mardi 25 septembre 2018

Au bord de la piscine 4/4

IV
LA PISCINE

C’est pourquoi chaque jour, en début d’après-midi, Maggie prend possession de l’un des trente transats disposés autour de la piscine…
Cela fait une quinzaine de jours qu’elle est à ce régime, si l’on excepte une escapade en bus à La Candelaria. Une heure et demie de trajet avec changement de ligne à Santa Cruz et 800 mètres à pied jusqu’à la basilique, puis autant au retour.
Elle avait dès l’abord été séduite par les neuf statues monumentales en bronze, représentant les Menceyes Guanches – rois indiens de Tenerife – qui bordaient l’extrémité du parvis, faisant dos à la mer ; puis elle était entrée dans l’édifice religieux où se trouvait la représentation de la vierge noire dans une chasse au-dessus du maître-autel. Tous les guides parlaient de cette patronne des Canaries, mais elle fut déçue par sa taille réduite. Elle se demandait, en bonne anglicane qu’elle était, comment les catholiques pouvaient vénérer une Vierge noire aussi ridicule, racistes et intolérants comme ils l’étaient pour la plupart, du moins à ses yeux. Elle fut en revanche séduite par le magistral Christ en croix, dressé devant un dais de velours pourpre dans l’une des chapelles latérale, chef-d’œuvre vivant auquel on avait envie instinctivement de porter secours.
Puis, jugeant qu’elle avait fait le plein en matière de curiosités touristiques, elle avait décidé qu’il était temps pour elle de se poser au bord de cette fameuse piscine d’eau de mer dont M. Montesollo lui avait vanté les mérites, indiquant que c’était le seul hôtel de la ville à bénéficier de ce luxe.


Cette piscine, elle la voyait depuis son balcon. On aurait presque pu ajouter « jour et nuit », car elle était éclairée grâce à un système de spots situés au fond du bassin, de la tombée de la nuit jusqu’à vingt-trois heures. Cela donnait une lueur bleue alentour qui était du plus bel effet mais obligeait à tirer les doubles-rideaux si l’on voulait dormir. Pour Maggie, il n’y avait jamais loin d’un compliment à un sujet de mécontentement. Critiquer était un trait de sa nature profonde et le fait d’en avoir pleinement conscience ne lui avait jamais fait prendre le chemin d’une quelconque rédemption. Grogner était l’un des rares loisirs encore gratuit dans cette vie !


Face à elle, de l’autre côté du bassin, il y a ce type d’une soixantaine d’années qu’elle voit tous les matins étaler sa serviette sur le même transat afin de réserver son emplacement bien que ce soit expressément interdit par le règlement, tout comme le fait de fumer au bord de la piscine ou s’y baigner avec d’énormes bouées, mais personne ne semble se soucier de faire appliquer la moindre consigne ici. Après le petit-déjeuner, l’homme prend place, en maillot de bain noir, sa tablette sur les genoux, et ne bouge plus jusqu’au moment du déjeuner. Elle ne l’a jamais vu se mettre à l’eau. Il reste les yeux fixés sur son écran. Lit-il ? Joue-t-il ? Écrit-il ? Suit-il les cours de la Bourse en temps réel ? Regarde-t-il des vidéos pornos – ou non ?
Le mystère restera à jamais entier. Et, au fond, Maggie se moque bien de ce que fait l’homme sur sa machine, ce qu’elle trouve pathétique en revanche c’est sa capacité à ne rien remarquer de ce qui l’entoure, au point de ne sembler vivre que pour ces quelques pouces de technologie condensée. Quant à elle, rien ne lui échappe de la sorte de ballet qui s’organise autour de ce rectangle d’eau, entre les idylles naissantes, les amours clandestines, les brouilles et autres drames.
Hier, par exemple, elle a vu deux merles à la robe noire et au bec orange venir déloger la tourterelle, l’attaquant tour à tour jusqu’à la forcer à quitter le nid où elle couvait ses œufs, puis mangeant ceux-ci une fois qu’elle s’était retranchée sur une autre branche du palmier. C’étaient manifestement deux mâles, car il lui semblait se souvenir que la femelle est de plumage plus clair, gris foncé.
Aujourd’hui, la tourterelle est perchée sur le mur mitoyen du cimetière anglais, juste au-dessus de l’homme à la tablette qui n’a pas même remarqué sa présence ou entendu ses roucoulements réprobateurs. L’oiseau semble regarder Maggie avec reproche, comme pour lui signifier qu’elle aurait pu intervenir pour la défendre puisqu’elle était sur son balcon au moment de l’attaque. Mais elle ne parviendra pas à lui donner mauvaise conscience, parce qu’à ses yeux un tel drame est dans l’ordre de la nature qui n’est pas moins cruelle que les hommes.


