mardi 21 juillet 2026

Échecs


La gifle avait claqué. Sonore. Sèche. Cuisante. Inattendue. Humiliante.

L’enfant se tenait la joue, au bord des larmes. Larmes d’effroi, larmes d’incompréhension rageuse plus que de douleur physique parce que le camouflet était plus spectaculaire que douloureux. Aussi parce que cette violence soudaine lui semblait d’autant plus déplacée qu’elle venait de la part de quelqu’un qu’il n’aurait jamais soupçonné d’en être capable. En tout cas envers lui.

— Tu ne l’as pas volée, celle-là ! Quand je dis quelque chose, il faut savoir obéir. On n’est pas en démocratie ici ; il n’y a pas de négociation possible.

Autour d’eux, les quelques témoins de la scène s’étaient figés, abasourdis par ce à quoi ils venaient d’assister. Un rare moment de pétage de plombs de la part d’un instituteur à l’encontre de son chouchou du moment. Passé l’effarement, instantanément ils éprouvèrent un élan de solidarité pour la victime du tyran.

À douze ans, le garçon avait eu l’occasion de recevoir de raclées bien plus sérieuses que cette gifle administrée sans élan, d’une force retenue, qui se voulait être une leçon équilibrée, il en avait conscience. Mais les raclées occasionnelles d’un père, pour douloureuses qu’elles soient, sont plus acceptables qu’un coup porté par n’importe quel autre adulte. À plus forte raison par un maître d’école avec qui on a habituellement de bons rapports.

Cette gifle, il le sent, il le sait, il s’en souviendra longtemps, avec davantage de précision que des coups de ceinture du père. Il ne fera rien pour l’oublier ; elle sera le symbole d’une trahison en même temps que le début d’une rébellion qui ne le quittera jamais devant l’arbitraire sous toutes ses formes. À cet instant précis, il a cessé de croire à la bonhomie affichée des despotes véritables. Il a ouvert les yeux… il serait plus juste de dire qu’il les a écarquillés comme pour enregistrer les moindres détails du moment.

Le maître a déjà tourné les talons, plein de la certitude que l’on ne mettra plus en doute sa parole. Quand il demande quelque chose, c’est un ordre qu’il faut exécuter et non une simple proposition. Nous sommes à l’hiver 1974. Il ne viendrait à l’idée de personne de contester une main leste. L’administration d’une gifle ou d’une fessée — déculottée ou non — est aussi normale que de donner cinq cents lignes à copier. C’est une simple question d’autorité. Cela changera un jour mais pour l’heure c’est ainsi que ça fonctionne.

 

Le maître : une sorte d’ours massif qui a en permanence une Boyard papier maïs aux doigts ou coincée au coin des lèvres, dont la fumée qui sort de son nez fait penser à la vapeur s’échappant des naseaux d’un animal féroce. La barbe brune hirsute confirme cette impression.

Il est sur le mauvais versant de la quarantaine, ce qui lui donne une bonne expérience de son métier et une autorité manifeste sur ses élèves qu’il n’hésite pas à mener à la baguette. Ce n’est pas une image, il garde au fond de la classe une badine de bambou qu’il fait parfois siffler aux oreilles de ceux qui se montrent par trop dissipés en classe et qu’il abat d’autre fois sans prévenir sur les fesses ou les cuisses de l’un ou de l’autre. Nonobstant, c’est un excellent pédagogue vers lequel chaque parent souhaite que son rejeton soit dirigé au moment de la constitution des classes à chaque rentrée.

 

L’enfant : il se prénomme Ludovic mais répond plus facilement au diminutif de Ludo. Il est plus grand que la moyenne des gamins de son âge, ce qui l’oblige à garder la tête basse lorsqu’il marche dans les couloirs. D’un roux flamboyant, son visage rond est constellé de taches de son. Plus intellectuel que sportif, il est d’une candeur à toute épreuve dont il aurait du mal à se débarrasser.

