mardi 15 septembre 2020

Suspect

Pour Katia, lectrice patiente et indulgente. 
 
Les gyrophares bleus avaient progressivement remplacé la lueur naturelle du petit matin. Cela avait commencé par l’arrivée de l’ambulance du Samu, puis celle de la voiture de police suivie un quart d’heure plus tard d’un véhicule banalisé. Une routine pour ces professionnels qui entraient et sortaient de la villa du bout de la rue, visiblement affairés.
Il était encore trop tôt pour que les badauds s’assemblent alentour, mais déjà on avait pu voir quelques rideaux se soulever ici ou là. Il y a partout des insomniaques, souvent de vieilles gens curieux du monde qui continue à bouger par-delà leur propre immobilité.
Au fil des heures, d’autres véhicules de police interviendraient, notamment ceux de la Scientifique et même une fois le corps sorti de la maison, emporté pour l’autopsie réglementaire, le ballet des uniformes continuerait. Il y aurait le temps de la perquisition, quelques cartons et sacs-poubelles que l’on emporterait.
Ce que les curieux remarqueraient avant tout, c’était le silence relatif qui entourerait ces longues heures. Les flics ne s’interpellaient pas, ils parlaient à voix basse, chuchotaient presque sans que l’on sache si c’était par une sorte de respect pour la morte ou afin d’assurer le maximum de discrétion pour ne pas nuire à l’enquête.
Un cordon de rubalise jaune interdisait l’accès au trottoir devant la villa, protégeant les allées et venues des policiers entre la maison et leurs véhicules.
L’atmosphère était assez similaire à celle d’une série policière, mais tout était plus long. Pas de plans de coupe pour assurer le rythme. Cela créait une sorte de tension supplémentaire chez ceux qui observaient maintenant ce manège qui leur semblait irréel.
Un drame dans leur rue si tranquille, qui l’aurait cru ? Et de quel drame s’agissait-il, pour commencer ? On avait d’abord cru à un cambriolage, bien que l’ambulance du Samu ne cadrât pas. Puis quand le corps avait été sorti dans un sac il avait fallu déduire qu’il y avait un mort et puisque la police sortait le grand jeu ce devait être un meurtre. On avait alors supputé sur l’identité de la victime. Était-ce la mère ou le fils ? L’un avait-il tué l’autre ou bien était-ce l’aboutissement d’un cambriolage — on y revenait — qui avait mal tourné ? D’autres envisagèrent l’hypothèse d’un suicide comme il y en avait eu un plus bas dans la rue, trente ans plus tôt. Une femme seule qui avait avalé des cachets au cœur de l’été, quand tout le voisinage était en vacances, et que l’on avait retrouvée à la rentrée, alerté par l’odeur insoutenable qui venait de chez elle.

*

Brice était prostré dans un coin du canapé en cuir usé du minuscule salon d’attente. Il pouvait entendre l’agitation de la police derrière la porte qui restait entrebâillée juste ce qu’il fallait pour que, de temps en temps, on puisse jeter un œil sur lui, s’assurer qu’il n’avait pas profité de la confusion qui régnait dans la maison pour s’éclipser.
La maison était une « toulousaine », étroite en façade et s’étirant en longueur, les pièces étant distribuées par un couloir nu où il était difficile de se croiser. Au rez-de-chaussée, la pièce de devant avait été séparée en trois par deux fines cloisons ; la plus grande partie servait de cabinet professionnel et bénéficiait de la lumière du jour grâce à une haute fenêtre, une autre partie constituait le salon d’attente et n’était éclairée que par deux lampadaires chromés, — tige courbe supportant un demi-globe diffusant une lumière laiteuse — rescapés des années soixante-dix ; entre les deux, un minuscule espace avait été aménagé en toilettes pour la patientèle.
Ensuite venait une grande cuisine qui était en même temps « pièce à vivre ». Elle donnait sur le jardin, lui-même étroit et long. L’ensemble était « traversant », s’étendant entre deux rues parallèles. L’étage était composé de deux chambres et d’une salle de bains comportant elle aussi un W.-C.
Sur le côté droit, la maison mitoyenne avait été rasée et l’espace ainsi dégagé avait permis de créer une petite cour suivie d’un apprenti servant de garage. Là se trouvait également une niche flambant neuve après tant d’années, que le chien de la maison avait toujours dédaignée au profit de la douceur du foyer de ses maîtres. Brutus, le bien mal nommé, était une bonne pâte de golden retriever. Il se trouvait actuellement couché aux pieds de Brice, lui jetant des regards inquiets et peinés. Comme une éponge, il absorbait les sentiments de ses maîtres et adaptait son comportement à cet indicateur infaillible. Le poids des ans, bientôt quatorze, et l’embonpoint l’avaient rendu plus lent dans ses déplacements mais il concentrait tout ce qui lui restait de forces afin de transmettre son amour et sa confiance indéfectibles à l’endroit de ceux qui l’avaient choyé tout au long de ces années. Brice restait son idole, même s’il avait moins de temps à lui consacrer maintenant qu’il jouissait d’une plus grande indépendance.

*

Brice était abasourdi. Depuis combien de temps avait-il découvert sa mère inanimée ? L’idée ne lui venait  pas de regarder sa montre. Bien qu’il eût cette expression en horreur pour ne jamais l’avoir comprise, il lui semblait que le ciel lui était tombé sur la tête. Cela lui rappelait les albums d’Astérix de son enfance et lui renvoyait le grotesque de ses réflexions : sa mère gisait, morte, dans la cuisine et il pensait à cette stupide bande dessinée ! Quel fils était-il ?
Il l’avait découverte en rentrant à l’aurore. La lumière dans la cuisine l’avait intrigué. Il avait cru qu’elle avait passé la nuit debout, attendant son retour pour lui faire une scène. Les habituels reproches d’une mère à son fils : la nécessité d’une vie saine uniquement orientée sur la réussite de ses études ; ses sorties fréquentes et trop « arrosées »… Autant de sujets qui l’agaçaient parce qu’il savait au fond de lui qu’elle n’avait pas tout à fait tort. Mais quoi, si l’on ne s’amuse pas à vingt ans, à quel moment espérer le faire ensuite ? Jeanne approchait de la retraite, elle était pleine de projets de voyages, de sorties entre copines et autres fariboles, mais cela ne se ferait pas. Elle était morte. Dans ces conditions, qui pouvait encore valablement plaider pour différer le bon temps ?
Il l’avait trouvée allongée sur les tomettes de la cuisine, sans blessure apparente, même à l’arrière de la tête comme si elle était tombée au ralenti ainsi que le font les très jeunes enfants qui sortent indemnes des chutes les plus improbables. Brutus était allongé contre elle, sa tête reposant sur son sein droit, il lui donnait des petits coups de langue sur le visage en gémissant faiblement.
Bien qu’il ait compris la situation au premier regard, il s’était agenouillé auprès d’elle, avait passé une main sous sa tête, une autre dans son dos et tenté de la soulever ainsi que l’on prend un enfant dans nos bras pour le porter jusqu’à son lit. Il l’avait appelée doucement, ce qui était paradoxal puisqu’il cherchait effectivement à la réveiller. Cependant, il savait que cette tentative était vaine, que plus jamais ces yeux-là ne s’ouvriraient.
Elle avait les traits apaisés. La mort l’avait surprise si soudainement qu’elle n’avait eu le temps ni de souffrir ni d’avoir peur. C’est en tout cas le sentiment qu’il avait eu à ce moment-là. Il y avait indéniablement quelque chose d’extrêmement serein dans cet instant particulier où le vif — lui — saisissait la mort — elle -, c’était une sorte de première rencontre entre eux, en somme.
Cette sérénité allait être mise à mal définitivement par le simple fait d’appeler les secours. Tout allait s’enchaîner très vite, ensuite, et il serait emporté par un maelström implacable. Son tort, sans doute, avait été d’appeler le Samu plutôt que leur médecin de famille, mais à pareille heure quel médecin de ville répond-il au téléphone et se déplace-t-il à domicile ?

