samedi 1 janvier 2022

Ça parle au Diable 1/2

 

L’enfant court le long de la jetée. Il n’aimerait probablement pas que je dise « l’enfant », cependant est-on autre chose à quatorze ans, tout préadolescent que l’on soit par ailleurs ? Et puis, les larmes qui lui brouillent la vue durant sa course jusqu’à la balise rouge marquant l’entrée du port ne sont-elles pas celles de l’enfance ? Je n’ose dire « enfantines » de crainte d’aggraver mon cas…

Il veut mourir. Il n’y a pas d’autre issue. Du moins est-ce ce qu’il croit. Il a d’ailleurs essayé de se trancher les veines avec un morceau de verre brisé, il y a quelques semaines – au début de l’été – alors qu’il faisait la plonge au restaurant de ses parents, de l’autre côté du port, à deux pas de la criée aux poissons.
Sa mère était arrivée à temps, apportant de la vaisselle sale dans le réduit où il se trouvait. Elle avait vu le poignet gauche de son fils qui pissait le sang et dans sa main droite le tesson où perlaient des gouttes du même liquide. Elle s’était précipitée en criant. Il avait inventé une histoire impossible de verre qui lui avait échappé, s’était brisé sur le rebord du bac à plonge et dont un morceau s’était fiché dans son poignet. Il venait de le retirer quand elle était entrée et s’apprêtait à appeler à l’aide. Elle l’avait cru sans la moindre hésitation, non qu’elle fût stupide mais simplement parce qu’elle était mère et qu’une mère ne peut imaginer que son enfant puisse désirer mourir. D’autant moins lorsqu’il s’agit d’un gamin équilibré, réussissant au collège, sportif, entouré d’amis fidèles.

Le garçon lui-même avait fini par croire à la fable rocambolesque de l’accident. Le geste avait été une impulsion regrettée aussitôt qu’accomplie, comme si la douleur de la blessure l’avait réveillé d’un mauvais rêve. Mais, maintenant, alors que les vacances vont s’achever, l’obsession morbide remonte au galop comme la marée au Mont-Saint-Michel. Il sait qu’il a commis une erreur, une recherche rapide sur Internet le lui a montré : on ne se tranche pas les veines dans le sens horizontal, il faut le faire à la verticale sur un segment plus long afin de rendre impossible tous travaux de suture. On trouve sur la Toile le meilleur comme le pire, il est bien placé pour le savoir…


Leur médecin de famille, qui dînait ce soir-là dans le restaurant avec son épouse, avait abandonné une sublime seiche aux poivrons et à l’ail assaisonnée d’un infime soupçon de piment d’Espelette pour se porter au secours de son jeune patient après avoir attrapé sa trousse médicale qui ne quittait jamais le coffre de son véhicule.
— Tu ne t’es pas raté ! s’exclama-t-il en observant la plaie, tout en préparant le nécessaire pour la désinfecter et poser les quelques points qui s’imposaient.

— Oui, difficile d’être aussi maladroit, éluda l’enfant.
Le médecin eut une moue désapprobatrice et se renfrogna soudain.
— N’insulte pas mon intelligence, mon garçon ! Nous savons toi et moi parfaitement à quoi nous en tenir… Mon plat est en train de refroidir dans la pièce à côté, tandis que ma femme commence à bouillir ; il me semble que j’entends déjà ses récriminations. Depuis des mois, je lui promets de rentrer tôt pour que nous sortions et passions une soirée tranquille ensemble ; on peut dire que c’est un fiasco, non ?
Tout en bougonnant, il s’affairait autour de la plaie de l’enfant qui n’était pas aussi profonde que l’aurait laissé supposer l’aspect spectaculaire du sang qui avait coulé.
— À la vérité, je ne devrais pas m’occuper de toi. Après avoir fait un pansement de premiers secours, j’aurais dû appeler les pompiers ou une ambulance pour que l’on te transporte aux urgences de l’hôpital. Et là, crois-moi, tu aurais compris ce que c’est que d’avoir des ennuis qui te pourrissent la vie… Ils auraient suivi la procédure, fait un signalement aux autorités compétentes ; déclenché une avalanche de contrôles et d’enquêtes sociales pour voir si tes parents te maltraitent, si c’est pour cela que tu as voulu te trancher les veines ou si ce n’est pas eux qui t’ont fait cette blessure. C’est ça que tu veux pour eux ? Tu te rends compte de la rumeur qui se propagerait immanquablement dans la ville et de la probable perte de clientèle qui s’ensuivrait ?

— Je n’y avais pas pensé, murmura l’enfant, tête baissée, à la fois contrit et butté.
— C’est bien là le problème, petit imbécile, si les suicidés réfléchissaient deux secondes, les médecins auraient moins de travaux de couture !
Et puis le docteur s’était tu, concentré sur ses travaux d’aiguille afin de faire la plus belle cicatrice possible, en même temps que la moins visible. Cette application l’avait en quelque sorte détendu, comme si les gestes professionnels l’apaisaient et lui faisaient oublier sa colère. Une colère qui n’était pas feinte, au demeurant. Il connaissait ce gosse depuis sa plus tendre enfance et ne voyait pas quel genre de drame dans sa vie avait pu le conduire à une telle extrémité.

— Il faut que tu trouves quelqu’un à qui parler de tes problèmes, quels qu’ils soient, ça t’aidera à passer le cap et tu seras moins seul pour les affronter. Si tu veux, passe à mon cabinet demain. Si tu préfères t’adresser à quelqu’un d’autre, je pourrai au moins te donner les coordonnées de professionnels compétents en qui tu pourras avoir toute confiance.
Puis, après avoir rangé son matériel, le médecin avait regagné la salle du restaurant où l’enfant l’avait entendu rassurer ses parents en les confortant dans l’idée de l’accident stupide, précisant au passage qu’il allait falloir lui trouver un remplaçant à la plonge pour au moins quelques jours.
Le conseil du médecin était de trouver quelqu’un à qui parler. Ça semblait si simple, au fond. Pourtant ça ne l’était pas car la seule personne à qui il aurait souhaité s’ouvrir était justement celle à qui il lui était impossible de le faire.

Avec le recul, force était de constater que l’option avancée par le médecin était la pire des choses et que toute la catastrophe qui devait suivre en découlait directement.

Il avait accroché son tablier au portant, puis il était allé embrasser ses parents à qui il avait dit des mots rassurants sur un ton qu’il pensait suffisamment insouciant. En traversant la salle du restaurant où une quinzaine de couples étaient encore attablés, il avait salué le médecin et son épouse, à laquelle il avait demandé de bien vouloir lui pardonner d’avoir gâché sa soirée.