Davantage que le bar du snack, la piscine est le lieu où chacun passe à un moment ou l’autre de la journée ou de son séjour. Maggie a donc décidé d’en faire son poste d’observation. C’est une distraction comme une autre, gratuite de surcroît. Elle lui permet de scruter chacun afin de tenter de percer ses secrets, de définir sa personnalité ou au moins de lui en inventer une à sa guise.
Ce petit jeu a commencé par le jeune cycliste italien. La seule chose dont elle était certaine, c’était sa nationalité car elle l’avait entendu parler. On a beau ne pas être polyglotte, il n’est pas si difficile de faire la différence entre l’espagnol et l’italien. La première langue est plus virile, la seconde davantage mélodieuse et chantante ; l’une a été séchée au soleil aride, l’autre est mouillée, presque poisseuse de langueur. En tout cas, c’est son avis… Et Maggie possède un avis tranché sur chaque chose en même temps que sur chacun.
Elle a décidé qu’il est cycliste à cause de la forme de ses mollets et de celle de ses lunettes. Celles-ci sont légères, incurvées pour couvrir parfaitement les yeux et possèdent des verres aux reflets métalliques. À la télévision, tous les coureurs cyclistes ont les mêmes. À un point que cela en devient ridicule, tout comme pour les combinaisons qu’ils portent désormais et que l’on retrouve peu à peu dans tous les sports, notamment la natation qui a perdu ainsi tout l’intérêt qu’on pouvait lui porter ne serait-ce que pour voir de beau corps sexy dans des maillots qui savaient mettre leurs formes essentielles en valeur. Ce ne sont plus désormais, les uns comme les autres, que des robots stéréotypés, des machines à performance. La performance n’a jamais fait rêver que les imbéciles, il y avait plus à voir et à imaginer lorsque c’étaient des hommes qui s’affrontaient et que l’on pouvait reconnaître au premier regard.
Le jeune homme doit avoir une vingtaine d’années, il voyage avec une amie. Ils prennent leur petit-déjeuner à la même table et c’est le seul moment où on peut les voir tous les deux. Maggie a fait une des deux excursions en car avec lui, c’est là que la chose lui a sauté aux yeux : il ne s’agit pas d’un couple. Probablement est-il homosexuel. En tout cas, c’est l’explication la plus plausible car tous les deux sont trop différents pour être frère et sœur.
Des homos, il y en a deux autres. Un couple de Français quinquagénaires. Ceux-là sont toujours ensemble. Ils partent se promener en ville après le petit-déjeuner et réapparaissent au bord de la piscine en début d’après-midi. Le plus athlétique fait des longueurs à n’en plus finir tandis que son compagnon lit ou fait des mots fléchés sous un parasol. Ce dernier met du temps à entrer dans l’eau, on sent que ce n’est pas son élément favori et, aux grimaces qu’il ne manque pas de faire à chaque fois, que la température de l’eau est trop fraîche à son goût. Ils sont arrivés à l’hôtel il y a une semaine et la mère de l’un d’eux vient juste de les rejoindre. C’est une grande femme mince, à la chevelure d’un blanc immaculé qui attrape le moindre rayon de soleil pour en jouer de mille reflets. Elle doit avoir l’âge de Maggie, à peu de chose près. Ce qui la distingue et la caractérise, c’est une distinction naturelle qui n’a rien de prétentieuse, une aura, un charisme qui attire sur elle tous les regards. Non sans une certaine jalousie, Maggie a parfaitement vu le manège de la vieille Allemande, qu’elle a décidé d’appeler Gundrun…
Gundrun est plus petite, elle compense sa taille par un port de tête légèrement hautain et une garde-robe chic qui fait un peu déplacée dans un contexte de vacances où tout le monde, sans être débraillé, adopte une attitude correcte mais sobre. Rang de perles autour du cou, boucles d’oreilles en or – à clips car les oreilles percées ça n’est pas terrible le jour où l’on décide de ne rien mettre. Cheveux blancs au brushing tellement impeccable qu’ils sentent la perruque à plein nez. Ils ne sont pas du même blanc que ceux de la Française, ceux-là ont des reflets violacés du plus parfait mauvais goût. On la croise le plus souvent attablée à la terrasse du snack devant une bière, regardant les matchs de la Coupe du monde de football sur l’écran qui a été installé à cet effet. Les matchs semblent la passionner beaucoup moins que la Française à laquelle elle lance des regards énamourés, des sourires furtifs. S’imagine-t-elle que le fait que son fils soit pédé la prédispose à accepter les avances d’une lesbienne sur le retour ?
Cependant, Gundrun a un concurrent. Ils sont deux à viser la même proie. L’autre est un Allemand aussi, qui fait partie du même groupe. Un type un peu bedonnant, ce qui s’explique par la quantité impressionnante de bière qu’il peut descendre pendant un match. Il porte des lunettes teintées qui dissimulent son regard, mais comme il ne peut s’empêcher de les faire glisser sur son nez afin de braquer ses yeux en coin sur l’objet de ses fantasmes, il n’a pas été difficile à Maggie de repérer son manège. La seule qui semble ne rien remarquer du manège de ces deux-là, c’est l’objet de leur convoitise. La Française n’a d’yeux que pour le football à la télévision et ses deux garçons dans la piscine. L’innocence est parfois diabolique, il y a là deux malheureux à la langue pendante qui peuvent en témoigner.
En outre, Helmut – c’est le premier prénom qui lui est venu à l’esprit, car elle ne recule devant aucun cliché – a également des vues sur un autre membre de son groupe, genre secrétaire de direction fraîchement retraitée, qui feint ne pas s’apercevoir de sa présence et l’ignore avec superbe…Il y a une bonne raison à cela : elle a un jeune amant, d’une vingtaine d’années de moins qu’elle, avec qui Maggie l’a vue dans les rues de la ville. Celui-ci doit résider dans un autre hôtel où ils se retrouvent chaque après-midi. Pour les avoir entendus parler entre eux, il doit s’agir aussi d’un Allemand. Sans doute sont-ils amants depuis longtemps et cachent-ils ainsi leur relation aux autres membres du groupe. Un comité d’entreprise ? Pourquoi se cacher ? L’un est-il marié ou bien est-ce une question de honte au regard de leur différence d’âge ? Mais, dans ce cas, lequel n’assume-t-il pas ?