Il avait donc appelé le 15 et expliqué le plus calmement possible qu’il venait de découvrir sa mère inanimée sur le carrelage de la cuisine. Elle était probablement morte mais il n’en était pas tout à fait certain car dans sa panique il ne parvenait pas à prendre son pouls.
Il avait indiqué son adresse et dans les dix minutes suivantes un véhicule de réanimation était là. Le médecin avait immédiatement constaté le décès et prévenu la police. C’était le protocole en vigueur en cas de mort subite et a priori inexplicable chez une personne de moins de soixante ans.
En attendant la police, l’équipe médicale avait écarté Brutus et s’était enquise d’éventuels besoins de Brice. Le ton était feutré, professionnel et pour ainsi dire « impersonnel ». C’était un peu choquant, bien que le jeune homme soit parfaitement à même de comprendre la nécessité pour les soignants d’ériger une sorte de barrière émotionnelle entre eux et ceux qu’ils rencontraient sans cesse dans des situations douloureuses.

Trois policiers en tenue étaient arrivés à la rescousse et avaient tenu conciliabule avec le médecin. La cause du décès ne semblait pas évidente à première vue. La morte, au dire de son fils, ne souffrait d’aucune maladie particulière, non plus que d’un quelconque problème cardiaque. Il n’y avait pas de traces de contusions et le seul élément notable était la marque d’une injection récente au niveau du bras gauche. Dans l’état actuel de leurs constatations, rien ne permettait donc d’indiquer avec certitude la cause de la mort sur le certificat de décès. Les Bleus contactèrent le commissariat par radio et l’on attendit l’arrivée d’enquêteurs plus compétents.
L’équipe médicale rédigea un rapport d’intervention et chacun laissa ses coordonnées pour la suite éventuelle de la procédure.
On pria Brice d’évacuer la cuisine et de se tenir à disposition des enquêteurs dans la salle d’attente. Tandis que l’un des officiers gardait le corps et commençait à prendre des notes pour son propre rapport, les deux autres firent un rapide tour de la maison, à la recherche d’un éventuel indice permettant d’expliquer ce décès subit. Ils ne trouvèrent rien de particulier. Le fouillis dans le cabinet de consultation était celui d’une infirmière libérale sans cesse en mouvement, qui entassait la paperasserie administrative sur son bureau afin de la traiter tranquillement durant le week-end. L’armoire pharmaceutique était fermée à clefs et tout semblait en ordre de ce côté-là.

*

Ils étaient deux, habillés en civil. L’un de façon plus décontractée que l’autre qui était manifestement le plus gradé.
— Capitaine George Phlâm, se présenta ce dernier, un petit gros d’origine asiatique, et voici le lieutenant Ndiaye, ajouta-t-il en désignant le grand black décontracté.
Il scruta le jeune homme, satisfait que celui-ci n’ait pas eu le moindre sourire en l’entendant prononcer son grade et son nom. Trop jeune pour avoir connu le dessin animé des années quatre-vingt, sans doute. Pour bien des gens, Capitaine Phlâm sonnait comme une plaisanterie. Quant à ses collègues, il feignait d’ignorer le surnom désobligeant dont ils l’affublaient dans son dos : « Capitaine Flemme ».
— Nous sommes ici pour mener une enquête rapide sur le décès de votre mère. C’est une procédure habituelle dans ce genre de situation. Nous espérons que vous voudrez bien coopérer afin que tout se passe vite et au mieux pour tout le monde.
Brice hocha la tête pour dire qu’il comprenait et ne demandait pas mieux que de coopérer. Les mots lui manquaient. Il lui semblait que s’il ouvrait la bouche il ne pourrait en sortir qu’un long hurlement de désespoir.
À ses pieds, Brutus avait fini par s’asseoir ; il regardait alternativement ces deux inconnus et son maître, paraissant évaluer la tension manifeste dégagée par le trio.

Avant de venir l’interroger, ils étaient passés jeter un coup d’œil au corps en même temps qu’à la pièce dans laquelle il se trouvait. Ils avaient noté que la table n’avait pas été débarrassée après le dîner. Elle était dressée pour deux personnes, ce qui laissait supposer que l’infirmière n’était pas seule en début de soirée et qu’il y avait peut-être eu un témoin d’un éventuel malaise, à moins que ce soit l’auteur d’un crime…
Il y avait quelque chose de glacial dans le comportement tout autant que dans le ton de Phlâm. Brice se demandait si c’était volontaire ou culturel ; toujours est-il qu’il éprouvait un sentiment de méfiance instinctif vis-à-vis de ce policier. Il comprenait d’emblée qu’il était suspect à ses yeux. Mais suspect de quoi, grand Dieu ?
— Selon le Service d’urgence, vous les avez contactés à 5 h 45 ce matin. C’est bien cela ?
— Oui, j’imagine. Enfin, je veux dire que je n’ai pas pensé à regarder ma montre. En tout cas, il était très tôt ce matin et en voyant la cuisine allumée, j’ai cru que ma mère m’attendait pour me passer un savon.
— C’était son habitude ?
— De me sermonner ? Non, pas vraiment, mais quand j’en avais besoin.
Phlâm le regarda dans les yeux. Brice ne put dissimuler ses pupilles dilatées. Tous deux savaient à quoi s’en tenir et ça ne plaidait pas en faveur du fils modèle.
— Où étiez-vous la nuit dernière ? demanda le commandant.
— Il y avait une Assemblée Générale à la fac de droit. J’y ai rejoint quelques potes. Ensuite, vers vingt-deux heures on est allés au Puerto Habana écouter de la bonne musique latino en buvant quelques shots de vieux rhum. On a fait la fermeture. Le patron pourra vous confirmer tout ça. On se connaît, c’est lui qui a offert Brutus à ma mère.
— Et la drogue ? Je doute que ce soit au Puerto que vous l’ayez consommée, intervint Ndiaye.
— Oh, juste un ou deux pétards entre la fac et la boîte. Et un autre en rentrant, minimisa Brice.
— Une chose me chiffonne, jeune homme, dit Phlâm d’un ton pensif. Cette nuit, le Puerto Habana a fermé ses portes à deux heures puisque nous n’étions pas samedi. Nous sommes ici à une vingtaine de minutes de marche de la boîte, or il vous a fallu près de quatre heures pour rentrer et découvrir le corps de votre mère. En tout cas si l’on s’en tient à votre première déclaration selon laquelle vous avez immédiatement appelé le 15.
— Je ne suis pas rentré tout de suite. Nous sommes allés au squat derrière la gare. On n’avait plus de shit… et là-bas, le copain d’un de mes potes nous a proposé de nous faire un rail… j’ai émergé à cinq heures et quart, le temps d’aller prendre un taxi en tête de station devant Matabiau et qu’il m’amène ici. Si vous voulez vérifier, c’était un véhicule de la société Capitole et le chauffeur un vieux bougon. Il m’a pris vingt euros en liquide mais je n’ai pas de reçu.
D’un bond élégant, Brutus sauta dans l’un des deux fauteuils de cuir qui flanquaient le canapé. Il s’y lova en posant sa tête sur l’accoudoir, tout en exhalant un profond soupir afin de signifier son agacement devant l’envahissement de son territoire par tous ces étrangers qui, de surcroît, embêtaient son maître. Ce manège était habituellement le sien lorsqu’il s’impatientait les soirs où il y avait un dîner organisé à la maison et que celui-ci s’éternisait, l’empêchant de pouvoir se coucher pour dormir tranquillement. En temps normal ce fauteuil lui était interdit à cause des longs poils blancs fins et soyeux qu’il semait partout sur son passage, mais il avait bien compris que sa maîtresse ne viendrait plus l’en déloger. Jeanne était morte, il était bien placé pour le savoir puisqu’il l’avait vue s’effondrer dans la cuisine, hier soir.
— Bien, nous vérifierons tout cela, bien entendu. Maintenant, j’aimerais que vous nous parliez du début de soirée et du moment où vous avez quitté la maison. Dans la cuisine, la table était mise pour deux et toute la vaisselle a été utilisée, j’en déduis que votre mère n’a pas dîné seule…