En somme, il était redevenu le gentil garçon que tout le monde connaissait et dont on donnait la politesse en exemple. La vie avait repris son cours tranquille, n’était le fait que sa barque voguait inéluctablement vers les récifs.

De retour chez lui, il se jeta sur son lit, laissant pendre ses pieds en dehors afin de ne pas salir les draps avec ses baskets immondes qu’il n’avait pas eu le courage de retirer. La tête calée sur l’oreiller, il fixa le plafond intensément comme si cela avait le pouvoir magique d’atténuer la douleur qui se réveillait à son poignet maintenant que l’effet de la piqûre anesthésique s’estompait.

Il tendit le bras vers le poste de radio posé sur sa table de chevet et en tourna le bouton afin de la mettre en marche, sans se rendre compte que c’était là son second geste suicidaire de la soirée et sans nul doute le plus dangereux, celui qui aurait le plus de conséquences.


*


— Il est pile vingt-deux heures et vous êtes sur Embruns FM, la radio locale qui n’hésite pas à se mouiller pour vous ! Vous écoutez Un frisson dans la nuit, trois heures de direct pleines de musique, cinéma et confidences animées par David Garver, mais appelez-moi « Doc », c’est plus court…

Le studio avait été aménagé dans l’ancien garage de la maison. Il était composé de deux parties séparées par une demi-cloison surmontée d’un double vitrage épais permettant une isolation acoustique parfaite. La pièce la plus grande était le studio proprement dit, meublé d’une table ronde en son centre sur laquelle étaient fixés des micros et de petites lampes de bureau diffusant un halo lumineux juste assez puissant pour permettre à la personne installée devant de lire ses notes. Le plafonnier était rarement allumé, non par Économie mais afin de créer une ambiance intimiste. À côté de chaque micro se trouvait une prise sur laquelle brancher le casque nécessaire pour avoir un « retour » sans générer d’écho ou de Larsen. Les sièges sur roulettes étaient de sommaires chaises de dactylo qui dataient des débuts de la station, quand il n’y avait pas énormément d’argent et qu’ils constituaient alors une sorte de luxe. Au mur étaient punaisées des affiches d’événements culturels et des photographies dédicacées par les artistes plus ou moins connus qui avaient bien voulu faire escale ici.

De l’autre côté de la vitre, dans un espace beaucoup plus réduit – qu’ici on surnommait « le placard à balais » – c’était la régie. Une longue table sur laquelle étaient posés différents appareils électroniques dans un enchevêtrement de fils électriques et de câbles de connexions que chacun espérait ne jamais avoir à démêler. Au mur, des casiers de bois blanc contenaient des milliers de disques vinyles ou CD qui ne servaient plus à grand-chose car la discothèque était numérisée et en accès instantané sur l’ordinateur de la station dont deux moniteurs assuraient le pilotage sur la console, situés juste devant le technicien. En l’occurrence, David Garver, dit « Doc », qui assurait seul aux manettes la tranche nocturne.

Bien sûr, il ne s’appelait pas plus David Garver que vous et moi, il avait emprunté ce nom ainsi que celui de son émission et son concept au premier film réalisé par Clint Eastwood en 1977.
La seule chose qui fut vraie dans tout ceci était qu’il avait le droit de se faire appeler « Doc » car son véritable métier était psychiatre. Il s’était retrouvé dans ce studio à sa demande, en remerciement pour avoir sauvé l’épouse du directeur de la station d’un inéluctable suicide après de nombreuses tentatives. Il avait, pour ce fait d’armes, droit à la vénération éternelle dudit directeur qui n’était pas davantage fait pour être veuf que dirigeant d’entreprise.

Le studio était dans le fond du garage ; la régie sur le devant, donnant par une large baie vitrée sur l’étroite rue qui bordait le port de pêche.

Avant de créer Embruns FM au début des années quatre-vingt, quand les « radios libres » fleurissaient, Georges Dugrain tenait un magasin d’article de pêche et avait voulu sauter sur l’opportunité de faire de la publicité gratuite pour son activité principale. Puis il s’était pris au jeu au point de ne plus s’occuper que de la radio. Il avait eu la chance de conserver sa fréquence au moment de la redistribution puis de se positionner sur un nouveau créneau corporatiste lorsque Saint-Lys radio avait cessé d’émettre le 16 janvier 1998 à 20 heures. Durant cinquante ans, des générations de pêcheurs, skippers et commandants de navires avaient été suspendues à cette fréquence sur les ondes décamétriques dont la base était loin de toute mer, à l’intérieur des terres à proximité de Toulouse. Embruns FM était devenu l’interface entre le continent et l’océan, le lien de service et de proximité avec ceux qui prenaient le large. En tout cas, c’était le projet. Quant à savoir à quel point il était abouti, c’était une autre histoire.


— Vous aimez le jazz ? En tout cas, moi j’adore ça. Je vous propose un morceau de Kyle Eastwood, le fils doué du grand Clint. Souvenez-vous, il était à ses côtés dans Honkytonk Man en 1982. Pratiquement deux heures de pur bonheur. On est bien d’accord : Kyle ; rien à voir avec Scott qui a encore moins de charisme qu’une moule de bouchot… Non, je déconne… Amis conchyliculteurs, ne débarquez pas dans ce studio pour me lyncher. Ou alors, venez avec une pleine marmite de moules à la marinière – mes préférées –, j’offre le blanc parfait pour les accompagner ! Juste après ce morceau, je prends le premier appel. Ne vous impatientez pas, je reviens dans une poignée de minutes. Vas-y, Kyle, c’est à toi…


« Doc » était surexcité. Un mélange de coke et d’alcool venant se surajouter à un état permanent. Il se lâchait totalement le soir à l’antenne, comme si c’était une façon de contrebalancer la retenue nécessaire dont il devait faire preuve dans son cabinet de consultations le reste du temps.

Il appuya énergiquement sur la touche « Enter » du clavier disposé devant lui afin de lancer le morceau et se recula en faisant basculer le dossier de son fauteuil vers l’arrière. Le siège de la régie était incontestablement le meilleur de la station.
Ayant son casque audio sur les oreilles, il n’entendit pas la porte coulissante s’ouvrir dans son dos. À peine prêta-t-il attention au léger courant d’air qui fit frissonner les feuilles du « conducteur » de l’émission disposées devant lui sur la console.
Patrick entra sur la pointe des pieds, ne sachant pas si l’animateur était à l’antenne car son corps massif faisait écran à la lumière rouge qui servait de témoin à l’ouverture du micro. Après avoir refermé la baie vitrée, il fit les quelques pas restants sans le moindre bruit et déposa un baiser léger dans le cou de « Doc » avant de lui lécher sensuellement l’extrémité du lobe de l’oreille droite que le casque ne recouvrait pas totalement.