Maggie regarde autour d’elle. Il y a une quinzaine de palmiers autour de la piscine, répartis contre le mur mitoyen du cimetière où ils alternent avec de modestes dragonniers ; devant son balcon ; derrière elle où ils semblent faire une haie d’honneur aux chambres de l’aile Est du bâtiment principal ; et un dernier, sans doute le plus vieux, dont on dirait qu’il soutient le corps central de l’hôtel à partir de la volée de marche séparant la piscine du solarium et du snack pour monter jusqu’à hauteur de la suite du deuxième étage. Elle n’aime pas les palmiers, trouve hideux ces troncs qui grimpent au ciel avec une touffe de palmes à leur extrémité comme de grandes gigues échevelées.
Des grandes gigues, il y en a d’autres autour de la piscine, comme ce jeune Américain qu’elle surnomme le Phasme. On dirait une brindille décharnée qu’un simple coup de vent suffirait à emporter. Le pauvre n’a rien pour lui, elle voit parfaitement l’absence de bosse du maillot de bain bleu marine. On pourrait même croire qu’il y a un creux à cet endroit ! Signe particulier : il porte toujours des lunettes de soleil, y compris pour nager, tout comme il garde en permanence des mi-chaussettes blanches dont le dessous est gris de crasse.
Un peu plus loin, il y a le couple de jeunes Russes. Boris et Natacha. Ces deux-là se sont engueulés il y a deux jours. Tout l’hôtel a pu entendre leurs invectives réciproques, puis la porte de leur chambre claquer violemment. Boris a traversé le parvis de la piscine et disparu une heure pour revenir les bras chargés de packs de bières. Depuis, les deux s’ignorent avec superbe. Boris a même réussi à obtenir pour lui un des studios de l’annexe.
Natacha reste au bord de la piscine de longues heures, dans des maillots deux pièces en laine tricotée tout à fait improbables, qui doivent être lourds à traîner lorsqu’elle nage et qui lui tombent littéralement lorsqu’elle sort de l’eau. De son côté, Boris se baigne dans un short noir de footballeur, gardant dessous un boxer de même couleur à ceinture rouge que l’on voit régulièrement dépasser. Il est immense et sec, passe son temps à fumer en laissant traîner ses mégots sur les dalles, descendant des canettes de bières les une après les autres, méthodiquement comme s’il avait un programme de saoulerie à tenir. Peut-être se rabibocheront-ils avant la fin de leur séjour, mais ce n’est pas gagné.


Quinze heures trente. Voici le commando des femmes de chambre qui passent en poussant leurs chariots qu’elles vont laisser dans le local technique à côté de l’ascenseur avant de monter rejoindre le reste du personnel dans l’arrière-cuisine du restaurant où tous vont déjeuner des restes du buffet du petit-déjeuner et du dîner de la veille.
Maggie regarde vers le solarium mais ne distingue rien. Celui-ci, surplombant la piscine, est protégé par une haie de fleurs parmi lesquelles il lui a semblé reconnaître des lys et des becs-de-perroquet orange. Elle n’est pas une spécialiste. L’horticulture l’ennuie. Elle préfère l’observation de ses contemporains. Non qu’elle les aime, bien au contraire ! Au fond, elle n’est rien d’autre qu’une vieille misanthrope aigrie.
Poursuivant sa revue de détail, elle aperçoit celui d’elle affuble du surnom de Jason Statham du pauvre. Un père de famille qui doit friser la quarantaine en essayant de n’avouer que la trentaine. Une vague ressemblance avec l’acteur britannique, le corps moins entretenu avec les prémisses de bourrelets à la ceinture. Il se déplace l’air hautain, traînant derrière lui femme et gamine. La femme est quelconque dans sa blondeur de teinture, la gosse insupportable à force de vouloir singer la morgue de son géniteur. Une jolie famille assurément. Ils se parlent à peine, ou bien par monosyllabes qui semblent aboyées lorsqu’elles sortent de sa bouche à lui. Il doit être homophobe, Maggie l’a vu lancer des regards courroucés en direction des deux Français au petit-déjeuner. Probablement pense-t-il que deux hommes ensemble ne sont pas un spectacle pour sa fille qui n’a pas plus de cinq ans et à qui ce détail a dû totalement échapper. Encore quelques années et elle haïra les tantes comme papa, n’en doutons pas.
On pourrait croire que Margaret Burnham est pour une fois pleine d’indulgence à l’égard de l’homosexualité, cependant l’explication ne tient pas la route. Elle méprise ces gens-là comme tous les autres. Leur sexualité n’est à ses yeux ni une circonstance atténuante, ni aggravante. Elle possède tout une liste de synonymes argotiques plus ou moins aimables pour les désigner. Mais ça ne l’empêche pas de stigmatiser le comportement homophobe des autres car on voit toujours mieux la paille dans l’œil du voisin que la poutre dans le nôtre.