Ce n’est pas un mauvais élève, toutefois il pourrait avoir de bien meilleurs résultats s’il était d’un tempérament moins stressé qui lui fait perdre ses moyens et douter de ses propres capacités. Le maître garde toujours un œil attentif sur lui, ce qui fait dire aux autres qu’il est son chouchou sans que cela soit vrai. Avec un peu de chance, cette gifle mémorable mettra fin au mythe.

 

Ces derniers jours, l’atmosphère avait été plutôt bon enfant et détendue. C’était l’effet Classe de montagne ; l’école décentralisée à des centaines de kilomètres de leurs habitudes, au propre comme au figuré.

Ils partageaient le chalet avec une classe de même niveau d’une autre école de leur ville. Les uns ayant cour le matin pendant que les autres skiaient et inversement l’après-midi. Il y avait quatre dortoirs répartis sur deux étages, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Le lieu de regroupement était le réfectoire où l’on prenait les repas et où étaient organisées les activités ludiques extrascolaires comme ce jour-là.

C’était un dimanche après-midi. Jour de repos où il n’y avait ni cour, ni ski au programme. Les deux instituteurs s’étaient entendus pour organiser un tournoi d’échecs interécoles. On avait donc procédé au recensement des élèves qui connaissaient ce jeu et le drame en était la conséquence directe, parce que l’enfant n’avait pas dit qu’il savait jouer et qu’un imbécile l’avait dénoncé alors que leur instituteur cherchait désespérément un dernier candidat pour compléter une équipe.

— Tu sais jouer ? avait demandé l’adulte agacé.

— Oui, je sais jouer. Mais je ne veux pas jouer, avait répondu le garçon faisant preuve d’une honnêteté tardive.

— La question est de savoir si tu sais, pas si tu veux, avait grogné l’instituteur.

— Je déteste ce jeu. Il ne m’intéresse pas. C’est mon droit, non ? avait répliqué l’enfant, énonçant simplement une vérité sans chercher à se montrer incorrect.

Et la main gauche qui ne tenait pas la cigarette était venue s’écraser sur sa joue, devant la poignée de témoins médusés qui se tenait autour d’eux dans le dortoir.

— Tu descends au réfectoire tout de suite, le tournoi va commencer dans cinq minutes, grogna le maître sans se retourner, certain d’avoir dompté le récalcitrant.

 

Tout en continuant de se frotter la joue endolorie, Ludo jeta un regard noir à l’adulte qui descendait déjà l’escalier pour gagner le rez-de-chaussée.

L’altercation s’était produite dans le dortoir où il n’y avait qu’une poignée de ses condisciples. Ensemble, ils étaient en train de discuter de ce qu’ils allaient faire pour meubler leur après-midi pendant que le reste de la classe participerait au tournoi dans le réfectoire. Ils joueraient aux cartes en écoutant de la musique sur le « mange-disque » que le moniteur qui les surveillait en dehors du temps scolaire leur permettait d’utiliser dans sa chambre attenante au dortoir.

Tous regardèrent Ludo avec un petit hochement de tête compassionnel. Eux allaient bien s’amuser… désolé pour lui !

 

*

 

C’était son père qui leur avait appris les Échecs, à son frère et lui, quelques années plutôt. Il leur avait montré le plateau de jeu carré, divisé en 64 cases blanches et noires alternées — huit lignes de huit casesappris le nom des pièces, leur disposition et la façon de les déplacer.

Chaque joueur dispose de 16 pièces blanches ou noires. On tire au sort pour savoir qui aura les Blancs et le privilège d’ouvrir la partie. Il y a 8 pions qui protègent le roi, la dame, 2 fous, 2 cavaliers et 2 tours, avait-il précisé en leur montrant la disposition des pièces sur l’échiquier.

Ludo et son frère s’étaient montrés attentifs au maniement des pièces qui était un peu complexe, entre celle qui ne pouvaient avancer que de deux cases maximum, celle qui partaient en diagonale, celles qui sautaient deux cases avant de tourner à droite ou à gauche pour se poser.

— Le roi, lui, ne se déplace que d’une seule case à la fois, sauf dans le cas d’un "roque" ou il avance de deux cases vers la tour afin que celle-ci vienne se placer derrière lui en protection.