Brice confirma avoir pris son repas avec sa mère. Comme elle n’était pas de service cet après-midi-là, elle avait eu le temps de cuisiner. D’ordinaire, c’était plutôt pizza ou surgelé à la maison. Là, elle s’était lancée dans la confection de migas qui avaient embaumé toute la maison : l’ail, la longanisse, la poitrine fumée, les sardines grillées et la semoule séchée juste à point en la tournant délicatement dans la grande poêle à paella jusqu’au moment de servir. C’était un plat qu’elle avait rapporté du Maroc où elle avait vécu quelques années avec son mari qui s’y était engagé au titre de la coopération, en tant qu’enseignant. Quand elle en faisait, elle disait invariablement : « preuve que tout n’était pas si mauvais dans ce séjour marocain ! » Et c’était la seule allusion qu’elle faisait à son ex-mari, duquel elle avait divorcé lorsque Brice avait cinq ans et sa sœur onze. Son père était un étranger pour lui et c’était réciproque.
— Vous avez une sœur ? Où est-elle ? demanda Phlâm.
— Elle vit à Montpellier où elle fait ses études d’infirmière. Le plan était que ma mère prenne sa retraite lorsqu’elle serait diplômée afin de lui transmettre sa clientèle.
— Pourquoi être partie si loin, il y a de bonnes écoles d’infirmières à Toulouse, non ?
— Nathalie voulait se rapprocher de son père, avec qui elle a des atomes crochus. Je crois qu’elle avait un désir d’indépendance et n’imaginait pas avoir notre mère sur le dos tous les soirs pour revivre sa journée de cours.
— Et votre père ?
— Il ne m’intéresse pas, il vous faudrait demander à ma sœur. Pour ce que j’en sais, il est actuellement coincé entre sa cinquième femme et sa quarante-troisième maîtresse… Enfin, pour ce qui est des maîtresses, le compte n’est sans doute qu’une estimation basse, dit le jeune homme dans un sourire où perçait un peu de tristesse. Peut-être la nostalgie d’avoir moins compté pour ce père que le premier jupon venu.
Poursuivant son récit du début de soirée, il expliqua qu’ils avaient dîné tôt en raison du rendez-vous fixé avec ses amis pour assister à l’AG. Le repas avait été détendu, ils n’avaient échangé que des banalités familiales. Après le dessert – elle était passée acheter des Cornes de gazelles saupoudrées de sucre glace et des zlabias poisseuses de sirop au miel et à la fleur d’oranger chez Fathia – il lui avait proposé de l’aider à débarrasser la table et faire la vaisselle, mais elle lui avait répondu qu’elle préférait s’en occuper toute seule. « La graine des migas c’est comme les poils de Brutus, tu as beau faire attention, ça s’infiltre partout ! » avait-elle dit en riant.
— Voilà, j’ai enfilé mon blouson et je suis parti. Nous nous sommes quittés sur un rire et je l’ai retrouvée morte quelques heures plus tard. Comment une telle horreur a-t-elle pu se produire ? Et de quoi est-elle morte ? chuchota-t-il dans un sanglot étouffé.
— Nous sommes précisément là pour répondre à ces deux questions. Le Médecin du Samu n’a pas pu déterminer avec certitude la cause du décès. D’après ce que vous lui avez dit et après avoir regardé le dossier pharmaceutique sur sa carte Vital, votre mère ne semblait pas avoir de pathologie particulière ni de traitement en cours. Une hypothèse probable est la rupture d’anévrisme, mais seule une autopsie en apportera la certitude. D’autre part, nous sommes intrigués par une trace d’injection au niveau de l’épaule gauche. Votre mère était-elle droitière comme la majorité des gens ?
— Oui, sans aucun doute.
— Elle aurait donc pu se faire cette injection elle-même. Espérons que l’autopsie permettra de déterminer la nature du produit injecté. Quoi qu’il en soit, comme nous n’avons pas retrouvé de seringue à côté du corps, ni dans la poubelle de la cuisine, je pense que l’hypothèse d’un suicide est à exclure. Qu’en pensez-vous ?
— Maman ne se serait jamais donné la mort, ce n’était pas dans sa philosophie. C’était une battante et elle avait vu tellement de miracles chez ses patients que même atteinte d’une maladie compliquée elle aurait fait face, j’en suis persuadé. Et puis, elle n’aurait pas pu nous abandonner comme ça, c’est inconcevable ! s’écria Brice, au bord de la crise de nerfs. Parler de suicide lui semblait plus grave que tous les soupçons dont il faisait l’objet depuis tout à l’heure.
— Si la mort n’est pas naturelle, alors il ne peut s’agir que de l’intervention d’un proche, martela Phlâm. Il n’y a pas eu d’effraction, le cabinet infirmier est en ordre, et vous nous avez certifié avoir trouvé la porte verrouillée en rentrant…
— Oui, c’est moi qui l’avais fermée à double tour en sortant.

*

Cela dura encore une éternité. La Scientifique vint faire des photographies et des prélèvements, un légiste procéda à un premier examen avant de faire emporter le corps. On avait enfermé Brutus dans le salon d’attente et on l’entendait tantôt grogner, tantôt gémir. Brice était ballotté de l’un à l’autre, répondant à de nouvelles questions ou confirmant les réponses qu’il avait déjà fournies. C’était un cauchemar éveillé. Il espérait que les effets de la cocaïne se dissipant totalement il retrouverait les choses dans l’état où il les avait laissées la veille en quittant la maison. Sa mère lui passerait un énorme savon pour avoir découché et tout reprendrait son cours normal.