Il y a un autre couple de Français, jeunes et hétéros ceux-là. Ils doivent avoir une vingtaine d’années et sont certainement étudiants. Le garçon a une légère tendance à l’embonpoint, ce qui n’a pas l’air de le complexer une seconde, même s’il est le seul au bord de cette piscine à porter un bermuda qui atténue un peu ses formes. Il partage son temps entre un peu de bronzage à côté de sa copine sur la margelle et de longs moments de brasse dans la piscine. La fille ne bouge de sa serviette que pour se retourner comme un steak en cours de cuisson. Elle ne quitte pas ses lunettes sombres, laisse pendre ses pieds dans l’eau de temps en temps, sans jamais tenter d’y entrer. C’est un couple bizarre. Lui, doit indéniablement être plus amoureux qu’elle. Si ça se trouve, elle lui a laissé payer leur séjour et le plantera une fois de retour en France. Le garçon a brisé sa solitude aquatique en se rapprochant timidement de ses deux compatriotes, avec qui il discute avec la volubilité de qui en a marre de se taire.


On peut voir, décidément, de curieux spécimens au bord de la piscine. Il y a eu un nouvel arrivage de touristes, tout à l’heure. Un couple de Latinos portant sacs à dos monumentaux et Pataugas aux pieds comme s’ils venaient de traverser à pied la Cordillère des Andes. Elle ne saurait leur donner un âge précis. Entre jeunes et vieux. Leur peau tannée de soleil ne permet pas d’être précis à cet égard.
Et puis il y a eu cet autre couple, jeune celui-ci – visiblement des Espagnols du continent –, qui a traversé l’allée presque au pas de course en tirant deux petites valises à roulettes. Le temps de tout déposer dans leur chambre et les voici déjà à l’eau. Elle, barbote. Lui, nage comme un pro, plonge, fait du « sous-l’eau » et réapparaît près d’elle en jaillissant dans une gerbe d’éclaboussures. Ils sont bruyants à leur façon.
Maggie n’a pu manquer de remarquer le short de bain rose du garçon. Il n’est pas équipé de la doublure blanche et légère habituelle, ce qui fait que lorsqu’il se laisse porter sur le dos, le vêtement mouillé étant rendu transparent, on voit nettement la touffe brune sur laquelle un sexe de bonne taille semble s’être endormi. Elle ne déteste pas ces détails qui lui rappellent combien elle a aimé sa vie sexuelle déjà si lointaine et à jamais terminée maintenant que son John n’est plus là.


L’homme à la tablette plie ses affaires. C’est l’heure réglementaire de fermeture de la piscine, dont il est bien le seul à se soucier.
Pour Maggie, c’est le signal qu’il est temps pour elle de regagner sa chambre afin de se préparer pour aller dîner en ville, dans l’une des petites bodegas de la placette devant le port de pêche. Tous ont la bonne idée d’avoir des cartes où sont photographiés leurs plats, ce qui permet de comprendre plus ou moins ce que l’on va commander. Les Espagnols sont comme les Acadiens, allergiques aux mots anglais. Il faut qu’ils traduisent tout. Ici, un hot-dog est un perrito caliente, et un sandwich un bocadillo ; même ces foutus Français et leur supériorité autoproclamée en matière de cuisine n’ont pas osé toucher au mot sandwich !
Margaret Burnham a trouvé une autre raison de râler. C’est bon signe. Y a-t-il autre chose que son aigreur perpétuelle pour la maintenir en vie ?
Au fond d’elle-même, elle doit bien avouer qu’elle a trouvé le paradis où finir ses jours, le plus tard possible, dans une aisance relative qui n’aura rien à voir avec le début de misère que lui promettait la France depuis la disparition de son époux. Son pécule et sa retraite lui permettront de séjourner longtemps à La Isla perdida, elle négociera un prix à l’année. La vie ici ne coûte presque rien, pour peu que l’on tire ses ressources d’un autre pays, car elle a bien compris à quel point le salaire moyen d’ici est bas.
Demain, il lui faudra retourner au Cimetière Anglais, repérer une place et tâcher d’entreprendre les démarche afin de se la réserver. Qu’on n’aille pas la mettre n’importe où après sa mort !
Si elle est bien embouchée, pour une fois, elle enverra une carte postale à M. Montesollo pour lui dire à quel point il a eu raison de l’envoyer ici.
À l’automne, elle fera un saut dans le Lot pour vider la maison, tout jeter puisqu’il n’y aura personne pour vouloir de ces souvenirs inutiles après sa mort, et la mettre en vente. Cet argent viendra grossir sa réserve.
Maggie se rend compte que pour la première fois depuis la mort de John, elle est en train de faire des projets d’avenir. Si le mot n’était pas aussi énorme, elle s’avouerait peut-être qu’elle vient de se découvrir… heureuse.
 

