Le père Charles allait sur ses quatre-vingt-dix ans, le plus lentement possible et parfois d’une démarche hésitante, mais pour le reste il y allait en pleine forme. Ce n’est plus le travail aux champs qui l’accablait, à part houspiller son fils et sa bru, gueuler après les chiens, critiquer les dernières acquisitions de bétail, il n’avait plus grand-chose à faire à la ferme, mais il savait encore s’occuper, se rendre utile ou faire comme si… Ses petits-enfants pensaient de lui que c’était un vieux con, c’était dans l’air du temps. Eux ne s’enterreraient pas ici toute une vie, Jonathan n’en avait que pour la musique et se faisait virer de tous ses boulots pour incapacité à arriver à l’heure les lendemains de concert, Amandine finirait un jour ses perpétuelles études et se déciderait à épouser un garçon aisé ou à entrer dans l’administration fiscale. Bref, elle irait où se trouve l’argent facile. Tous deux n’avaient jamais compris la passion du vieux pour ses terres, ses bêtes, les horaires impossibles et les vacances inexistantes.
La vie s’écoulait sans heurts particuliers pour lui depuis que sa femme l’avait quitté un matin d’été, au chant du coq. Elle s’était levée, avait allumé le feu de bois dans la vieille cuisinière Rosières, réalimenté la fontaine dans laquelle l’eau se tiendrait chaude toute la journée, préparée la cafetière, sorti deux bols et s’était effondrée dans un bruit de vaisselle brisée. C’était il y a vingt ans. Elle ne lui manquait pas plus que cela. Ils avaient vécu un demi-siècle côte à côte, eu un fils, élevé des quantités de veaux, trait des milliers de litres de lait, s’étaient aimés au début et haïs à la fin. Une vie normale en somme.
Charles n’était pas mauvais bougre, il était d’un autre temps, moins sophistiqué que celui d’aujourd’hui. On y valorisait le travail plus que les loisirs, à tel point que le chômage y était quasi inexistant. On allait à pieds en sabots et il y avait moins de morts sur les routes. La vie était certainement plus saine, mais il avait su se faire aux avancées technologiques. Le tracteur Pony avait remplacé les deux bœufs et désormais son fils avait un de ces mastodontes à cabine climatisée et gadgets dernier cris. Dans les années cinquante, il avait eu une Aronde qu’il avait maintenue aussi longtemps que possible et qui pourrissait maintenant sous un arbre dans le pré derrière la maison, son fils avait aujourd’hui un 4x4 impressionnant. Lui ne sortait plus beaucoup au-delà de la cour de la ferme. Il ne voyait plus grand monde non plus depuis que l’épicier, le boucher et le boulanger ne faisaient plus la tournée avec leurs camionnettes respectives. Alors il tuait le temps, avant que celui-ci ne le tue à son tour, en regardant la télévision. Ça lui faisait une compagnie. À son âge, on n’a plus beaucoup de copains à voir, soit qu’ils sont aussi peu mobiles que vous, soit qu’on a fini par se fâcher pour une histoire sans importance, soit le plus souvent qu’ils sont morts et enterrés.
Ces derniers temps, le père Charles s’amuse beaucoup devant le petit écran. Il s’amuse et il peste contre ce qu’il appelle les "conneries de Parisiens". Figurez-vous que la France entière est en train de découvrir qu’il neige en hiver ! Que voulez-vous, depuis le temps qu’ils nous serinent qu’il n’y a plus de saison, il fallait bien que cela arrive. Et vous verrez qu’à ce train-là, nous aurons trop chaud en été ! Même le Premier ministre parle de la neige et du beau temps depuis Moscou, accusant ceux qui font la météo d’en être responsables. « En voilà un qui a dû en faire des études pour dire autant de bêtises », grince-t-il devant le poste. Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour savoir qu’il n’y a qu’une chose à faire au moment du bulletin météo : aller pisser un coup.
Chaque soir, le père Charles sort dans la cour au moment du bulletin météorologique et il pisse dru, le nez dans les étoiles pour peu qu’il y en ait. Nul besoin d’une carte satellite, de l’annonce de la position de l’anticyclone ou des relevés de températures, il sait le temps qu’il fera demain. On voit le temps à sa fenêtre comme on y voit midi, la météo est probablement l’émission la plus bête du PAF, comme ils disent. Il faut les voir, présentateurs et présentatrices, déplorer la pluie de demain ou se féliciter des températures "au-dessus des normales saisonnières". La pluie est nécessaire à la vie, aux cultures, au bétail et aux hommes, trop de chaleur est nuisible à l’ensemble. Ce n’est pourtant pas compliqué à comprendre !
La vérité est qu’il y a encore des saisons et c’est là tout ce qui les embête. Tous, ils voudraient un été perpétuel ; avec un peu de pluie la nuit, mais que ce soit sec au matin. Les cons ! « Putain, c’est bien des conneries de Parisiens », s’emporte-t-il en se resservant un canon de rouge.
Toute sa vie il s’est adapté au temps, suivant son rythme, respectant les cycles et les lunes. Il a suivi la sagesse des anciens, de ceux qui lui avaient appris à connaître la nature qui le ferait vivre et à la respecter. Oh ! pas un respect au sens écolo-gogo, mais une complicité de tous les jours, un donnant-donnant qui convenait aux deux. Quand il neigeait, il restait à la ferme où il trouvait enfin le temps de réparer ce qui devait l’être et se trouvait en souffrance dans la remise ou bien à fendre du bois pour qu’Ernestine n’ait qu’à puiser selon ses besoins. Quand la terre était détrempée il attendait qu’elle sèche ; quand elle était trop sèche et craquelée, il attendait qu’il pleuve. C’était peut-être un cul-terreux le père Charles, mais il savait une chose que tous les citadins se sont empressés d’oublier : la vie est une patience. Son âge en est une preuve supplémentaire.