— Il faudrait que je prévienne ma sœur, dit Brice. Et puis, nous allons devoir nous occuper de l’enterrement. Quand nous rendrez-vous le corps ?
— Nous allons nous occuper de votre sœur, répondit Ndiaye en lui tendant son calepin et son stylo. Notez-nous son numéro de portable et son adresse. Tant que vous y serez, notez également les coordonnées de votre père, si vous les avez. Nous allons envoyer des collègues de Montpellier prévenir chacun d’eux.
Ce qu’il ne disait pas, mais que Brice comprit néanmoins, c’est que ce serait une façon de voir leur réaction et de leur demander leur alibi. Montpellier n’étant pas si loin de Toulouse, un aller-retour entre la soirée et la nuit n’était pas impossible. Le jeune homme sourit intérieurement à cette pensée qui avait quelque chose de rassurant pour lui ; tout d’un coup il n’était plus le seul suspect d’un crime dont on n’était pas certain qu’il ait bien eu lieu.
— Qui d’autre possède les clefs de la maison, s’enquit soudain Phlâm.
— Les deux associées de ma mère. Elles vont et viennent ici en fonction de leurs jours et heures de service. Tout le stock de seringues, aiguilles, gants, masques, coton, alcool etc. se trouve dans le cabinet.
— Nous n’avons vu personne encore, ce matin…
— C’est parce que Charlotte est passée hier à dix-neuf heures. Elle commençait tôt ce matin avec des toilettes chez des grabataires et des prélèvements sanguins à porter au laboratoire avant dix heures afin d’avoir les résultats en début d’après-midi. Un jour normal, c’est elle qui aurait trouvé maman, moi j’aurais été profondément endormi au premier, ne put-il s’empêcher d’ajouter comme un regret.
— Nous allons devoir faire venir ici les deux collègues de votre mère afin qu’elles fassent l’inventaire du stock de médicaments, notamment au niveau de la morphine et des opiacés. Il faudrait aussi que vous trouviez quelqu’un pour s’occuper de votre chien.
— Vous m’arrêtez ?
— Non, mais nous allons vous demander de nous suivre au commissariat afin que nous tapions votre déposition et vous la fassions signer. D’autre part, je vous conseille de prendre quelques affaires dans un sac de voyage et de trouver un point de chute pour les prochaines soixante-douze heures. Nous allons geler les lieux et apposer les scellés au cas où l’autopsie conclurait à une mort non naturelle.
Toutes ces précisions étaient données sur un ton monocorde, comme on récite une leçon fastidieuse. C’était la procédure, elle avait nécessairement quelque chose de violent pour les familles, mais c’était aussi une façon de les protéger si elle n’avait rien à se reprocher.
— Nous allons tout faire pour accélérer l’autopsie, mais nous sommes samedi matin et je ne peux pas garantir que nous auront les résultats avant lundi. Nous ne sommes malheureusement pas dans une série télévisée, ça va toujours moins vite et avec moins de moyens dans la vraie vie…

Brutus casé chez la voisine, qui avait l’habitude de le garder de temps à autre, Brice fut installé à l’arrière du véhicule banalisé pour lui éviter la honte d’être embarqué dans le fourgon tricolore comme un suspect. Pour l’instant il n’était que témoin, mais ça pouvait sans doute basculer très vite. Malgré lui, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine crainte.

*

Brice ralluma son téléphone portable en sortant du commissariat central. Il n’était pas loin de quatorze heures et il commençait à avoir une faim de loup. On lui avait bien offert un café et une barre chocolatée pris l’un et l’autre aux distributeurs de la salle de repos, ça lui avait plutôt ouvert l’appétit que calmé ses crampes d’estomac.
Pendant ce long temps de déconnexion, de nombreux messages étaient arrivés, SMS, mails, messages vocaux ou « conversations » WhatsApp. Il fit défiler tout cela pour voir qui étaient les expéditeurs afin de procéder à un tri par ordre d’urgence. Il effaça le message de son père sans même en prendre connaissance avant d’écouter celui de sa sœur. Celle-ci lui proposait de venir la rejoindre à Montpellier le temps que la maison restait inaccessible. C’était gentil autant qu’improbable. Il ne se voyait pas confiné dans un minuscule studio et obligé de partager le lit avec elle. D’autant moins que Nicolas, petit-copain du moment, ne céderait pas sa place sans rechigner. De plus, il avait bien compris qu’il valait mieux pour lui ne pas trop s’éloigner le temps de l’enquête.
Il appela Michaël, l’un des potes avec qui il avait passé la soirée et une grande partie de la nuit. Il le mit brièvement au fait de la situation, expliquant qu’à ce stade il n’avait donné aucun nom concernant les personnes qui se trouvaient avec lui la veille. De toute façon, les flics n’avaient pas semblé faire une fixation sur la consommation de stupéfiants lors de la soirée. Ils étaient visiblement plus intéressés par l’inventaire du cabinet de sa mère, afin de voir s’il n’avait pas tapé dans l’armoire à pharmacie pour son usage personnel ou un éventuel trafic. Il n’avait donc rien à craindre de ce côté-là. Comme il l’avait espéré, Mika se fit un plaisir de l’accueillir. C’étaient des copains d’enfance et cela comptait pour eux.
Avant de se rendre chez Mika, Brice passa chez sa voisine pour embrasser Brutus et lui expliquer la situation. Le chien lui lécha longuement le visage en poussant de petits gémissements sporadiques dans lesquels se mêlaient la joie des retrouvailles et le désespoir de la séparation qui s’annonçait. Quand le museau gémissait, la queue battait comme pour rassurer son maître en niant toute tristesse.

Ce fut le week-end le plus interminable de sa vie. Il se demandait s’il y aurait une fin à cette angoisse de l’attente. Nul n’avait eu besoin de lui faire un dessin ; il était suspecté d’avoir tué sa mère. Probablement en lui faisant une injection dans le bras. Poison ou bulle d’air dans une artère ?
Mika, qui s’efforçait de chahuter comme si de rien n’était, le rebaptisa Killer. Ce surnom devrait lui rester au sein de la bande qu’ils formaient avec quelques potes, garçons et filles confondus. Ce serait une blague d’initiés que ne pourraient jamais comprendre les nouveaux venus.
Brice pleurait sa mère silencieusement, presque timidement. Il n’avait jamais été très démonstratif. Cela remontait au départ de son père, qui l’avait laissé muet et aphasique durant des semaines, jusqu’à ce qu’il considère de luir-même avoir fait le tour du chagrin possible. Il avait ensuite vécu les gardes alternées comme un étranger. Son corps était là, entre sa sœur et leur père ; son esprit était ailleurs. Pas avec sa mère, qu’il accusait intérieurement d’abandon. Il lui en avait longtemps voulu de se plier au rituel de la passation de témoin entre elle et cet homme qu’il ne voulait plus connaître. Il s’était montré aussi odieux que les enfants peuvent l’être quand il s’agit de faire mal à ceux qu’ils aiment pourtant par-dessus tout. Jeanne ne lui en avait jamais voulu, une mère comprend tout.

Charlotte et Émilie lui avaient envoyé un mail commun afin de proposer leurs services, si sa sœur et lui le désiraient, pour régler toutes les démarches administratives et la préparation des obsèques. Il attendait un retour de Nathalie sur le sujet. Sans doute préfèrerait-elle s’en remettre à leur père, pour lui laisser une manière de se racheter ? Brice s’en moquait, la poussée d’adrénaline des premières heures une fois retombée, il restait sans réaction. Une seule chose importait dorénavant, que l’on trouve l’origine du décès et que cela le mette hors de cause.

La nouvelle arriva le lundi en milieux de matinée, sous la forme d’un appel téléphonique.
— Ici le Capitaine Phlâm. Je tenais à vous informer de la clôture de l’enquête préliminaire. L’autopsie réalisée sur votre mère a conclu à une rupture d’anévrisme. Elle est morte sur le coup et n’a pas souffert. Vous pouvez d’ores et déjà regagner votre domicile et réclamer le corps auprès du service médico-légal du CHU de Rangueil.
Brice le remercia et allait raccrocher lorsqu’il se ravisa.
— Capitaine ! Juste une question… La trace de piqûre sur le bras, on sait ce que c’est ?
— Oui, les analyses ont démontré qu’elle venait d’être vaccinée contre la grippe. Sans doute s’est-elle fait l’injection elle-même dans la journée qui a précédé le décès. Les deux choses n’ayant aucun rapport par ailleurs.
Il y avait eu de vagues mots de condoléances de la part du policier, qui sonnaient comme de molles excuses pour l’avoir suspecté d’un meurtre qui n’avait pas eu lieu. C’était la loi, il n’y pouvait rien : avant 60 ans une mort subite est suspecte par principe, après cela entre dans les statistiques. Si l’anévrisme avait tenu quelques années de plus, Brice aurait profité de sa mère sans que quiconque s’avise de le suspecter de l’avoir tuée le jour venu.