Toulouse,
du 25 juin au 6 septembre 2018.

lundi 24 septembre 2018

Au bord de la piscine 3/4

III
TENERIFE

La Isla perdida lui sembla de prime abord un hôtel minuscule, lorsque le taxi la déposa devant l’entrée.
Le corps central du bâtiment avait deux étages, tandis que ses deux ailes étaient de plain-pied. On accédait à la réception en gravissant quatre marches, si l’on ne voulait pas prendre le plan incliné qui les flanquait et semblait abrupt et glissant. Les quelques mètres qui séparaient les portes coulissantes du trottoir étaient protégés par une sorte de marquise en béton ajouré d’une verrière laissant passer le soleil de plomb et retenant la pluie lorsque c’était nécessaire.
Le hall d’entrée était décoré à la mauresque, mosaïque au sol, carreaux de faïence typiques sur les murs, le tout illuminé d’un lustre central tarabiscoté en cuivre ouvragé qui devait venir tout droit du Maroc. L’ensemble avait un charme discret qui ne relevait pas du kitch affecté qu’elle avait observé, en bien des circonstances, par exemple dans les restaurants asiatiques.
Derrière un vaste comptoir, l’accueil était ouvert par de larges baies vitrées sur le reste des bâtiments. De fait, l’établissement semblait avoir été édifié autour d’une sorte de cuvette au fond de laquelle la piscine avait naturellement trouvé sa place. Il était fait, outre le corps principal, de trois annexes réparties à l’est, à l’ouest et au nord. L’aile nord abritait des studios indépendants équipés d’une kitchenette mais bénéficiant de l’ensemble des prestations de restauration, piscine et salle de sport de l’hôtel.
L’homme qui l’accueillit, le directeur à ce qu’elle comprit, était petit et légèrement bedonnant tel qu’elle se faisait une image stéréotypée des Espagnols. Jugement qu’elle devait remettre en cause au cours de ses pérégrinations dans la ville, lorsqu’elle découvrirait que l’obésité n’était désormais plus l’apanage des seuls Américains, les autochtones arborant fièrement « airbags ventral et latéraux » ainsi qu’elle résumerait la situation.
L’homme vérifia que son inscription était en ordre, lui remit une feuille photocopiée sur laquelle se trouvaient les renseignements utiles quant aux horaires du petit-déjeuner, du repas du soir, du snack-bar, de la piscine et de la salle de sport. Il lui indiqua qu’elle pouvait disposer d’un coffre-fort dans sa chambre moyennant un supplément de cinq euros par jour qu’il lui fit payer en liquide après avoir accepté sa carte bancaire pour le règlement de son séjour. Il parlait un anglais tout à fait correct et surtout compréhensible, ce qui soulagea Maggie de sa principale appréhension.
Lorsque tous les détails administratifs furent réglés, il contourna son comptoir afin de rejoindre sa cliente à laquelle il fit traverser le hall comme pour ressortir de l’hôtel mais bifurqua à gauche afin de passer par une coursive paysagée qui longeait l’aile droite du bâtiment et les cinq chambres qui s’y trouvaient, pour l’accompagner à l’annexe Est. On y accédait en passant un petit pont enjambant la coursive du niveau inférieur. Elle se retrouva ainsi directement au second étage de ce bâtiment et traversa un long couloir jusqu’à sa chambre, qui était la dernière, au fond à gauche, et portait le numéro 217.
Il ouvrit la porte à l’aide d’une clef minuscule, qui aurait pu être celle d’un cadenas, la fit passer devant lui et entra à son tour pour lui faire visiter l’endroit et lui donner les derniers détails concernant son séjour ici avant de s’éclipser, non sans lui avoir demandé si elle avait des questions particulières.
La chambre était vaste, disposant d’un grand lit double king-size, d’une salle de bains avec douche et w.-c., d’un téléviseur fixé au mur juste au-dessus d’un petit bureau doté d’une chaise moderne, d’un fauteuil bridge capitonné court sur pattes. Elle était également dotée d’un petit balcon donnant sur la piscine, disposant d’une table ronde de jardin et de deux fauteuils de même type, le tout moulé dans le plastique blanc dont elle découvrit très vite qu’il avait servi à tout le mobilier extérieur du lieu. Un minuscule étendoir à linge télescopique était fixé sur le mur de gauche afin de permettre d’étendre les serviettes et maillots de bain. Sur la table, un cendrier laissait à penser que l’on pouvait s’en griller une sur le balcon bien que ce fût interdit partout ailleurs dans l’hôtel.


Légèrement groggy après son voyage, assaillie d’émotions diverses – dans lesquelles se mélangeaient le sentiment de la perte de John et un certain vertige devant la suite à donner à sa vie qui se doublait d’une crainte de sa propre mort – Maggie s’étendit sur le lit et s’endormit très vite pour une sieste chaotique.
Elle n’avait jamais pensé à la mort. Elle savait que celle-ci venait inéluctablement et avait pris le parti de l’ignorer. Lorsque ses parents étaient partis, elle en avait pris acte assez froidement, avec flegme. Pour John, elle avait pleuré. Des larmes dans lesquelles se mêlaient en même temps un chagrin sincère et une rage contre l’adversité. Mais la vérité est que la mort de son mari l’avait mise devant la réalité de la sienne, qui ne pouvait plus n’être qu’une idée vague, désormais.
Ses idées morbides ne devaient pas cesser dans les jours suivants. En se réveillant quelques heures plus tard, elle se rendit compte que de son balcon elle pouvait apercevoir à droite, de l’autre côté du mur de la piscine, un petit cimetière, relativement étroit et tout en longueur. Poussée par la curiosité, quelques jours plus tard elle devait découvrir qu’il s’agissait d’un « Cimetière anglais » dans lequel ses compatriotes se faisaient toujours enterrer à en croire les inscriptions récentes sur les pierres tombales ou les plaques des stèles murales. Elle vit dans cette découverte une sorte d’avertissement qui la glaça au premier abord, avant de la rassurer : peut-être n’était-elle pas venue là par hasard, alors même qu’elle cherchait un endroit où finir ses jours aussi confortablement que possible…


