Avec sa récente Rêverie de gauche, Régis Debray fait mouche. Mouche du coche ou fine mouche, mais mouche à tous les coups !À travers quatre thèmes – l’argent, le temps, les mots et le rire –, il s’interroge sur ce qu’est devenue la gauche et vers quoi elle s’achemine. Sa victoire annoncée aux élections est une bonne nouvelle, mais cela ne suffit pas en soi. Que va-t-il se passer après ? Les images sont tellement brouillées qu’on a du mal à se projeter dans cet avenir. Notamment parce qu’il semble que cette gauche-là soit déconnectée de son passé et ne pouvoir en tirer la moindre leçon pour demain.
Le ton est donné dès la première phrase : « Les urnes sont des boîtes à double fond, électoral et funéraire : elles recueillent, avec un léger décalage, nos rêves et nos cendres. » (p. 9) Debray est en verve. Sa rêverie, pour caustique qu’elle soit n’en est pas moins lucide.
C’est en médiologue que l’auteur analyse les glissements qui se sont produits depuis l’élection présidentielle de 1974. Il montre comment nous sommes passés du social au sociétal, et comment ce changement d’axe à fait basculer des valeurs essentielles. Il s’agit moins aujourd’hui de savoir ce qui est juste que de ce qui est moderne, de chercher l’égalité plutôt que l’équité, d’assurer la culture pour tous que de la vouloir pour chacun, ce qui montre bien que l’égoïsme est le moteur de tout cela.
La politique est désormais gouvernée par l’image médiatique. « L’image-son, c’est le haut-fourneau du XXIe siècle et le fun, notre pain de chaque jour. D’artisanat tâtonnant, qu’elle était, la fabrique de l’opinion est devenue industrie lourde et programmée, et la manufacture des choses, une PME en marge. » (p. 23)
Le principal reproche fait au politique, et à la gauche en particulier, c’est de vivre dans l’instantané, d’être aussi soluble que le mauvais café lyophilisé. « Dans vos discours, les allusions à la longue durée remontent rarement au-delà de votre date de naissance. Jamais la politique en France n’a été aussi "déshistorisée" qu’aujourd’hui. À se demander si une certaine négligence pour le peuple et une certaine indifférence pour l’histoire n’entretiennent pas quelque secret rapport. » (p. 50) Il y a un danger à une telle attitude : « S’il laisse le passé aux profs, l’avenir aux songe-creux et le présent aux échotiers, le candidat va dans le mur. » (p. 52)
Dans ce tableau réaliste et accablant, l’accent est mis également sur la nouvelle domination des chiffres sur les lettres. Nos représentants ne savent plus faire de phrases, ils préfèrent balancer des décimales à titre d’arguments. « Chaque époque, il est vrai, a son verbe fétiche. La nôtre a jeté aux orties le pourquoi et le comment, et n’en admet plus qu’un, hors duquel point de salut : combien ? » (p. 57) En un demi-siècle, on mesure l’indigence du vocabulaire utilisé : « Giraudoux utilisait trente-deux mille mots, notre journal de référence, cinq mille à peu près, un candidat à la présidence, mille et Sarkozy, au naturel, deux cent cinquante – l’idiome show-biz. » (pp. 59-60)
Condorcet le disait en son temps, « Le progrès des lumières politiques dépend du progrès des lumières tout court. » Or, si nous en sommes là, c’est en grande partie parce qu’en « laissant se transformer les lieux d’éducation en lieux d’animation, en mettant l’enfant et non plus le savoir au cœur du système, en inventant l’école sans estrade ni distribution de prix, sans inspection disciplinaire, sans note et bientôt sans examen, nous avons consciemment contribué à saper une valeur dont nous étions à la fois les débiteurs et les usufruitiers. » (p. 85)
De cette rêverie, il ressort qu’il ne faudrait peut-être pas grand-chose pour remettre le train sur ses rails. Chasser les communicants du nouveau temple, comme jadis un homme en chassa les marchands…
S’il y est beaucoup fait référence dans cet essai d’un passé dans lequel doivent nécessairement s’enraciner présent et avenir, il ne faut pas croire un instant qu’il soit une rêverie nostalgique et passéiste. C’est le contraire ! Il n’est question, ici que d’aller de l’avant en retrouvant le cap qui semblait s’être quelque peu perdu dans les brumes. La conclusion de Debray est très claire sur le sujet : « Je continue de croire possible la présence au forum d’hommes et de femmes épris de justice, capables de rester fidèles à leur intégrité, leur langue, leur histoire et leur quant-à-soi – bref, à leur raison d’être. » (pp. 102-103)