Toulouse, 11 au 14 septembre 2020.

mardi 21 juillet 2020

Souviens-toi de l'été prochain


 Pour Raúl, sans rancune !


En surfant sur le Net, je suis tombé par hasard – mais le hasard existe-t-il vraiment ? – sur une photographie de Raúl Campanario. Soixante-dix ans bien sonnés, une peau grise de carton à la fois parcheminée et sans presque de rides. Un visage rendu inexpressif par les mains de chirurgiens esthétiques qui semblent avoir une fois pour toutes décrété que le canon de beauté unisexe pour les VIP est une tête de hamster plantée de lèvres épaisses à la vulgarité navrante.
Cette image a été un véritable choc pour moi. Je ne retrouvais rien du bel hidalgo qui mettait la planète en émois dès qu’il apparaissait sur scène ou à la télévision : grand, mince, les cheveux noir corbeau gominés avec un soin maniéré, des yeux bleu lagon dans lesquelles toutes les femmes rêvaient de plonger… De tout ceci, il ne reste plus qu’un vieillard sans charisme.
Or, soixante-dix ans ce n’est pas encore l’âge de la vieillesse. Du moins ça ne l’est plus à notre époque. Aussi je m’interroge et me demande comment il est possible de se laisser aller ainsi, d’abdiquer à ce point toute la fierté qui faisait notre force et notre charme ?
J’ai voulu me rendre compte si la voix avait subi le même sort, alors j’ai cherché sur YouTube où je suis tombé sur un extrait d’une émission de la télévision cubaine. Le zombie fait encore illusion ; il suffit de fermer les yeux et de se laisser porter par cette voix que le temps et les abus d’alcool, de tabac et de nuits blanches n’ont pas altérée. Je suis plus fan que musicologue, il est donc possible que Raúl ait perdu un octave mais il me semble que ça ne s’entend pas de façon incontestable.
Qui se souvient encore de Raúl Campanario ? Cette vedette montée de toutes pièces par une « major » pour concurrencer Julio Iglesias, la star du moment. La ficelle était énorme ; ils se ressemblaient trop, avaient un répertoire pour ainsi dire identique qui ne permettait pas vraiment de les départager. Julio a gagné aux points, parce qu’il avait démarré la course plus tôt et atteint une vitesse de croisière qui ne m’essoufflait pas. Sans doute Raúl n’avait-il pas la même envie de réussir ou du moins de durer. Ils ont eu des succès parallèles pendant une quinzaine d’années, puis le plus jeune s’est effacé.
C’étaient deux chanteurs de charme, des « chanteurs à minettes » comme nous disions de façon moqueuse pour dissimuler sinon une certaine jalousie devant la pâmoison de ces demoiselles pour de tels benêts, du moins une réelle frustration. Ils avaient les mêmes trémolos, l’accent qui ressortait de façon similaire dans leurs interprétations en langues étrangères. Ils chantaient l’amour, les femmes et quelques fois une sorte de fêlure.
Je me souviens des succès de Raúl, je serrais probablement encore capable de les fredonner… « Todas las madres son angeles », « Una mujer me rompió el corazón », « Mi vida es solo una historia de amor », « Solo soy un hombre solitario » pour ne citer que les plus connus.
La vérité est que si j’ai beaucoup brocardé Raúl Campanario pour faire comme tous les petits machos de mon âge, j’étais en même temps sous le charme de sa musique. Sa voix me donnait des frissons comme seule l’avait fait jusqu’alors celle de Tony Williams chantant « Only You » avec The Platters. J’avais — je possède encore — tous ses disques et il m’arrive plus souvent de les écouter que ceux d’Iglesias.
Enfin, cette fidélité a une autre raison, qui tient à notre rencontre un soir d’été, il y a vingt ans de cela, au cœur d’une chaude nuit Majorquine.
 
