déjà des milliers d’années.

lundi 19 mars 2012

Arles et retour…

Il aura fallu près de cinq ans pour que je revienne en Arles. C’est à peine croyable la vitesse à laquelle passe le temps !

Ce fut un voyage éclair, un peu comme on met un orteil dans l’eau pour en vérifier la température avant de plonger plus avant. Tant de souvenirs m’attendaient là, qui motivaient une certaine appréhension…

Il n’est pas si facile de revenir sur nos pas, d’autant plus si nous savons que nous ne retrouverons rien des sentiments si forts qui nous attachaient à tel endroit ou telle personne.

La ville n’a pas fondamentalement changée, pour ce que j’ai pu en voir. Si l’on excepte le nouveau collège Mistral qui est une véritable horreur et qui m’a poussé à me demander pourquoi nous persistons à faire des enfants si c’est pour les traiter de la sorte : blockhaus de béton brut replié sur lui-même, ce pourrait aussi bien être l’annexe d’une prison plutôt qu’une école. Mais le phénomène n’est pas nouveau, partout en France l’architecture scolaire moderne se veut carcérale.

Je n’ai pas voulu profiter de l’hospitalité qui m’avait été offerte par Olivier, avec qui j’ai tout de même dîné à L’Escaladou où je me suis régalé de tellines et d’une rouille, accompagnées d’un vin blanc de Provence. J’ai préféré prendre une chambre à l’hôtel.

Je veux dire ici tout le bien que je pense de cet établissement, Le Belvédère, sur la place Voltaire. Un petit hôtel moderne et confortable, même si cela paraît un oxymore au premier abord. La prestation y est absolument parfaite, de l’accueil charmant par Frédéric, au décor des chambres, à la literie, à l’aménagement de la salle de bain, jusqu’au petit-déjeuner avant le départ. Je ne saurais trop conseiller à qui se rend en Arles de prendre la précaution d’y réserver une chambre. Pour ma part, je n’imagine pas de refaire le voyage sans y prendre gîte.

Ce ne fut qu’un court voyage, à peine un aller-retour. Je ne sais pas exactement ce que j’en espérais. Sans doute une certaine émotion, un battement de cœur différent, l’impression fugace d’être de retour dans un lieu où je me sentais un peu chez moi.

Le dîner avec Olivier fut détendu, il n'y avait pas de raison. Tout ce que nous aurions pu nous dire de désagréable avait été dit bien plus tôt. C'étaient davantage les retrouvailles de deux camarades que de deux amants, preuve que le temps est capable d'effacer bien des choses et c'est tant mieux !

lundi 12 mars 2012

Des chiffres et des mots

La campagne présidentielle a parfois des petits effets amusants. C’est une bonne chose, les occasions de se réjouir à son sujet ne sont pas si nombreuses. Je note en vrac deux ou trois choses qui me font sourire…

L’UMP qui minimise constamment le nombre des participants aux manifestations de rues, cherche l’effet inverse s’agissant de la participation au meeting de son candidat, hier.

Au cours de ce même meeting, le président-candidat, a harangué ses partisans d’un pathétique « aidez-moi ! » Je dis pathétique, car il faut n’avoir aucun sens de l’honneur pour appeler à l’aide un peuple qu’on a largement délaissé depuis cinq ans.

Enfin, et c’est peut-être le plus drôle. Je me demande s’il n’y a pas comme un acte manqué dans le fait d’avoir choisi Villepinte pour lieu de sa grand-messe. Cela sonne si proche de Villepin, avec la manie des journalistes de bouffer la fin des mots !

Je m’amuse de peu de chose, mais c’est ce qui arrive quand on a pris l’habitude de se serrer la ceinture en tout. Et je préfère sourire de ces petites bêtises que de me plonger dans le fond d’un discours qui n’est qu’un patchwork de haines et de mensonges, qui prend soin d'éviter tous les sujets de préoccupations qui sont les nôtres pour se diluer dans une pensée qui oscille entre fascination pour l'Amérique et collage européen.

dimanche 4 mars 2012

Taiseux

On me fait le reproche d’être froid, parce que je suis réservé et moins expansif que la plupart de mes contemporains. La vérité est que je suis un taiseux. Je préfère prendre le temps de l’écoute plutôt que de le perdre en vaines paroles. Chacun son style…

La vérité est que je n’ai pas toujours été ainsi. J’étais un enfant volubile et bavard. La vie s’est chargée de m’apprendre à me taire. Je pense qu’il y a trois raisons primordiales à cela.