Elle passa la fin de l’après-midi sur son balcon, remettant au lendemain la visite de la ville.
Avant de s’asseoir sur l’un des deux fauteuils, elle se pencha au-dessus du balustre de stuc. Au premier plan, il y avait une sorte de carré de béton rempli de terre dans lequel étaient plantés quelques fleurs, deux énormes palmiers, et une sorte de buisson dont les baies ou les boutons – elle ne distingua pas très bien de quoi il s’agissait – étaient dans les tons orangers. Au second plan, à peine caché sur la gauche par les palmiers dont les troncs étaient déplumés et qui n’avaient de palmes qu’à partir de l’étage au-dessus du sien, on avait une vue magnifique sur la piscine et, au-delà, le solarium et le snack-bar qui le flanquait. L’eau était limpide mais ne semblait pas attirer grand monde, seules deux nageuses s’y ébattaient alors que tout autour les transats étaient pris d’assaut, certains lisant, d’autres faisant des mots croisés, regardant fixement leur tablette comme si c’était un objet essentiel en un lieu pareil, ou faisant la sieste au soleil.
Ayant pris place sur l’un des fauteuils, son regard fut attiré par le bouquet de palmes du premier arbre. Il y avait là une tourterelle qui la fixait d’un petit œil inquisiteur, se demandant sans doute si elle était un danger. Manifestement elle décida que non, puisqu’elle ne bougea pas. Ce n’est qu’au bout de trois jours que Maggie comprit que l’oiseau avait élu domicile à cet endroit pour y couver tranquillement ses œufs. Avec un peu de chance, elle verrait apparaître le bec des oisillons lorsque la mère aurait à les nourrir, se dit-elle.


Bien qu’elle n’ait pas choisi la demi-pension – sur les conseils de M. Montesollo, qui lui avait indiqué qu’elle trouverait aisément de petits restaurants où manger copieusement pour une somme modique, à condition d’éviter les quatre restaurants de la chaîne Compostelana qui étaient de véritables pièges à touristes –, pour ce premier soir, elle décida de dîner au restaurant de l’hôtel.
Situé sous la Réception, il était vaste et lumineux grâce aux larges baies vitrées donnant sur le solarium et le bout de la piscine.
C’était un self-service qui mobilisait le minimum de personnel, mais celui-ci était empressé à veiller que tout se passe bien, à la fois discret et efficace.
Il y avait deux grands buffets réfrigérés sur lesquels étaient disposés les plats proposés, l’un pour les entrées et desserts, l’autre pour les viandes, poissons et légumes. Au premier abord, elle avait trouvé l’ensemble assez fourni, puis elle s’était rendu compte que tous les plats étaient disposés en double, ce qui réduisait de fait le choix proposé. À dix-huit euros le repas, vin non compris, c’était un peu cher. En tout cas pour sa bourse. D’autant que si la qualité était correcte, il n’en restait pas moins que tout ce qui était servi n’avait rien d’exceptionnel ni de transcendant.
Margaret Burnham n’était pas pingre, elle savait simplement qu’il lui fallait compter afin de tenir le plus longtemps possible un train de vie relativement aisé, auquel elle s’était habituée à défaut de l’avoir toujours connu. Si elle avait eu une once d’introspection, elle aurait reconnu sans peine que les sandwichs que dévorait Maggie Shelby dans son enfance étaient loin de valoir ce qu’elle prenait aujourd’hui pour de la cuisine médiocre. Mais il y a des souvenirs que l’on efface volontiers de sa mémoire afin de construire une histoire moins douloureuse, plus conforme à nos rêves…
Si le repas du soir n’était pas à la hauteur, en revanche elle devait convenir le lendemain matin que le petit-déjeuner – cette fois pour une somme modique –, dressé dans la même salle, avec les mêmes buffets dont l’un était réfrigéré pour la charcuterie, les laitages et les fruits, et l’autre chauffé pour les œufs, le bacon, les saucisses et les légumes, était pantagruélique et délicieux. Du côté des machines à café, thé ou chocolat, des plateaux étaient chargés de pains divers et pâtisseries espagnoles telles qu’ensaïmadas et churros. Or, le plan de Maggie était de déjeuner copieusement le matin afin de faire l’économie du repas de midi par mesure d’économie. Le soir, elle se laisserait tenter par les petits établissements dont M. Montesollo lui avait vanté la cuisine et les prix restreints.