*

J’avais vingt-cinq ans, je vivais encore chez mes parents à qui je versais un petit loyer prélevé sur ma paye d’employé aux écritures comptables d’un gros cabinet de Commissaire aux comptes. Un boulot sans intérêt qui ne représentait pour moi qu’un premier pas vers l’indépendance.
Rester chez mes parents était pour moi le moyen d’économiser suffisamment pour me payer chaque été trois semaines de rêve au soleil le jour et à la lumière des stroboscopes la nuit. Ma jeunesse était infatigable. D’autant plus que ces vingt et un jours loin du foyer et du regard familial m’offraient d’infinies possibilités d’assouvir mes désirs, de laisser libre cours à mes élans.
Soyons clairs. Je vivais une homosexualité discrète mais parfaitement assumée. C’est en tout cas la définition que j’en donnais moi-même et qui signifiait que je ne sentais pas le besoin d’en parler autour de moi, pas davantage que je me préoccupais de l’hétérosexualité supposée de mes collègues et amis. De leur côté, mes parents avaient eu le temps de digérer une situation qui ne leur apparaissait plus aussi scandaleuse qu’au début. Il faut dire que la sœur de mon père – bigote invétérée – nous avait surpris, mon cousin et moi, en train d’exécuter un magnifique et délicieux « 69 » qu’elle nous empêcha de mener à bien alors que nous y étions presque… L’épisode remontait à dix ans, aussi nous dirons qu’il y avait prescription.
Ma sœur ne trouva jamais rien à redire à ma sexualité. Dans le temps du drame familial, elle se contenta d’un haussement d’épaules pour souligner ce qui était pour elle une évidence : nous étions jumeaux, il était normal que nous partagions le même goût pour le corps des hommes. Plus tard, je lui fis observer qu’elle aurait pu être lesbienne, à quoi elle répondit que j’aurais alors été hétéro et nous convînmes dans un grand éclat de rire que les choses étaient parfaites en l’état.
Aussi loin que je puisse m’en souvenir, mon attirance se portait sur les hommes mûrs. Cela avait été tour à tour pour mon maître d’école, le père d’un de mes condisciples du collège, des collègues de mon père… Or, malgré tout le battage que l’on fait autour des pédophiles, je ne trouvais pas d’adultes qui veuillent bien s’apercevoir de ma disponibilité à leur égard. C’est ainsi que je fus finalement initié par l’aîné de mes cousins qui, à défaut d’être un vrai adulte et un homme mûr avait au moins le privilège de la majorité, soit quatre ans de plus que moi. En adoration devant mon membre, il ne cessait de le caresser, le sucer et le faire gonfler avant de s’empaler dessus avec force gémissements étouffés. Ce petit commerce entre nous m’apportait le privilège de longues balades en forêt à l’arrière de sa moto, les bras noués autour de sa taille et doucement apeuré lorsqu’il lâchait le guidon d’une main pour s’emparer de l’une des miennes afin de la faire glisser plus bas vers son entrejambe. Tout cela n’avait aucune importance pour moi, c’était un jeu. Sans doute un peu pervers, à tout le moins coquin. Pas de quoi déclencher le scandale qu’à fait ma tante en me découvrant avec son autre fils, qui avait mon âge et s’était amusé aux mêmes jeux avec son frère bien avant moi.
Devant la difficulté de trouver des quadragénaires, je me rabattais en désespoir de cause sur des garçons de mon âge ou guère plus vieux, pour des aventures de courte durée dans lesquelles je ne m’investissais pas vraiment, ce qui explique que je n’ai pas connu de réelles peines de cœur.
Au fil de mes périples estivaux, je faisais également des rencontres amicales dans lesquelles le sexe n’avait quasiment aucune part. Plus exactement, nous chassions en meute et non à l’intérieur de la meute, ce qui évitait les conflits idiots.
Je finis ainsi par intégrer un groupe d’Allemands qui me firent découvrir un monde que je ne soupçonnais pas et auquel je pris rapidement goût. C’était la fête tous les soirs, danse, alcool et orgies pour ceux que cela intéressait. Sur ce dernier point, je préférais rester à l’écart.
Ils avaient tous parié entre eux pour savoir lequel réussirait à me mettre dans son lit… je n’ose ajouter « le premier », mais nul doute que c’était bien là l’idée de base. Je résistais, toujours à l’affût de l’homme mûr qui m’offrirait enfin ce que j’attendais depuis si longtemps.
Au risque de passer pour orgueilleux, je dois reconnaître que j’étais beau gosse et bien pourvu par la nature. Je ne passais jamais inaperçu dans les boîtes de nuit, tant au bar que sur le dance floor. Je me laissais offrir des verres, j’acceptais des danses et quelquefois d’accompagner un type à son hôtel. Bizarrement, il ne semblait pas y avoir d’autochtones pédés dans les lieux que nous fréquentions.
Notre petit groupe s’était constitué à la Grande Canarie, à l’hôtel Parque Tropical où nous étions tous descendus. Par pudeur et désir de tranquillité, je m’éclipsais tôt le matin et marchais une demi-heure pour me réfugier dans les dunes où je passais la journée à rôtir au soleil entre deux plongeons et longueurs de brasses. Quand ils venaient me rejoindre, Helmut, Gherard, Jochen et Hans se moquaient gentiment de moi car j’étais le seul à porter un maillot de bain, aussi minimaliste soit-il. Ils finirent par me convaincre de me jeter nu dans cette eau claire et chaude. Quand je fis glisser mon string, je vis leurs regards concupiscents se poser là où ils avaient toujours supputé qu’ils y trouveraient leur Graal et cela me fit rire aux éclats comme jamais ça ne m’était arrivé. Dès lors, je pris l’habitude de marcher nu dans les dunes et d’exposer mon corps sans filtre aux rayons du soleil. Plus de marque du maillot, bronzage intégral parfait…
Jochen fit une photo de moi alors que j’étais étendu sur le sable, dans le plus simple appareil, un bras replié sur mes yeux clos pour me protéger du soleil. Comme j’étais endormi, je n’entendis pas le déclic de l’obturateur et ce c’est que trois jours plus tard qu’il me montra le cliché noir et blanc en me disant que j’étais un modèle parfait et qu’il aimerait bien faire une série de nus avec moi. C’était un photographe professionnel et j’étais en partie flatté par sa proposition, même si je me doutais qu’il devait y entrer pas mal d’arrière-pensées. J’acceptais malgré tout, bien décidé à ne me laisser caresser que par la lentille de son objectif.
Tout le monde marqua son enthousiasme devant cette série de clichés érotiques et suggestifs. Cela m’amusait et lorsque Jochen me demanda mon accord pour les vendre à une revue gay allemande, je le lui donnais sans réfléchir. Je fus surpris qu’il me remette une poignée de billets quelques jours plus tard en me disant que l’affaire était conclue.
L’année suivante, ils avaient décidé de passer leurs vacances à Palma de Majorque qui semblait être un Länder allemand. Je les y rejoignis et découvris à cette occasion les fameuses photos de moi sur papier glacé, agrémentées de légendes que j’aurais été bien incapable de déchiffrer. Manifestement, tous les gays de Palma les avaient vues, cela se comprenait aux regards qu’ils me lançaient. Sans doute pensaient-ils que le fait de poser nu dans un magazine faisait de moi un garçon facile, si ce n’est pire. Ils se trompaient, je restais en quête du prince charmant vieillissant qui me proposerait de l’affection en complément du sexe. Mes amis Allemands étaient à peine plus âgés que moi et si j’avais fini par coucher avec Helmut et Gherard, plus pour leur faire plaisir que par réelle attirance, je continuais paradoxalement à me refuser à Jochen qui nourrissait manifestement des sentiments à mon endroit.
Palma, c’était la fête et la cohue jusque sur la longue plage de sable blanc. Pas de dunes où chercher la tranquillité. Comme je m’en plaignais, Jochen loua une petite voiture afin de m’entraîner dans des coins plus sauvages, dont l’accès se méritait, comme la Cala es Matzoc à quatre-vingts bornes de là. Une minuscule plage faite d’un mélange de rochers, d’algues et de sable, rendue presque inaccessible par la végétation environnante et la descente périlleuse qu’elle entraînait pour le piéton. Nous fîmes là un nouveau jeu de clichés nus, plus osés encore que le précédent et dont je n’ai jamais vu le résultat. Ces photographies ont-elles fait l’objet d’une publication en Allemagne ? Jochen a-t-il pu les négocier à son retour de Palma, dans les brèves semaines de répit que lui a laissé la maladie ? Il fut le premier à partir, ouvrant la voie au reste du groupe. Mon désir de tendresse, ma fuite devant le sexe pour le sexe, mon obsession de la protection et de l’hygiène dont tous se moquaient m’ont sans doute sauvé la vie en même temps que laissé orphelin d’une famille de cœur.
Cet ultime été en leur compagnie devait se terminer pour moi dans une sorte d’apothéose. Un ultime cadeau de Jochen : l’invitation à une fête privée où, au sens littéral, Raúl Campanario m’attendait…