À quatorze ans, le jeune garçon en paraissait facilement deux ou trois de plus. Il était plus grand que la plupart de ses camarades et affichait une sûreté de soi digne de celle d’un adulte. Seuls le bermuda, le t-shirt informe, les Converses oranges passées sans chaussettes et le skateboard qu’il traînait en permanence avec lui établissaient ce qu’il y avait d’enfantin en lui.
« Doc » fit pivoter son siège pour lui faire face et Patrick lui planta un baiser sonore sur la bouche, indiquant ainsi qu’il avait vu qu’ils n’étaient pas à l’antenne.

— Je viens à peine de commencer, je ne t’attendais pas si tôt.
— J’avais envie d’être avec toi, répondit le garçon d’un ton mi-boudeur mi-espiègle. On pourrait s’amuser pendant que tu fais ton émission, je suis sûr que ça t’exciterait… ajouta-t-il en se laissant tomber sur les genoux de son amant, puisqu’il ne faut pas craindre de nommer les choses.
— Je travaille, là…
— Moi aussi. En tout cas si tu me laisses faire !

« Doc » se dit que ce gamin était encore plus pervers qu’il ne l’avait diagnostiqué. Leur relation s’avérait bien plus dangereuse qu’il ne l’aurait pensé. Cela finirait par lui éclater à la figure telle une bombe incendiaire qui dévasterait tout son univers. Il avait tout jeté par-dessus les moulins pour ce petit con : le bon sens, la déontologie professionnelle, la loi. Mais c’était si bon, du moins quand il ne sentait pas la menace derrière les mots doux exprimés trop brutalement.


— Ça ne se bouscule pas au standard, ce soir. Alors, en attendant que vous veniez me raconter votre vie, je vais vous parler de la mienne, dit-il en revenant sur les ondes. Il y a une expression québécoise qui m’a toujours plu et qui dit « Ça parle au Diable » afin de marquer la surprise ou un grand étonnement. L’autre jour, en me baladant sur Internet, je suis tombé sur un groupe que je ne connaissais pas – Mes Aïeux – et qui a sorti un album qui reprend cette expression pour titre. Je vous propose d’en découvrir un extrait ensemble.

Il lança le morceau et Patrick, qui s’était levé pour fureter dans la pièce pendant qu’il parlait, vint se reposer sur ses genoux, enlaçant son cou de ses bras frêles de gamin monté en graine. Trop maigre avec des membres trop long et fins, en aparté « Doc » le surnommait « le phasme ».

Contre son ventre, il pouvait sentir l’érection de Patrick et voyait à son sourire que celui-ci en avait parfaitement conscience. L’un et l’autre savaient comment tout cela allait finir. Ce ne serait pas la première fois. La baie vitrée était recouverte d’un film réfléchissant qui empêchait de voir la pièce depuis l’extérieur.
C’est alors que le téléphone sonna. « Sauvé par le gong », pensa-t-il.


*


L’enfant – désormais appelons-le Éric pour plus de simplicité – avait longuement hésité à se saisir du combiné mais le désir de se confier à quelqu’un se faisait de plus en plus pressant depuis que le toubib avait suturé ses coupures et bandé son poignet en l’encourageant à parler de ses problèmes.

Depuis des mois, il avait pris l’habitude d’écouter « Doc » dans son lit avant de s’endormir. Il ne partageait pas toujours ses goûts musicaux ni ses blagues parfois un peu foireuses, mais il aimait les moments où les gens appelaient pour discuter de leurs petits tracas ou grandes solitudes. Ça ne ressemblait pas à un déballage malsain, c’était au contraire des instants d’émotion qui pouvaient être intenses, souvent drôles.

L’animateur avait le talent d’écouter sans interrompre et de relancer d’un mot ou d’une phrase courte quand il sentait un « blanc » s’installer. Il gardait en permanence une distance sérieuse qui tranchait avec les bêtises qu’il lançait habituellement entre les disques lorsqu’aucun appel ne venait. Les conseils qu’il susurrait au micro semblaient de bon sens.

Cette voix qui le rejoignait sur son oreiller au moment où il cherchait le sommeil était devenue pour Éric comme une sorte d’amie intime à laquelle on pouvait tout dire sans craindre un jugement trop rapide ou une rebuffade agacée. Dans ces conditions, pourquoi ne pas prendre « Doc » pour confident de ce mal-être qui le taraudait et qui le rendait d’autant plus malheureux qu’il ne le comprenait pas ?
Il composa le numéro de la station de radio d’un doigt fébrile. C’était un numéro facile à retenir et qu’il avait mémorisé au fil du temps sans même en avoir conscience.
— David Garver à l’appareil. Qui m’appelle ? demanda la voix qu’il connaissait bien.


Par mesure de précaution, « Doc » ne décrochait jamais les appels en direct, il filtrait en échangeant quelques mots avec la personne au bout du fil pour éviter les mauvaises surprises telles qu’insultes, plaisanteries douteuses ou respirations saccadées suffisamment suggestives.
— Je m’appelle Éric, j’ai quatorze ans et… tout à l’heure je me suis ouvert les veines… c’était pas un accident même si j’ai prétendu le contraire…
La voix était juvénile et hésitante ; calme également, ce qui rassura le psy qui prit aussitôt le pas sur l’animateur de radio. D’un geste de la main, il repoussa Patrick qui avait commencé à lui dégrafer sa ceinture et celui-ci s’écarta en lui lançant un regard boudeur et courroucé.
— Attends une seconde… Éric… c’est bien ça ?
— Oui.

— Je reprends l’antenne et on continue notre conversation en direct, tu veux bien ?
— Pas de problème.
La chanson du groupe québécois touchait à sa fin. « Doc » fit grâce à ses auditeurs du commentaire qu’il avait préparé sur Mes Aïeux dont ce premier album n’avait rien d’emballant au contraire du suivant et enchaîna aussitôt avec l’appel de son auditeur.
— Nous avons avec nous Éric, un jeune garçon de quatorze ans qui vient de me dire qu’un peu plus tôt dans la soirée il s’est sciemment ouvert les veines… Je crois que la première question que nous nous posons tous, avant de connaître la cause de son geste, est de savoir s’il va bien et si on lui a porté secours.


Converser avec « Doc » au téléphone avait quelque chose d’irréel. Éric, qui était un fidèle auditeur à sa façon, n’éprouvait aucune appréhension à se confier à cette voix qui susurrait presque quotidiennement à ses oreilles tandis qu’il écoutait la radio sous ses draps jusqu’à une heure avancée de la nuit. Pour cela, il n’avait pas la moindre conscience du fait que ses paroles dites en confidence étaient entendues par des centaines, voire des milliers, d’auditeurs. Le combiné téléphonique qu’il tenait dans la main faisait office de grille de confessionnal, il créait l’illusion d’une intimité qui n’existait pas, d’un secret qui ne serait ni garanti ni préservé. Se confier ainsi à « Doc » était un acte plus désespéré encore que de s’ouvrir les veines. C’était moins douloureux et d’autant plus dangereux.