Le lendemain, elle entreprit d’explorer la ville. Elle commença par longer le passéo sur le front de mer, puis s’aventura dans les petites rues. L’endroit avait dû être florissant, cependant on sentait que la crise était passée par-là aussi car de nombreuses boutiques étaient fermées et cherchaient un repreneur. C’était le cas, par exemple, de l’unique cinéma qui avait dû voir trop grand avec ses cinq salles de projection. Beaucoup d’échoppes de souvenirs restaient toutefois en activité, qui proposaient les mêmes articles à des prix qui ne variaient pas énormément, que l’on soit face à l’océan ou dans les ruelles étroites de l’arrière-plan.
Au cours de cette pérégrination, elle s’amusa du nombre invraisemblable de minuscules pas de porte, où l’on vendait des billets pour des excursions à la découverte des trésors de l’île. Là encore, le prix pour une journée de balade en car, souvent déjeuner compris, était très abordable.
Sur la Plaza de los reyes catholicos, elle découvrit un casino dans lequel elle entra et tenta sa chance à une machine à sous qui faisait beaucoup de bruit à défaut de vous faire gagner. En poursuivant sa balade, elle se rendit compte qu’il y avait beaucoup d’établissements de jeux pour une si petite ville et plus encore de vendeurs de billets de loterie – pratiquement à chaque coin de rue – devant lesquels il y avait toujours du monde, soit qui venaient acheter un billet, soit qui venaient vérifier si celui de la veille était gagnant.
Le soir, en s’asseyant à la terrasse d’une tasca – dont le traducteur de son smartphone lui avait indiqué qu’il s’agissait d’un bistrot –, elle observa que si les touristes commandaient force boissons et plats de tapas, les autochtones se contentaient le plus souvent d’un café au lait ou d’un petit verre de bière, qu’ici on nommait cañita, qu’ils faisaient durer le plus longtemps possible en louchant sur les tables chargées des étrangers. Dans leurs regards, il n’y avait ni envie ni malveillance, mais davantage une sorte de fatalisme. Ils avaient conscience que les poignées d’euros dépensées par ces visiteurs d’un soir contribuaient à maintenir à flot l’établissement où ils avaient leurs habitudes et que leurs seules consommations n’auraient pas permis de faire tenir. Il n’était pas question ici de réelle pauvreté, mais d’un impératif de compter au plus juste, c’est-à-dire qu’ils étaient exactement dans la même situation que Maggie, à ceci près qu’ils n’avaient pas d’autre endroit où se sentir un peu plus fortunés en migrant. À ce qu’elle avait pu voir, il y avait beaucoup de Cubains qui vivaient ici et elle ne doutait pas que leur situation y était meilleure que celle qu’ils avaient laissée dans leur pays d’origine.


Après trois jours consacrés à la découverte de la ville et de ses trésors naturels ou architecturaux, longeant le front de mer jusqu’à la Playa Martiánez puis dans l’autre direction jusqu’à la Punta Negra, elle décida de partir en excursion à travers l’île.
Elle avait repéré une agence Servitur dont le nom lui rappelait le Selectour de celle de M. Montesollo, et s’y rendit afin de voir de plus près ce qu’elle avait à lui proposer.
Elle fut accueillie chaleureusement par une blonde un peu forte répondant au nom de Renata, qui parlait un anglais impeccable et lui expliqua en détail chacun des produits qu’elle proposait. Elle ne le fit pas à la façon agressive des vendeurs du continent, mais avec le souci de rendre service qui semblait être de mise ici. Maggie avait eu l’occasion de rentrer dans une boutique pour demander un produit particulier qui ne s’y trouvait pas, or elle avait été surprise de la gentillesse avec laquelle la vendeuse lui avait donné le nom d’un établissement concurrent où elle pourrait l’acheter, en lui détaillant l’itinéraire à suivre pour s’y rendre.
Maggie expliqua qu’elle ferait l’impasse sur le sud de l’île, dont elle avait entendu parler par son conseiller de voyage, qui lui en avait dressé un portrait peu flatteur. Elle venait de France et pour voir des fronts de mer bétonnés, il lui aurait suffi d’aller à Narbonne ou à La Grande Motte pour en voir.
De son côté, Renata lui indiqua que le circuit en bateau avec plongeon au milieu des dauphins n’était pas non plus à lui conseiller car c’était un produit très prisé de vacanciers plus jeunes et souvent très turbulents au bout de quelques bières. Sachant jauger et juger sa clientèle, elle avait tout de suite senti la part d’exigence et de perpétuelle insatisfaction de l’Anglaise…
Elle firent affaire pour deux circuits. L’un jusqu’à la cime du volcan avec retour par l’autre versant, l’autre jusqu’à la pointe nord de l’île avec retour par la capitale, Santa Cruz de Tenerife.