*

La villa avait été louée par un producteur de la ARD, chaîne de télévision publique allemande. Il y avait là des journalistes, des acteurs, des prostitués des deux sexes, ce que l’on nomme généralement « le gratin » à condition de ne pas trop gratter le vernis, justement.
Une sono un peu trop forte diffusait de la musique vintage, je veux dire des tubes des années quatre-vingt. Ce devait être ça, le fameux bug de l’an deux mille.
Lorsque nous avons débarqué avec Jochen et les autres, la fête avait visiblement commencé depuis un moment : cadavres de bouteilles, petits-fours écrasés sur le sol, convives débraillés lorsqu’ils n’étaient pas déjà entièrement nus occupés à baiser sur les canapés. Deux nanas pratiquaient un « 69 » et Jochen me glissa à l’oreille que celle qui se tenait au-dessus était la présentatrice d’un journal de la nuit sur une chaîne belge ou suisse — il ne savait plus trop – et l’autre une Miss Météo d’une chaîne privée italienne.
Le buffet avait été dressé au bord de l’immense piscine dans laquelle s’ébattaient d’autres couples, de tous genres. Le maillot n’étant manifestement pas de rigueur.
— Pourquoi m’as-tu traîné ici ? ai-je demandé en anglais, qui était la langue que nous utilisions entre nous car je ne possédais pas le moindre rudiment d’allemand.
— Je veux te présenter à quelqu’un qui a vu les photos dans le magazine et a demandé à te rencontrer.
— C’est quoi, ce plan foireux ? lâchai-je, non sans une certaine brusquerie en regrettant déjà d’être venu.
— C’est une surprise, pas un piège.
— Qui c’est, ce type ?
— Va voir par toi-même, il est là-bas, à l’autre bout du jardin, dans le jacuzzi.
D’un geste vague de la main, il me désigna un coin sombre à l’extrémité du jardin, suffisamment à l’écart de la piscine, dans lequel on distinguait effectivement un bassin hors-sol de forme octogonale. À l’intérieur on pouvait apercevoir la forme d’un type qui tournait résolument le dos à la fête.
— Va chercher le bonheur, mon ami ! chuchota Jochen en me plantant un petit baiser sur la nuque tout en me poussant doucement par les épaules dans la direction qu’il venait de m’indiquer.
La curiosité fut plus forte que l’envie de fuir ce lupanar. J’avais, bien sûr, déjà participé à des partouzes mais, au fond, je n’aimais pas cela. Je m’y ennuyais très vite. C’était aussi assez déprimant, je m’y sentais comme un morceau de viande à l’étal d’un boucher. Il y avait là, généralement un peu plus de 90 % de passifs et ils s’ingéniaient à me prendre pour cible. La partouze est une chasse inversée dans laquelle la biche cherche désespérément la flèche qui la transpercera. C’est amusant au début, ça devient vite fatigant et ça finit par avoir quelque chose de pathétique et déprimant. Cette fête majorquine n’échappait pas à la règle. Dès mon entrée, j’avais senti les regards concupiscents qui me déshabillaient. Ma curiosité pour cet homme solitaire que je devinais de dos dans le jacuzzi tenait au fait qu’il se montrait manifestement indifférent à ce qui se déroulait autour de lui. S’il avait demandé à me rencontrer, du moins ne le montrait-il pas. Il était sans impatiente ou trop sûr de lui. Il y avait un mystère à percer. Mon imagination aiguillonnait ma curiosité. Je voulais au moins découvrir qui se cachait derrière l’invitation à participer à cette soirée débridée.
— ¿Parece que pediste conocerme ? dis-je en arrivant près du jacuzzi.
— ¿No eres alemán como los demás ? répondit-il d’une façon déconcertante.
Non, je n’étais pas Allemand comme les autres. Sans doute était-il parvenu à cette supposition à cause de l’origine de la publication des photos qui avaient retenu son attention.
Il se retourna vers moi dans un bruit d’eau et des éclaboussures. C’est alors que je le reconnus. Sa voix n’avait pas suffi car j’avais davantage l’habitude de l’écouter chanter plutôt que parler. J’ouvris la bouche de stupeur et Raúl Campanario éclata de rire.
— Ven y únete a mí, el agua está a la temperatura ideal. Es muy agradable.
— No tengo traje de baño, répondis-je un peu sottement.
— Yo tampoco. Ninguna importancia…
Et c’est ainsi que je me retrouvais nu dans un bain bouillonnant avec mon idole. Je n’étais pas à proprement parler excité mais plutôt troublé. J’eus une pensée fugitive pour ma sœur qui aurait probablement tout donné pour être à ma place à cet instant.
Bien qu’il ait trente ans de plus que moi, c’était Raúl qui se montrait timide. Je n’aurais su dire si sa retenue tenait à son éducation catholique, à la peur de mettre son image publique en danger avec quelqu’un qui pourrait se révéler indiscret, ou encore à une sorte de vertige occasionné par un désir qu’il ne parvenait pas à maîtriser.
Il ne s’est pas jeté sur moi comme un soudard. Bien au contraire ! Il paraissait s’obstiner à perdre du temps en tournant autour du pot. Peut-être aurait-il souhaité que je prenne l’initiative, que je me montre plus entreprenant ? Cependant, je n’étais pas un de ces prostitués qui, en ce moment même, étaient en train de gagner leur croûte dans la piscine ou l’une des six chambres de la villa. Il avait voulu me rencontrer, j’étais là : l’initiative lui revenait.
Bien sûr, il m’a parlé des photos ; m’en a fait compliment et demandé si j’etais un modèle professionnel. Avec un peu trop d’insistance sur le dernier mot à mon goût.
— No, fue la primera vez, répondis-je sans m’étendre sur la seconde série que Jochen avait faite à la Cala. Lui en avait-il parlé ? La lui avait-il montrée ? Non par indiscrétion mais par vanité.
Il m’a demandé si j’étais gay, si j’avais déjà couché avec une femme. J’ai répondu que l’expérience m’avait pleinement confirmé dans mon choix primitif pour les hommes. Il m’a dit qu’il était marié, que sa femme était enceinte et qu’ils auraient bientôt un fils qu’ils prénommeraient Ernesto. Tant que le bébé n’était pas né, elle se refusait à lui alors, comme il ne voulait pas la tromper avec une autre femme ou lui faire prendre des risques en allant voir des professionnelles, il cherchait d’autres moyens d’assouvir sa libido. J’ai dit que je comprenais fort bien, même si je pensais intérieurement « prends-moi pour un con. »
Et puis, il a fini par se détendre progressivement, se rapprocher de moi, mettre une main sur mon genou tandis que l’autre venait me caresser le crâne avant d’attirer ma tête vers la sienne, ses lèvres venant à la rencontre des miennes, sa langue s’insinuant dans ma bouche tandis que la main posée sur mon genou glissait vers mon sexe et entamait les manœuvres nécessaires pour la suite qu’il envisageait…
Je me demandais si après avoir chanté « Una mujer me rompío el corazón » il oserait interpréter un jour « Un hombre me hizo vibrar », mais ce n’était qu’une question rhétorique. Je savais parfaitement que Raúl était en train de me donner le maximum de ce qu’il pouvait offrir à un homme, pour tout un tas de mauvaises raisons. Et, au fond, j’étais tout à fait heureux de ce moment unique, je veux dire sans lendemain.
Nous avons fait l’amour dans le jacuzzi, longuement, puis nous sommes allés nous réfugier dans l’une des chambres, traversant le jardin et la maison sans prendre la peine de nous rhabiller. Là, nous avons refait l’amour, plus tendrement, avant de nous endormir enlacés.
Quand je me suis levé pour partir, Raúl dormait encore. Son visage avait une sorte de moue enfantine, il n’avait plus rien de la vedette internationale, il était au contraire tout en fragilité.
J’ai déposé un baiser sur ses lèvres et il a immédiatement ouvert les yeux. Je lui ai dit que je devais me dépêcher d’aller boucler mes bagages car mon avion décollait en début d’après-midi.
Il m’a souri en disant qu’il voulait me revoir. Qu’il serait ici même l’été prochain et qu’il ne fallait pas que j’oublie de revenir. Je n’ai pas répondu. Qu’aurais-je pu dire qui ne soit un mensonge ?
C’est la première et dernière fois que j’ai vu Raúl Campanario « en vrai ».
Je pense que l’invitation à cette fête était en quelque sorte le cadeau d’adieu que me faisait Jochen, la possibilité de rencontrer l’homme mûr et affectueux que je recherchais depuis que mes goûts s’étaient fixés. Dans son idée, ce serait à moi, ensuite, de concrétiser et pérenniser la chose.
De retour à la maison, je racontais à ma sœur que ce chanteur à minettes pseudo-hétéro m’avait sucé comme un pro et que lorsque je l’avais pénétré ensuite il avait poussé une chansonnette bien éloignée de ses mélodies habituelles. Elle en conçut une telle déception qu’elle éteignait la radio lorsque celle-ci diffusait un disque de Raúl ou claquait la porte de sa chambre quand c’était moi qui en mettais un. À la vérité, c’était davantage un jeu complice qu’un réel mécontentement ou une rivalité. Après tout, qui sait ce qui se serait passé si elle avait été présente à Palma de Majorque à ma place ?
Quelque temps après mon retour, je fis la connaissance d’un entrepreneur de pompes funèbres. Il avait le double me mon âge, une attitude enjôleuse qui tenait probablement en partie à son métier. Je me laissais séduire malgré sa quasi absence de libido et nous passâmes ensemble les vingt années suivantes jusqu’à ce qu’il me mette à la porte après m'avoir magistralement et davantage  pompé le compte en banque que le reste.
J’avais passé ma vie à me méfier des jeunes ou des gens de ma génération, misant sur l’expérience et le sérieux des anciens, pour me rendre compte au final que pour un actif exclusif, je m’étais bien fait baiser en profondeur !