Il raconta tout ce qui s’était passé plus tôt dans la soirée, comment il avait volontairement cassé le verre avec lequel il s’était entaillé le poignet – après en avoir choisi un qui était déjà ébréché pour ne pas nuire davantage à ses parents –, la façon dont sa mère l’avait découvert « pissant le sang » au-dessus du bac à plonge et le mensonge rassurant qu’il lui avait servi. Il racontait tout cela avec détachement, au point qu’il avait l’impression que c’était irréel ou que cela ne le concernait pas directement. Il avait sincèrement voulu mourir, n’y était pas parvenu et en quelque sorte avait tourné la page.
— Pourquoi un jeune garçon comme toi peut-il vouloir mourir ainsi ? demanda l’animateur. Il est fort probable que le psychiatre aurait formulé la question différemment et en empruntant quelques détours, mais là il s’agissait de garder les auditeurs en haleine.
— Je ne sais plus où j’en suis. Je ne comprends pas ce qui m’arrive et ça me fait peur, répondit l’enfant dans un sanglot étouffé qui le replongeât au plus profond de l’abîme dans lequel il se débattait.


Dans la régie, Patrick tentait d’attirer l’attention de « Doc » ; il voulait lui dire qu’il connaissait cette voix, que cet imbécile d’Éric n’avait même pas songé à se présenter sous un autre prénom. Cette situation excitait en lui tout ce qu’il pouvait y avoir de malsain. Rien ne lui faisait tant plaisir que de se moquer d’autrui et de rabaisser chacun dès qu’une occasion se présentait. Cependant « Doc » était pris dans son dialogue avec le gamin suicidaire et ne prêtait pas attention aux pitreries de son jeune amant ; il sentait la faille chez son interlocuteur et tâchait de rester concentré afin de le garder en ligne le plus longtemps possible pour l’aider à chasser les idées douloureuses qui l’avaient déjà conduit aux portes de l’irréparable.

Il n’était pas facile pour Éric d’exprimer une pensée aussi confuse que celle contre laquelle il se débattait. Les mots venaient mal et il n’était pas certain qu’ils soient les bons.

— J’ai… J’avais ? Je ne sais plus très bien ce qu’il faut dire… Un camarade, un ami avec qui nous étions toujours ensemble depuis les petites classes. On faisait toujours tout tous les deux… Mais depuis le début des vacances, je n’ai plus de nouvelles. On avait pourtant projeté plein de trucs à faire, mais quand je l’appelle sur son portable ou lui laisse un message sur le Net, il ne me répond pas. L’autre soir, j’ai téléphoné chez lui et sa mère m’a répondu que justement il était sorti pour me rejoindre et ne devrait plus tarder. Mais il n’est pas venu. J’étais juste son alibi et il ne m’avait pas mis au courant… Je ne comprends pas ce qui se passe, ce que j’ai pu faire ou ne pas faire pour qu’il s’éloigne et rompe ainsi les ponts entre nous.
La voix se brisait par instants et montait brusquement dans les aigus à d’autres. La mue n’arrangeait rien à un mal-être déjà profond. Il sentait bien tout ce qu’il y avait de ridicule à la fois dans ce drame et la façon dont il l’exprimait. Il s’en ouvrit à son interlocuteur.
— Ne t’inquiète pas, on n’est jamais ridicule quand c’est le cœur qui parle. Il n’y a que ceux qui trouvent que ça l’est qui sont stupides.


Patrick avait attrapé un bloc-notes sur le bureau et griffonné en hâte un message qu’il fit passer à son amant : « Je le connais. Ce crétin est en train de parler de moi ! » Après avoir manifesté sa surprise d’un froncement de sourcils, « Doc » repoussa le gamin d’un geste de la main. Il n’était pas certain de pouvoir le croire, cependant la nonchalance que lui décrivait Éric correspondait bien au comportement habituel de Patrick. Il y avait fort à parier que ce dernier avait servi plus d’une fois d’alibi pour que l’autre vienne le rejoindre dans le studio pendant ou après l’émission.

— Il est possible que ton camarade ait rencontré une jeune fille avec laquelle il aime passer du temps. Y a-tu pensé ? demanda-t-il en espérant que sa voix ne trahirait pas son scepticisme.

— Ça changerait quoi ? Il peut bien flirter ; en quoi cela justifie-t-il son silence avec moi ?
Patrick se tordait de rire au sol, tout en en profitant pour ramper vers « Doc » afin de reprendre ses manœuvres là où il les avait laissées. L’animateur le repoussa du pied avec un rien d’agacement. Il pressentait un véritable drame là où son compagnon ne voyait que matières à moqueries.
— Je sens une certaine possessivité dans tes réponses. En tout cas un sentiment exclusif vis-à-vis de ce garçon. Est-ce qu’il t’est venu à l’esprit qu’il puisse s’agir – au moins de ta part – d’une histoire qui irait au-delà de la simple camaraderie ou d’une grande amitié ?
— Quoi ? Je ne comprends pas.
— Je parle d’amour. Es-tu amoureux de ce garçon ? As-tu envie de passer plus de temps avec lui pour jouer à d’autres jeux, découvrir d’autres sensations ?

— Non !!! Je suis pas pédé ! S’écria Éric, sincèrement ébranlé à l’idée qu’on puisse l’interroger ainsi.
« Doc » prit la réponse comme une insulte personnelle. Il avait trop souffert lui-même du mépris dans son adolescence et les premières années de sa vie d’homme pour supporter encore certains mots, les étiquettes et les clichés qui s’y associaient.
— Quand bien même ! Si c’était le cas et si ton camarade était dans les mêmes dispositions, ça ne serait rien d’autre qu’une banale histoire d’amour dont on ne doit pas faire un drame. Non ?

Éric se mordit la lèvre supérieure, presque jusqu’au sang. Il n’arrivait pas à expliquer à « Doc » les sentiments qui l’animaient, qui le minaient et que lui-même ne s’expliquait pas. Il avait cru trouver du secours auprès de l’animateur mais il se rendait compte à quel point c’était impossible.
— Mais j’aime les filles, j’ai plein de copines. C’est juste que c’est mon meilleur ami depuis toutes ces années et que je ne comprends pas pourquoi il m’évite tout d’un coup, sans explication. Je ne le comprends pas et, vous, vous ne me comprenez pas non plus. Désolé de vous avoir dérangé, conclut-il en raccrochant.