D’abord, ma surdité me faisait souvent comprendre les mots de travers et lorsque je les réemployais, cela donnait souvent des couacs qui provoquaient l’hilarité et la moquerie des autres autour de moi. Je confondais certains sons et mon manque de lectures à l’époque m’empêchait de m’apercevoir de mes bévues et de les rectifier.

Ensuite, à l’adolescence, je me suis aperçu que me monde autour de moi n’était pas exactement tel que je l’avais vu jusque-là. Les rapports entre les adultes étaient souvent faux. Il m’arrivait de plus en plus souvent de surprendre tel et tel qui me semblaient être de bons amis se dénigrer l’un l’autre auprès de tiers. Je ne voulais pas ressembler à cela, je préférais donc en dire le moins possible.

Enfin, il y avait en moi un secret que je savais devoir garder farouchement pour éviter les ennuis et éviter de faire du mal à ma famille. Je découvrais que ma sexualité prenait un autre chemin que celui de mes petits camarades, j’entendais les jugements, je connaissais ces histoires familiales terribles qui circulaient, les agressions imbéciles également. Se taire et se terrer me semblait alors la meilleure solution. Au fond, peut-être était-ce la pire ? Seulement, c’était la fin des années soixante-dix et les mentalités n’étaient pas encore entre-ouvertes sur ce sujet.

Quand on a pris le pli de se taire, c’est une habitude dont on ne se défait pas. Donc, je ne parle pas beaucoup. Surtout, j’essaye de ne pas parler pour ne rien dire. Tant de monde fait du bruit avec sa bouche par peur de la solitude !

Se taire parmi les bavards, être homosexuel dans un monde hétérosexuel, sourd au milieu de ceux qui entendent, c’est à se demander si je ne le fais pas exprès. Le petit enfant que j’étais, qui s’agaçait qu’on veuille absolument le faire ressembler tantôt à son père, tantôt à sa mère, et qui proclamait hargneusement « Moi, je ressemble à parsonne [sic] ! » devait posséder intuitivement la clef de son devenir…

vendredi 2 mars 2012

Une image chasse l’autre

Ce qui frappe dans la vie, comme dans la campagne du président-candidat, c’est avec quelle régularité une image chasse l’autre. Le plus souvent sur son impulsion, d’autres fois sans qu’il en puisse mais.

Ainsi de cette triste prestation à Bayonne ! On se souvient, il y a quelques jours, de la mise en scène de son arrivée à pied à son Q.G. de campagne. Personne n’était dupe du fait qu’il s’était fait déposer en voiture un peu plus loin et que les services de sécurité étaient sur les dents. D’autant que l’on sait avec quel soin sont choisies les "foules spontanées" qui égayent les arrière-plans de ses visites officielles. Or, hier, il fut chahuté à Bayonne au point de devoir se réfugier dans un bar avec sa cour.


Il se voyait surfant sur la vague, sans prendre garde à choisir le bon spot ! Sans doute a-t-il cru que les habitants du lieu s’appellent les Bâillonnés ? Ce qui expliquerait d’une certaine façon qu’il y ait rencontré des baïonnettes… Lui qui n’avait pas su régler le problème du nationalisme en Corse lorsqu’il était ministre de l’Intérieur semble raviver le nationalisme Basque comme qui rigole. Même avec son éternel sourire ironique éteint pour le coup.


Il s’en sort piteusement en répétant le mot "voyou" qu’il a tendance à mettre à toutes les sauces, amalgamant au passage militants socialistes et indépendantistes. On dirait Christian Vanneste comptant les homosexuels à l’UMP. Tout d’un coup, il importe moins de savoir si l’on a en face de soi des militants d’une cause précise ou leur appartenance collatérale à un groupe plutôt qu’à un autre. Chassez le naturel, il revient au galop : une fois de plus, il s’agit de diviser, de trier, de stigmatiser.


Gageons que la proportion de sympathisants UMP et PS doit se valoir dans les rangs des nationalistes de toutes régions. Régalons-nous à l’idée qu’un journal futé fasse exécuter un sondage pour savoir quel a été le vote des nationalistes basques à la dernière présidentielle et qu’il montre à quel point cette petite phrase était mal venue.

Une image chassant l’autre, hier nous avons vu à Bayonne une vraie foule exprimer ce qu’elle pense. C’était devenu si rare depuis cinq ans dans l’entourage du président qu’on se dit que décidément, comme dirait l’autre, « le changement, c’est maintenant ! »