Léo avait ri bêtement en entendant le mot "roque" et expliqué à son père, qui lui en demandait la raison, qu’il imaginait Louis XVI dansant le rock à en perdre la tête.

— Idiot-bête ! avait dit son père en haussant les épaules. Ce qui était une façon plus gentille de dire "imbécile heureux".

 

Ils avaient fait de nombreuses parties de démonstration avant de se lancer dans des compétitions plus sérieuses.

Ludo ne gagnait pas souvent, ni contre son père ni contre son frère, et il sentait bien que ses victoires n’étaient dues qu’aux manœuvres de ses adversaires pour le laisser gagner.

Les échecs étaient un jeu de stratégie, c’est-à-dire mathématique. Or, le garçon ne détestait rien tant que les maths qu’il jugeait trop abstraites à son goût. Abstraites et rigoureuses si ce n’était pas là un oxymore. Il ne possédait pas le tempérament scientifique de son frère, il était et resterait le rêveur de la famille. Il avait vu dans l’un des présentoirs de la Maison de la presse un livre de poche intitulé « La Tête en fuite » et trouvé que cela le définissait plutôt bien. Il était du genre poète. Un poète en prose qui ne supportait pas les vers et moins encore lorsque ceux-ci étaient d’une métrique maîtrisée.

 

Leur père était heureux de leur apprendre ce jeu auquel il n’avait plus touché depuis plus de dix ans, parce que son partenaire de l’époque, son seul ami avec qui il avait partagé tant de choses, était mort subitement sans qu’il trouve ou cherche à le remplacer. Après lui, il n’avait plus eu ni amis, ni potes mais seulement des collègues et des "camarades" au sens politique du mot.

D’un tempérament solitaire, il avait trouvé dans cette transmission de son ancienne passion une façon de se rapprocher de sa progéniture.

Si Ludo n’avait pas beaucoup accroché à ce jeu, son frère en revanche s’était laissé complètement happer, au point de lire des revues spécialisées pour tenter de résoudre les problèmes qu’elles proposaient. Il s’était mis à noter le déroulement de toutes les parties qu’il disputait, puis avait fini par acheter une pendule spéciale pour chronométrer le temps de jeu chaque adversaire.

Il s’était mis à jongler avec des expressions érudites et Ludo avait dû familiariser son oreille à défaut de les comprendre avec des termes tels que « gambit » du roi ou de la dame, « ouverture anglaise », « ouverture Bird », « défense sicilienne », « système de l’ours polaire », « coup du berger » et tant d’autres.

Des noms de Grands maîtres internationaux faisaient leur apparition dans les conversations entre le père et son aîné, c’étaient souvent des patronymes russes ou de pays de l’Europe de l’est. Mais les plus célèbres étaient l’américain Bobby Fisher et le russe Spassky qui s’étaient affrontés dans un gymnase de Reykjavik en Islande entre juillet et septembre 1972, dans ce que tout le monde appelait « le match du siècle ».

Tout cela avait achevé de dégoûter Ludo et de le détourner de ce jeu qu’il n’avait pas beaucoup aimé dès le départ. Surtout le fait des notations de parties qui entraînaient de longues réflexions de la part de son frère et que pour sa part il trouvait d’un ennui mortel. Aussi avait-il béni ce matin de Noël dernier où son aîné avait trouvé un jeu électronique au pied du sapin qui le dispensait, lui, de continuer à se faire massacrer en bâillant.

 

*

 

Le garçon gagna le réfectoire en traînant les pieds, comme un condamné monte à l’échafaud.

Tous les participants au tournoi étaient regroupés devant les deux instituteurs qui expliquaient la façon dont les choses allaient se dérouler. On avait établi une liste de joueurs et tiré au sort les adversaires des premiers combats, de même que celui qui aurait les Blancs dans chaque binôme afin qu’il n’y ait pas de contestation possible. Élimination au premier tour. Pour le tour suivant, les gagnants s’affronteraient dans l’ordre des victoires et ainsi de suite jusqu’à la finale. Il y aurait quinze parties simultanées au premier tour et les deux instituteurs serviraient d’arbitres en cas de litige. Une liste était affichée près de la porte, où chacun pourrait trouver son nom en regard de celui de son challenger ainsi que le numéro de l’échiquier qui leur avait été attribué et la mention de celui qui avait le privilège des Blancs.