Dégoûté par la tournure prise par cet échange dont il avait tant attendu – même s’il ne savait quoi au juste – Éric coupa la radio afin de ne pas entendre la fin de l’émission et enfouit sa tête sous un oreiller. C’est ainsi que ses parents le découvrirent en rentrant. Un peu de sang avait suinté à travers le bandage et taché la taie, mais sa respiration régulière les rassura.

Le garçon ne sut jamais à quel point il avait été bien inspiré de couper la radio. Il n’entendit pas les appels des auditeurs qui suivirent, chacun y allant d’un avis tranché, plus ou moins aimable à son endroit. Entre compassion et condamnation à on ne sait quelle punition divine.

« Doc » eût la nausée. Où donc avait-on vu que les homos étaient mieux acceptés ? Les pires commentaires étaient ceux des jeunes, filles autant que garçon. On la croit profondément endormie, mais là bête reste éternellement tapie dans l’ombre, prête à bondir à la moindre occasion.
Patrick affichait un sourire sardonique. Il imaginait déjà comment torturer Patrick, à qui il n’avait pourtant rien à reprocher, si ce n’est d’avoir détourné « Doc » de son attention à un moment qu’il avait imaginé porteur de délices.
— Dégage ! Tire-toi de là ! Rugit l’animateur en lui montrant la porte vitrée. Il venait de comprendre tout ce qu’il y avait de mauvais sous le visage angélique du gamin et en éprouvait soudain un frisson de terreur.
— Ok. À demain soir. Même endroit, même heure… Amuse-toi bien avec tes auditeurs.

(À suivre…)

samedi 25 décembre 2021

Son cercueil


La boîte est là, devant moi, dans le silence et le froid de l’église quasiment déserte. Je me dis que le personnel des pompes funèbres aurait pu rester pour faire nombre, cependant je comprends que ces hommes et cette femme se sentent mieux à l’extérieur à griller des cigarettes en échangeant des plaisanteries sous le timide soleil de cette fin d’automne.

Des obsèques ont toujours une note triste et nostalgique ; à plus forte raison quand, de surcroît, il n’y a pas foule… Ce qui, ici, est un euphémisme si l’on considère le peu de participants à l’office en dehors du prêtre et de la vieille paroissienne qui le sert en l’absence de tout enfant de chœur. La dame cacochyme pourrait tout aussi bien être allongée dans la caisse vernissée.
Cette réflexion me fait penser à un lointain enterrement où le curé était si vieux, si frêle, qu’à la grille du cimetière j’avais entendu quelqu’un dire : « Il n’ira pas loin, il pourrait être le prochain » et le chauffeur du fourgon lui répondre : « Ne vous inquiétez pas, celui-là, on a un œil sur lui depuis un moment » tandis que tous ceux qui avaient comme moi capté cet échange riaient franchement et un peu trop fort dans le silence d’une campagne dont la vie semblait suspendue par le fait que tout le village ou presque était réuni un peu plus loin autour de la tombe béante.


Comme à chaque fois dans de telles circonstances, mon regard vagabonde et ma pensée s’évade. Je regarde autour de moi les statues, tableaux et tapisseries, les détails architecturaux, le chemin de croix qui est pour moi une grande passion, l’autel bien évidemment, le lutrin, les chandeliers et tant d’autres petites choses qui me sont occasion d’évasion. Les messes d’enterrement m’ennuient à mourir, si l’on veut bien me passer cette image. Je n’y trouve aucun réconfort, sans doute parce que je ne crois pas à un « après » dont cette liturgie constituerait le seuil.
J’écoute, je participe à ma façon, c’est-à-dire avec un profond respect pour cette croyance que je ne partage pas. À force, j’ai même fini par retenir quelques prières de base comme le « Je vous salue, Marie », le « Notre Père » et le « Credo. » il m’arrive de les réciter en play-back lorsque je sens des regards se poser sur moi. Je ne trempe pas mes doigts dans le bénitier ni ne me signe parce qu’il me semble que ce serait offenser Dieu si jamais…

Depuis l’enfance, je m’imagine que s’il y a un Dieu quelque part, qui nous observe en permanence et sait tout de nous, il doit détester les hypocrites qui lui font perdre un temps nécessairement précieux par leurs simagrées. Alors, si jamais je devais être jugé un jour, il me semble inutile de charger ma barque par avance.


Posé sur des tréteaux habillés d’un drap de velours bordeaux, le meuble de chêne clair aux poignées d’acier brossé semble regarder vers l’assistance et tourner le dos à l’autel si ce n’est à l’Église.
Je ne peux m’empêcher de m’interroger, à chaque fois et plus encore aujourd’hui, à la forme bizarre des cercueils européens. Ce rectangle imparfait qui semble s’élargir à hauteur d’épaules comme si l’on cherchait à en améliorer le confort. Est-ce pour cette raison que certains auteurs de polars parlent d’un « costume en sapin » ?

Le chêne doit peser son poids mais je sais qu’en revanche le corps, à l’intérieur, est si frêle que les porteurs s’en apercevront à peine.
J’imagine que l’intérieur est capitonné de satin blanc, avec un mince coussin assorti pour rehausser la tête et donner l’impression d’un endormissement paisible. Visiblement, Svetlana a voulu faire les choses au mieux pour son grand-père ; sans doute mue par une sorte de sentiment de culpabilité pour ne pas avoir été assez présente auprès de lui.

Je sais que Viktor aurait souhaité quelque chose de plus simple. Pour tout dire, de dépouillé. Une caisse rectangulaire de bois blanc, faite de planches sinon grossières du moins non rabotées. Un peu comme on en voyait dans certains westerns à l’époque où il les regardait avec sa fille à la télévision les mardis soir. Le vieil homme avait des goûts simples en même temps qu’une sainte horreur du gaspillage. Il me semble l’entendre pester : « On ne conclut pas cent ans de pauvreté par un luxe inutile. »


J’observe Svetlana à la dérobée. Je ne la connais pas autrement que par les confidences de son grand-père. Nous nous sommes parlé au téléphone juste après le décès mais nous ne nous sommes rencontrés que tout à l’heure sur le parvis de l’église, alors que la petite poignée d’amis se regroupait pour le dernier adieu. Il n’était pas difficile de l’identifier puisque c’était la seule inconnue de tous, sans cela sa charpente massive contrastait tellement avec la silhouette frêle du vieil homme que personne n’aurait fait le moindre rapprochement.

Engoncée dans un imperméable sombre qui descend trop bas sur ses jambes, elle semble absente, retirée en elle-même et pour tout dire un peu perdue. Personne ne l’accompagne. Est-elle mariée ? A-t-elle des enfants ? Je sais seulement qu’elle aborde la quarantaine car je me souviens de Viktor m’expliquant qu’elle était née le 10 mai 1981, ce qui resterait la plus belle chose qui soit arrivée ce jour-là. Il avait pris l’élection de François Mitterrand et l’entrée de communistes au gouvernement comme un affront personnel. Soixante ans après sa naissance, il se sentait rattrapé par la meute qui avait ruiné et poussé sur les routes de l’exil l’ensemble de sa famille.