La montée vers le sommet du Teide se faisait par une petite route sinueuse traversant des villages aux maisons dispersées entre des cultures en espaliers comme chaque paysage de montagne peut en offrir. Ici, c’était un peu de vigne, des bananiers, de la canne à sucre et des potagers à vocation familiale. Après, on entrait dans une forêt verdoyante où un premier arrêt permettait d’admirer une vue panoramique lorsque – comme ce jour-là – les nuages et la brume ne s’accrochaient pas au versant. Il y avait néanmoins une chose à voir : contre le flanc, de l’autre côté de la route, le ruissellement des eaux avait sculpté naturellement une marguerite dans la roche. Les plus téméraires traversèrent la route pour la photographier de loin, tandis que les plus prudents empruntèrent un passage souterrain qui les conduisit au pied de l’œuvre rupestre. Puis l’ascension se poursuivit jusqu’à l’entrée du Parc naturel pour un « arrêt pipi » et « pause-café » dans un établissement multifonctions où d’autres se portèrent acquéreurs de cartes postales et souvenirs d’un endroit qu’ils n’avaient pas encore découvert. On leur indiqua qu’à partir d’ici il était strictement interdit de ramasser le moindre caillou ou de cueillir la plus petite fleur sous peine de poursuites et d’emprisonnement. La protection de ce lieu naturel étant une priorité prise très au sérieux.
Parvenus sur le cratère du volcan, le soleil était au rendez-vous et brûlait la peau. Elle nota au passage les explications de la guide, sans vraiment s’y intéresser. Il s’agissait du troisième plus important volcan du monde, du cratère le plus vaste et en même temps du point culminant de l’Espagne à une hauteur de 3 718 mètres. On pouvait observer la couleur de soufre de la roche, en sentir l’odeur en même temps que l’on voyait s’élever des fumerolles blanches qui montraient que l’activité en sommeil n’était pas complètement absente. Comme tout le monde, elle fit les quelques dizaines de mètres qui les séparaient d’un rocher en équilibre, célèbre ici, que l’on appelait le doigt de Dieu.
La descente par l’autre versant offrait un paysage bien différent. Celui-ci avait été le chemin des coulées de laves. Si le cratère offrait un paysage lunaire, ici on avait le sentiment de se trouver face à une montagne qui avait été la proie d’un immense incendie et dont la végétation peinait à reprendre le dessus. C’était tout à fait impressionnant.
Impressionnante, la descente vers Masca, où ils devaient déjeuner, le fut bien plus encore en raison de l’étroitesse de la route et de son escarpement. Deux véhicules s’y croisaient à peine et le panorama abrupte donnait des sueurs froides. En proie au vertige, elle se demanda si elle reverait son hôtel.
Masca était un minuscule village accroché au flanc de la montagne, loin de tout. Ils y découvrir néanmoins un petit restaurant dans lequel elle dégusta des chocos – blancs de seiche à la plancha – et une glace à la figue de barbarie que l’on nommait ici chumbo.
Le périple se poursuivit jusqu’à Guarachico, qui avait été l’un des sites les plus impactés par la furie du volcan ; Icod de los Vinos, où l’on pouvait admirer le Drago milenario, un dragonnier – sorte d’asparagus géant – qui serait vieux de plus de 800 ans et mesure 18 mètres de haut pour 20 de diamètre. Spectacle tout à fait impressionnant, quoique sans grand intérêt autre que de figurer dans le Guiness Book, selon elle !


Son second périple l’emmena à San Cristobal de la Laguna, après une heure interminable de ramassage des passagers où elle sentit monter son indignation à l’extrême bord de l’explosion.
La Laguna fut une déception. Le plan de la ville ressemblait à celui des bastides qu’elle avait pu visiter autour de Cahors, avec finalement beaucoup moins de charme. Peut-être cette impression était-elle due en partie au temps maussade, mais celui-ci n’expliquait pas tout.
Ils poursuivirent par la forêt de Las Mercedes, interminable tunnel vert où les branchages éraflaient les côtés et le toit du car. Elle apprit à la volée que cette forêt était constituée d’une multitude d’espèces de lauriers, à l’exception de celui qui est comestible, ainsi que de bruyère – qu’ici on appelait Erica, ce qui l’amusa beaucoup car elle avait eu une amie qui se prénommait ainsi – dont la hauteur pouvait atteindre plus d’une dizaine de mètres et était loin de ressembler aux minuscules buissons qu’elle avait pu rencontrer ailleurs.
Ici aussi, les routes étaient escarpées, quoiqu’un peu moins impressionnantes qu’à Masca. Ils ressortirent à Anaga pour poursuivre jusqu’à Taganana qui était le bout de la route et où ils déjeunèrent dans une sorte de cantine qui ne payait pas de mine avec son mobilier en formica des années cinquante mais où la cuisine se révéla très bonne et abondante pour la modique somme de 10 euros, vin et café compris !
Le point de vue jusqu’aux Roques de Anaga était magnifique ; le bruit de l’océan tumultueux, étrangement apaisant. Maggie se surprit à être sereine, ce qui ne l’empêchait pas de pester contre la guide, d’origine allemande comme celle de l’autre fois, qui avait tendance à donner des explications beaucoup plus longues pour ses compatriotes que celles qu’elle débitait en espagnol pour commencer et en anglais pour conclure.
Le retour se fit par Santa Cruz dont on ne vit pas grand-chose, les bus n’ayant pas le droit d’y circuler. On les parqua une demi-heure devant le Jardin Botanique afin qu’ils puissent se soulager, prendre un café, une glace ou une bière, faire quelques pas sous les frondaisons des flamboyants.
Le peu qu’elle vit de la capitale ne l’inspira pas outre mesure. Les monuments étaient d’une architecture stalinienne de toute mocheté ! Le seul bâtiment moderne, qu’elle n’aperçut que de loin, était l’Auditorium qui n’était pas sans rappeler l’Opéra de Sydney… À l’autre extrémité de la baie, ils étaient passés devant la seule plage de sable fin de l’île. Sable qui avait été importé du continent, puisqu’ici il n’était question de d’une terre volcanique noire.


Ces deux périples lui suffirent amplement. Elle décida d’occuper autrement ses journées et choisit, pour ce faire, de se poster au bord de la piscine, d’où elle pouvait jeter son œil critique sur le monde qui l’entourait…