L’idée de cette rencontre interclasses avait germé lors des parties qu’organisaient chaque soir les deux adultes dans la chambre de l’un d’eux, autour d’un cendrier qui se remplissait tandis que se vidait une bouteille de Génépi, alors que leurs élèves respectifs étaient dans les dortoirs sous la garde des accompagnateurs qui les prenaient en charge en dehors du temps scolaire. Mais cela, bien sûr n’était pas précisé dans leur speech.

 

Ludovic gagna son échiquier en traînant les pieds. Il y trouva son adversaire déjà installé, un petit gros à lunettes qu’il ne connaissait pas. Les deux classes ne se mélangeaient pas beaucoup depuis leur arrivée au chalet et les deux écoles qu’ils fréquentaient étaient situées dans des quartiers éloignés de la ville.

— Tu es un bon joueur ? demanda-t-il par pure politesse.

— Je me défends, répondit l’autre. Et toi ?

— Bof…

Il préférait rester évasif, ce qui était une autre manière de manifester son peu d’intérêt pour cet exercice auquel on le forçait à participer. L’autre, au contraire, se frottait les mains comme pressé d’en découdre, bien décidé à gagner.

Gagner n’avait jamais été le but du garçon roux qui préférait de loin une bonne partie ou un bon match à une victoire sans gloire. À ses yeux, perdre était sans importance si l’on avait tout donné pour une victoire qui vous avait été refusée. Mais c’était là une manière de penser qui lui semblait ne jamais trouver le moindre écho chez ses interlocuteurs, comme il avait eu maintes fois l’occasion de le constater.

Un coup de sifflet donna le signal du départ.

— Tu as les Blancs, ça te donne un petit avantage, dit l’autre.

— C’est en tout cas ce que l’on prétend, répondit-il avec un léger sourire énigmatique, tout en déplaçant son premier pion.

Il avança de deux cases le pion situé devant le fou à la droite de son roi. En face, son adversaire fit glisser de deux cases le pion qui protégeait son roi.

Ludo fit mine de réfléchir à son prochain coup, tout en jetant un œil aux parties environnantes, puis avança gaillardement de deux cases le pion situé à la droite de celui qu’il avait joué précédemment.

Son doigt avait à peine eu le temps de quitter la pièce que l’autre garçon faisait glisser sa dame en diagonale jusqu’au bord de l’échiquier en hurlant « Échec et mââââââââât ! »

Autour d’eux, les têtes s’étaient redressées tandis que les deux instituteurs accouraient pour vérifier la chose.

— Mat en deux coups ! exultait le vainqueur, sans la moindre modestie, regardant son enseignant avec fierté.

— Le mat du lion… C’est très bien joué, dit celui-ci.

— On l’appelle aussi le mat du sot, du débutant ou de l’imbécile, compléta son collègue avant d’ajouter entre ses dents, tout en fusillant Ludo du regard : désormais je l’appellerai le mat du petit crétin…

Il ne pouvait y avoir de doute sur la volonté du perdant de mettre fin à la partie le plus rapidement possible afin de montrer qu’il n’avait jamais eu l’intention de la jouer et a fortiori de la gagner.

 

— Bravo, dit simplement Ludo en tendant la main à son adversaire dans un geste plein de fair-play.

Vainqueur et vaincu était heureux, chacun ayant remporté sa propre victoire. L’un en faisant mat, l’autre en faisant échec à la tyrannie de son professeur. Sa pseudo-défaite était un camouflet en retour d’une gifle cuisante. Et s’il ne faisait aucun doute qu’il y aurait des suites à cet incident, c’était sans importance car rien ne pourrait jamais effacer le plaisir intense de cette rébellion.

De fait, ce fut la dernière fois que l’enfant toucha à un échiquier. Il n’avait plus rien à démontrer, sa victoire était totale, définitive. Lui aussi avait fait mat.

 

Toulouse, 16 au 21 juillet 2026


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