« Je n’ai jamais connu la richesse autrement que dans les yeux débordant de nostalgie de mes parents et grands-parents », racontait-il lorsqu’un événement quelconque surgissait qui ravivait une tristesse familiale inextinguible. Pourtant, il y avait une joie réelle dans le tempérament de cet homme qui revendiquait tout le bonheur d’une vie privée de richesse matérielle. Il ne voulait pas s’attarder sur les épreuves, désirait au contraire ressasser tout ce qu’il y avait eu de positif dans cette longue vie pour mieux en gommer les peines.


Mes yeux reviennent à nouveau sur la bière et je me demande si Svetlana l’a véritablement voulue telle ou si l’employé des pompes funèbres lui a insidieusement forcé la main. Sous prétexte de vous accompagner dans un moment difficile, ces vautours savent vous donner mauvaise conscience afin de vous amener à dépenser plus que prévu ou nécessaire. J’en sais quelque chose pour être passé par là et je subodore que la mort est un commerce juteux qui n’est pas à la veille de connaître la crise.

Lorsque mon père est décédé brutalement d’une rupture d’anévrisme, il y a dix ans, je me suis retrouvé à devoir organiser ses funérailles dans la moindre idée de ce qu’il aurait souhaité. Il nous était arrivé d’avoir avec mes parents des discussions sur la manière dont chacun d’entre nous envisageait ses obsèques, cependant il était toujours resté vague comme si la chose ne le concernait pas. Au mieux, il nous conseillait d’abandonner son corps dans une décharge à la nuit tombée.

Comme nous n’avions pas de caveau familial à proximité, suite à de nombreuses migrations professionnelles, j’ai opté pour une crémation qui présentait l’avantage de réduire l’encombrement dans l’attente d’un choix de lieu définitif.

Je suis allé aux pompes funèbres municipales le nez au vent, sans préparation ; j’avais vingt ans et pas la moindre idée de ces choses, des multiples choix à faire. Ma peine me tenait debout, m’obligeait à avancer pour suppléer ma mère effondrée et prostrée devant l’incompréhensible. Je voulais bien faire, mais quand on ne sait pas à quoi s’attendre…

Après avoir réglé différents papiers, le fonctionnaire municipal m’a conduit dans une vaste pièce encombrée de cercueils de tous bois et toutes formes. Une sorte de showroom de prêt-à-porter. Tout cela m’avait l’air d’un luxe prétentieux autant qu’inutile. « Vous n’avez rien de plus simple ? Après tout, c’est juste pour cramer… » On m’a regardé comme si je venais de tuer le défunt. Les choses ne se sont guère arrangées avec le choix de l’urne. Comme je choisissais une petite boîte ronde presque plate qui ressemblait à une tabatière, le type s’est carrément offusqué : « Mais, Monsieur, on ne met qu’une cuillerée de cendre là-dedans, c’est simplement pour le souvenir ! » Je me sentais coupable et cela m’agaçait. « Désolé, c’est la première fois que je fais cramer mon père et ça ne se reproduira plus » répondis-je d’un ton cassant avant de désigner un pot de terre cuite qui ressemblait à un saloir comme j’en avais vu près de l’âtre dans les campagnes. J’ai pensé que l’idée du saloir aurait plu à mon père qui en plus de posséder bon appétit était un fin gourmet.

Je finis d’aggraver mon cas en refusant l’impression de faire-part et la parution d’un avis d’obsèques dans le journal local. Sans famille, sans véritables amis si ce n’est quelques collègues de travail, pourquoi claironner un deuil qui ne concernait que nous ? Les collègues seraient probablement venus au crématorium par souci des convenances mais je voulais éviter à maman le défilé des condoléances aussi malhabiles que peu sincères.


Pourquoi repenser soudain au cercueil de mon père devant celui de Viktor ? Bien sûr, quelle qu’elle soit, une cérémonie appelle la comparaison avec une autre, baptême, mariage, enterrement peu importe, on revoit des occasions similaires. Pourtant, mon père n’est pas passé par l’église et Viktor n’ira pas au crématorium. Où vont se nicher les ressorts de l’inconscient ?

Et puis la lumière se fait. Tout est dans le cercueil, si j’ose dire. Ils sont identiques, à la nuance de vernis près. Or, celui dans lequel mon père est arrivé dans le fourgon mortuaire n’était pas celui que j’avais choisi, qui était plus sobre. À tel point que j’ai cru qu’il s’agissait d’un autre convoi jusqu’à ce qu’un appariteur mécontent nous fasse signe de nous dépêcher.

Pour ma mère, morte trois ans plus tard, les choses furent plus simples car elle avait tout réglé d’avance, jusqu’au choix de la composition florale. On me montra le cercueil et l’urne sur catalogue. Comme je n’avais pas mon mot à dire, je regardais cela rapidement et me hâtais d’oublier ces détails. Je serais bien en peine aujourd’hui pour en parler.

Je ne sais pourquoi, j’ai la certitude que je me souviendrai longtemps de celui de Viktor jusque dans les moindres détails. Je garderai le sentiment que « ce costume était trop grand pour le rôle » ; cette caisse qui me paraît immense et dans laquelle le corps frêle et tassé du centenaire doit flotter. Tout à l’heure, lorsqu’on le portera vers la sortie, ne va-t-on pas l’entendre bouger et se cogner aux parois ? Je souris à cette idée idiote ; il me dirait lui-même : « C’est bien Michka, il faut garder le moral et prendre tout cela à la rigolade. Seules les larmes de bonheur ont le droit de nous inonder ! »


Ces trois dernières années, c’est un sentiment d’amitié et d’affection réciproque qui nous a liés, Viktor et moi. Pourtant, rien ne nous y prédestinait tant nous étions de nature sauvage, pleins de réserve l’un comme l’autre. D’ailleurs, nous avions vécu durant deux ans, séparés par le mur mitoyen de nos appartements respectifs au rez-de-chaussée d’un petit immeuble collectif sans jamais nous croiser ni avoir conscience de la présence discrète de l’autre derrière la cloison de béton.

Cet après-midi-là, j’étais absorbé par mon travail lorsque j’avais été dérangé par des coups frappés contre un mur. J’avais d’abord pensé qu’il s’agissait d’un locataire faisant des travaux, mais la régularité quasi métronomique du phénomène attira mon attention. Je déterminais assez rapidement que le bruit venait de l’appartement mitoyen. Collant mon oreille à la cloison, il me sembla entendre des râles étouffés. Je sortis aussitôt pour aller frapper à la porte de mon voisin.