*

J’ai menti au début de ce récit. Le hasard n’entre pour rien dans ma découverte des photographies récentes de Raúl Campanario. La vérité est que je les ai cherchées avec une certaine avidité. J’avais besoin de savoir à quoi il ressemble désormais et ce qu’il est devenu. Aucune nostalgie dans ma démarche, pas plus que d’animosité ou de voyeurisme. Simplement, un événement fortuit venait en quelque sorte de le faire resurgir dans ma vie.
Ma grande amie Elisabeth m’avait traîné presque de force dans un cabaret latino situé sur les quais. Elle m’avait assuré qu’un jeune chanteur cubain dont la carrière était en pleine ascension s’y produisait et que nous passerions une bonne soirée qui me changerait les idées.
Elle avait réservé une des meilleures tables près de la scène et, tandis que nous y prenions place, demandé qu’on nous apporte une bouteille de Vieux rhum avec deux verres.
— Même si tu me saoules, tu ne me mettras pas dans ton lit, avais-je plaisanté.
— Ne t’inquiète pas, je sais que tu n’es pas désespéré à ce point-là, avait-elle répondu en éclatant de son rire cristallin.
Je n’avais pas prêté attention à l’affiche représentant l’artiste, à l’entrée. Je connaissais suffisamment les goûts musicaux de ma camarade pour lui faire pleinement confiance les yeux fermés. Or, ils étaient bien ouverts lorsque le jeune homme se présenta sur scène et ce fut un choc pour moi.
Je me retrouvais face à Raúl Campanario avec vingt ans de moins qu’à l’époque de notre rencontre. Un sosie parfait ou presque. La seule caractéristique notable tenait au minuscule catogan qui lui donnait un faux air de toréador. La voix aussi, lorsqu’il attaqua son premier titre, était un peu différente. L’accent moins prononcé, mieux maîtrisé.
Elisabeth se pencha par-dessus la table, manquant de renverser la bouteille, et murmura « C’est le fils du Raúl Campanario ; tu te souviens de lui ? C’était une grande vedette à l’époque. » je me suis contenté de hocher la tête vaguement.
Ernesto était compositeur, sa musique se démarquait de celle de Raúl. Plus moderne tout en empruntant aux rythmes du passé. Son tour de chant intercalait astucieusement des tubes de son père qui venaient faire écho à ses propres chansons.
C’était une soirée agréable comme je n’en avais pas connu depuis que j’avais été chassé comme un malpropre. Je me laissais porter par la voix de Ernesto et mon esprit vagabondait dans le passé. Bien sûr, comment ne pas penser à la nuit torride passée avec son père à Palma, mais surtout je jetais un regard nostalgique sur ma bande de copains Allemands dont plus aucun n’était en vie. Je me sentais coupable d’avoir rompu les ponts — ou plus exactement laissé se déliter notre relation — pour l’amour d’un salopard qui m’avait jeté après vingt ans de vie commune que j’imaginais être un bonheur partagé quand ce n’était qu’une minable escroquerie de sa part.
— Finalmente, voy a tocar una canción que mi padre escribió para mí, dit-il d’une voix douce à peine audible, comme pour s’excuser d’être déjà arrivé au bout de son récital.
« Recuérdate el próximo verano » racontait l’histoire d’une rencontre fugitive entre deux amants, dans un lagon d’eau transparente et de la promesse que la femme tentait d’arracher au jeune homme de venir la retrouver au même endroit l’été suivant.
« Rappelle-toi de l’été prochain » avait fait couler beaucoup d’encre, la plupart des critiques trouvant le titre idiot et le comparait à « Souviens-toi, l’été dernier » pour le cinéma, où à l’interrogation de Julio Iglesias de savoir si une certaine Michelle se rappellerait l’été qu’ils avaient passé tous les deux.
Moi, je savais de quoi parlait cette chanson et son titre je le trouvais superbe. C’étaient les derniers mots que m’avait murmurés Raúl au moment où j’avais franchi la porte de la villa pour m’engouffrer dans un taxi.
Incontestablement, boire du rhum en grande quantité avait un effet diurétique sur ma personne,  aussi je m’éclipsais à l’entracte pour gagner les toilettes. En seconde partie devait se produire un groupe latino dont le nom m’échappe.
Tandis que je me soulageais devant l’urinoir le plus à l’écart, j’ai entendu s’ouvrir la porte des toilettes dans mon dos et soudain Ernesto se trouva juste à côté de moi. Instinctivement, je sentis son regard sur moi, glissant sans la moindre pudeur vers mon sexe. Plusieurs fois, au cours de sa prestation, je l’avais vu me lancer des regards insistants, mais je mettais cela sur le compte d’une sorte de fantasme personnel. Pourquoi ce jeune hidalgo aurait-il prêté attention à un vieux schnock comme moi ?
— Vous avez aimé ? demanda-t-il.
— Beaucoup, oui, répondis-je en me tournant vers lui.
— Vous m’offrez un verre ? Ailleurs… poursuivit-il, tout sourire.
— Je suis avec une amie, c’est un peu délicat de la planter là.
Ernesto mit sa main gauche sur mon épaule, tandis que la droite finissait de secouer sa queue pour en faire tomber la dernière goutte. Il imprima une pression juste assez forte pour marquer son insistance.
— Elle comprendra, j’en suis sûr. Allez récupérer votre veste et lui dire bonsoir. Je vous attends dehors.
C’était tellement irréel qu’il ne m’est même pas venu à l’idée que je pouvais simplement regagner ma place, tendre mon verre à Elisabeth pour qu’elle le remplisse à nouveau et trinquer avec elle à la douceur de cette soirée entre amis. J’ai donc obéi à Ernesto Campanario, comme j’avais obéi à son père vingt ans plus tôt en entrant nu dans ce jacuzzi.
Quand je l’ai rejoint sur le trottoir, il avait un sourire fier et dominateur, si sûr de lui, qui tranchait avec l’attitude de Raúl.
— On va chez toi ou à mon hôtel ?
J’ai pensé que chez moi serait plus discret et j’ai vu dans ses yeux sur c’était la réponse qu’il attendait.

*

Ernesto était aussi doué et passif que son père en matière de sexe. Il n’a pas cherché à se retrancher derrière la grossesse de sa femme pour justifier nos ébats car il se définissait ouvertement comme bisexuel. Je n’ai bien sûr rien révélé de ce qui s’était passé entre son père et moi. C’était une vieille histoire, sans lendemain, enterrée depuis longtemps. Mais je me suis dit que dans vingt ans, si le hasard me permettait de rencontrer son fils, peut-être celui-ci me dirait-il « Soy cien por ciento maricón. » Si l’homosexualité n’est pas héréditaire, j’ai bien peur qu’en revanche la couardise se réplique à l’infini au sein des familles !
Peut-être le prochain tube de Ernesto Campanario campera-t-il l’histoire d’une vedette de la chanson qui aime se faire baiser par un fan après un concert ? Au fond, tout est possible…

Toulouse, 13 au 19 juillet 2020