L’huis était manifestement mieux insonorisé que le mur, aussi ne distinguai-je aucun son venant de l’appartement. Après avoir frappé à nouveau et appuyé sur la sonnette, mû par je ne sait quel instinct, j’actionnais la poignée et la porte s’ouvrit.

Viktor était recroquevillé à terre dans la minuscule entrée qui distribuait les toilettes et la salle de bains avant de donner accès à la pièce à vivre. Dans sa main droite, il tenait une canne de marche par la base et frappait le mur du pommeau.

Je me précipitais pour lui porter secours et, constatant qu’il ne présentait aucune blessure apparente, l’aidais à se relever afin de l’installer dans un fauteuil.

Comme je lui proposais d’appeler le Samu, il refusa catégoriquement en arguant que son médecin ferait l’affaire et qu’il allait l’appeler.

— C’est un vieil ami, dit-il, si tant est qu’un homme de mon âge puisse se vanter d’en avoir.

Devant ma mine ahurie, il crut bon d’ajouter que le praticien avait trente et quelques années de moins que lui, le qualificatif « vieil » renvoyant à la durée de leur fréquentation. Il parlait avec un sérieux que tempérait une lueur sarcastique dans ses yeux clairs.


M’étant assuré qu’il ne s’était pas blessé dans sa chute et était confortablement installé pour téléphoner au médecin, je lui proposais de m’appeler lorsque celui-ci serait parti afin que je puisse aller chercher ses médicaments à la pharmacie en cas de besoin.

— Je suis votre voisin, vous n’aurez qu’à taper contre le mur comme tout à l’heure. Mon nom est Michel Troyat, me présentai-je.

— Est-ce une plaisanterie ou une coïncidence ? Je m’appelle Tarassov… Viktor Tarassov, précisa-t-il en gloussant.

Il y avait là manifestement une matière à plaisanterie que je ne parvenais pas à saisir. Plus tard, il devait me préciser que Tarassov était le patronyme d’origine de l’écrivain Henri Troyat.


Son médecin lui ayant conseillé le repos, Viktor accepta mon aide et c’est ainsi qu’après être allé à la pharmacie pour lui ce premier soir, je pris l’habitude les jours suivants de faire ses courses en même temps que les miennes. Puis, de fil en aiguille, j’en vins à lui proposer des plats que je préparais moi-même et de son côté il m’invita à partager quelques spécialités russes, les « plats nostalgiques » dont il tenait la recette de sa mère qui les préparait dans ses moments de spleen et qui les transportaient tous les trois vers cette Russie sublimée qui n’avait peut-être jamais eu d’existence que pour eux. Viktor était un merveilleux cuisinier ; il en était très fier et aimait répéter qu’avec l’âge il avait sans doute le geste plus lent mais gardait la main sûre.

Nous étions convenus qu’il tape contre la cloison en cas de besoin pour que j’accoure, aussi changeai-je mes habitudes ; je ne mettais plus de casque pour écouter de la musique en travaillant et ne réglais la chaîne hi-fi qu’en fond sonore.

Dessinateur de presse et illustrateur de livre pour enfants, j’ai la chance d’exercer un métier libre de contraintes horaires et que je peux pratiquer n’importe où sans devoir pointer à un quelconque bureau. Viktor me félicitait de cette liberté qu’il n’avait pas connue.

Au fur et à mesure de nos échanges, nous avions évoqué nos vies, parlé de nos rêves et de ce qu’ils étaient devenus. Nous le faisions autour d’un verre de thé qu’il remplissait au robinet du samovar qui trônait en permanence sur la table ronde au centre de la pièce à vivre de son T2. L’ustensile en laiton était l’héritage familial auquel il tenait le plus car c’était tout ce qu’avaient pu sauver ses parents en quittant précipitamment Moscou en 1917, avec des bijoux cousus dans la doublure de leurs manteaux mais qui avaient fondus rapidement dans l’exil.

Né en 1920 à Paris où son père était devenu chauffeur de taxi comme près de trois mille Russes blancs, Viktor n’avait rien connu de la splendeur ancestrale des siens, qui n’avait été pour lui qu’une nostalgie vague, construite sur des souvenirs qui ne lui appartenaient pas.

L’argent ne coulant pas à flots à la maison, à l’adolescence il avait été placé en apprentissage chez un chausseur du Xe arrondissement qui pratiquait la vente en gros en même temps qu’aux particuliers. Il était resté dans cette place durant une soixantaine d’années, jusqu’à ce qu’on le remercie à l’occasion du rachat de l’entreprise. Il y avait été heureux à sa façon, tout en en payant les conséquences par une scoliose à force de se mettre à genoux devant tant de pieds qui demandaient de multiples essayages avant de se décider. Il lui avait fallu supporter les clientes indécises, les acariâtres, les maris excédés et impatients, les enfants turbulents qui courraient dans l’étroite boutique en frôlant les piles de boîtes à chaussures avant de finir par les renverser comme pour lui donner un surcroît de travail.

Bien sûr, la guerre et l’Occupation avaient été un intermède particulier et il lui avait fallu attendre la Libération pour épouser la jeune vendeuse dont il était éperdument amoureux depuis si longtemps. Marie lui avait donné une fille, Madeleine, née en 1950. D’une certaine manière, leur ménage avait été une sorte de miroir de celui de ses parents : la difficulté d’avancer dans un monde différent, avec des ressources limitées. Marie avait deux ans de moins que lui, mais elle avait cru bon faire mentir les statistiques en mourant bien avant lui, à l’âge de soixante-dix ans. Madeleine avait eu une fille à qui elle avait décidé de donner le prénom de Svetlana pour la rattacher à l’histoire de sa famille paternelle mais aussi parce que le bébé était blond et que l’origine de ce prénom suggère « lumière, clarté » et par extension « qui a la peau blanche ; les cheveux clairs ». Madeleine était morte à cinquante-trois ans d’un cancer, laissant orpheline une jeune fille de vingt-trois ans qui n’avait jamais connu son père et qui s’était raccroché à son grand-père le temps de finir ses études. Avant de sortir de sa vie progressivement, sans qu’il y ait la moindre brouille entre eux, simplement comme on se sépare d’amis avec lesquels on n’a plus de centres d’intérêt communs.

— Svetlana me croit immortel au prétexte que je suis sans doute le plus vieux parmi ses connaissances, Michka… Il ne faut pas lui en vouloir pour cela. Je ne lui en veux pas.

Viktor avait pris le pli de me surnommer « Michka » qui est bien entendu le diminutif de « Mikhaïl » – version russe de mon prénom – mais aussi parce qu’il s’agit de l’appellation générique des ours en Russie.

— Nous, les Russes, appelons les ours « Michka » comme vous appelez les ânes « Martin », m’avait-il expliqué, ajoutant dans un grand éclat de rire que ceci me convenait à la perfection car j’étais une sorte de plantigrade ne quittant sa caverne qu’à regret, ce en quoi il m’était difficile de lui donner tort.


Dans le froid de cette église, devant ce cercueil sur lequel tombe un rai de soleil lumineux, je me rends compte que Viktor a été pour moi une rencontre capitale. Bien sûr, pas besoin d’une psychanalyse pour comprendre qu’il a représenté le grand-père que je n’ai jamais eu, mais je doute que les choses se réduisent à une analyse aussi simpliste que cela.

Non ! Il y a eu entre nous un lien d’amitié très fort. J’irai même jusqu’à parler de complicité. De fait, nous étions comme deux gamins espiègles décidés à bousculer le train-train quotidien de leurs solitudes. Ce furent trois ans d’une camaraderie intense, qui vont se terminer aujourd’hui quand son cercueil quittera la nef pour un lointain cimetière.

Viktor avait rompu avec la tradition orthodoxe de sa famille. Toute son enfance, il avait assisté aux offices de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky de la rue Daru, mais se considérant davantage Français que Russe il avait décidé d’opter pour l’Église de Rome. « Il y a là des subtilités liturgiques qu’un mécréant comme toi ne peut pas comprendre », résuma-t-il avec un mouvement de la main chassant toute question subsidiaire lorsqu’il m’en parla.

Devant son cercueil, je me demande si – au fond – il n’était pas tout aussi mécréant que moi ; si sa fidélité à l’Église ne tenait pas davantage d’une certaine nostalgie de son enfance et de la foi réelle de ses parents. Je repense à la façon dont François Mitterrand avait résolu la question par son célèbre « une messe est possible ». Ce n’est pas lui faire injure qu’envisager cela.

À cent ans, Viktor ne parlait que rarement de la mort et au grand jamais de la sienne. Il émanait de lui une sérénité rare devant la chose. Il était totalement détaché de la mort, au sens où d’autres se sentent détachés de la vie. Aucun doute que l’une soit le terme de l’autre, par conséquent pourquoi se préoccuper de l’inéluctable ?


Si sa mort ne le préoccupait pas, en revanche il avait tenu à mettre en ordre tous ces papiers pour que sa petite-fille – seule parente qui lui restait – ne se trouve pas dans l’embarras le moment venu.

Il m’avait donné les coordonnées de Svetlana en me faisant jurer de ne m’en servir que pour lui annoncer le décès et en aucun cas s’il devait être hospitalisé pour une agonie interminable. Toute sa vie il s’était montré discret, c’était une manière d’élégance ; il n’était pas question que cela change sur le tard.

Je n’ai eu aucun mal à respecter ce vœu puisque Viktor est mort tranquillement dans son sommeil, assis dans son fauteuil face à la télévision devant laquelle il aimait s’assoupir. C’est ainsi que je l’ai trouvé il y a quatre jours, samedi matin, en venant m’enquérir des courses dont il avait besoin.


Je regarde Svetlana à la dérobée… Quarante ans, longs cheveux blonds tressés et ramassés en chignon sur l’arrière du crâne, silhouette athlétique d’une nageuse de l’Est comme aux temps de l’URSS.

Nous nous sommes parlé au téléphone lorsque je lui ai annoncé le décès de son grand-père et quelques minutes tout à l’heure avant le début de la cérémonie. C’est un peu court pour se faire une idée précise de la personne. Je sais juste qu’elle n’entretenait plus de rapports intimes avec Viktor depuis des années. C’est pour cela qu’elle n’a pas jugé bon de marquer son centenaire. Savait-elle seulement son âge ? Se souvenait-elle de la date de son anniversaire ? Nous avions fait la fête tous les deux, une fête minimaliste, sinon minable, où nous n’étions que deux à partager caviar, saumon fumé, blinis et champagne. Pour autant, j’atteste que Viktor était heureux ce jour-là ; heureux de ne pas être seul, heureux de n’avoir pas détourné Svetlana de ses habitudes pour si peu.

Je me demande où se situe la lumière promise dans le prénom de cette femme. Cependant, qui suis-je pour juger ? À quel titre lui demanderai-je de rendre des comptes ? Il n’existe pas d’histoires de familles sans complications, rancœurs ou haines recuites dont le plus souvent il est impossible de retrouver l’origine.

À un moment, j’ai soupçonné Viktor de vouloir organiser une rencontre et favoriser une idylle entre sa petite-fille et moi. Cela relevait de sa part à la fois d’un jeu et aussi d’un désir sincère de me faire intégrer son cercle familial. Mais il avait bien conscience que tout ceci n’était qu’une vue de l’esprit qui ne nous engageait ni elle ni moi qui étions de parfaits inconnus.

— Tu vis sans amour, Michka, et ce n’est pas bien. Il te faut une femme qui s’occupe bien de toi, entretienne ta maison, te fasse de bons petits plats et tout le reste…

— Ma maison est impeccable, je cuisine à la perfection et pour le reste je me débrouille très bien, lui répliquai-je non sans gêne, ce qui le faisait rire sous cape.

— Il y a des années que je n’ai pas fait l’amour à une belle femme – ni à une moche, d’ailleurs – mais je me souviens à quel point c’était merveilleux et essentiel. Une vie sans amour partagé est une vie gâchée, inutile, injustifiable, crois-moi !


Le prêtre descend les trois marches qui mènent à l’autel, tenant dans une main l’encensoir avec lequel il fait le tour du cercueil tandis qu’un grincement de portes annonce le retour des employés des pompes funèbres. Dans une poignée de minutes, le cercueil quittera les tréteaux pour gagner la sortie, le parvis où le corbillard attend pour l’emporter vers Paris et le caveau familial. C’est là, auprès de ses parents et de sa femme que Viktor reposera désormais. Le sud de la France, ce n’était que provisoire : « un peu de soleil pour mes vieux os » comme il disait. Trente ans de retraite, ce n’était pas si mal en vérité !

Je me demande qui prendra sa place dans l’appartement voisin. Ça n’a aucune espèce d’importance. J’y ai bien vécu deux ans sans jamais apercevoir ou entendre Viktor. Mais la vérité est que ce vieil homme, si jeune d’esprit, va me manquer et que son souvenir marquera la fin de mes jours.


Ça y est, les porteurs ont chargé la bière sur leurs épaules et marchent d’un pas glissant vers la sortie. Svetlana juste derrière, isolée, devant quelques voisins. Pour ma part, je m’attarde. L’ours Michka s’efface discrètement en regardant pour la dernière fois partir Viktor, son cercueil…


Toulouse, 25 décembre 2021