vendredi 1 janvier 2021

Le voyeur à sa fenêtre

 

L’immeuble datait du début des années soixante-dix. La précision est importante car les règles d’urbanisme n’étaient pas les mêmes que maintenant à l’époque.

Le bâtiment formait un « L » majuscule, or par un caprice de l’architecte, les fenêtres de la barre la plus courte ne correspondaient en rien à l’appartement faisant angle. Ainsi, chacun pouvait-il voir ce qui se passait chez son voisin.
À la vérité, personne n’y faisait vraiment attention, sinon lorsque les fenêtres étaient grandes ouvertes et que l’on entendait la télévision poussée à fond ou des scènes de ménage un peu trop virulentes. Parfois il y avait des bruits de coups ou de vaisselle brisée, plus rarement on pouvait entendre des cris de jouissance non retenus. Ceci n’arrivait que lorsque les couples préféraient le salon aux chambres qui donnaient de l’autre côté, sur la rue. Certaines fois, les bruits se conjuguaient, cela commençait par la diffusion d’un film à caractère pornographique qui donnait des idées à des couples qui s’échauffaient et consommaient sur place. Dans ces occasions, il n’était pas rare qu’un plaisantin profère des encouragements déplacés. Il y avait aussi celles et ceux qui criaient au scandale avant de claquer vigoureusement leurs croisées pour bien marquer toute leur désapprobation.
Les châssis étaient équipés de persiennes métalliques inclinables. Elles avaient la double fonction de protéger du soleil ou des intempéries en même temps que d’assurer une certaine intimité aux résidents qui le désiraient.
C’était un morne spectacle qui s’étirait sur dix étages. Ni balcons ni coursives, le strict minimum que l’on nommait si bien « cages à lapins », encore qu’il m’ait été donné de voir dans mon enfance campagnarde des lapins bien mieux logés. C’est qu’on veillait au confort de leur engraissement. Il fallait les faire « profiter », comme l’on disait, afin que le civet – ou la terrine – soit meilleur et plus fourni !

*


C’est un concours de circonstances – d’aucuns diraient une séparation – qui m’a fait m’installer dans le minuscule deux pièces du rez-de-chaussée. Seul avantage, mais tout de même de poids : il s’agit de l’unique appartement possédant un jardinet. C’était jadis le logement de fonction du concierge, avant l’invention de l’interphone, du digicode et l’implantation de monumentales boîtes aux lettres qui ont-elles fini par pendre lamentablement déglinguées au mur de l’entrée de chaque « escalier ». Sans doute ce bout d’« espace vert » était-il alors une compensation à l’asservissement ininterrompu du cerbère, quand on ne parlait pas de convention collective, d’horaires fixes, de week-ends ou de treizième mois.
De fait, il faut bien avouer que le jardinet dont il est question double la superficie du logement. Entouré d’une haie de hauts lauriers taillés au cordeau, il est flanqué aux quatre coins d’un if longiligne qui donne à l’ensemble un air de cimetière de campagne. J’ai l’air de me moquer, mais je dois à la vérité de préciser que c’est justement là ce qui m’a plu au moment de la visite et tout aussitôt de l’achat.
Je ne m’étais pas rendu compte de la vue plongeante dont bénéficient les vingt fenêtres de côté et les quatre-vingt au-dessus.
Ce que le petit appartement perd en surface, il le gagne en lumière grâce à une double porte-fenêtre donnant de plain-pied sur le jardin qui est devenu le domaine des chats. Ma minette, bonne pâte, n’a jamais cherché à défendre son territoire qui a fini par devenir le rendez-vous des félins du quartier. On peut dire que j’ai eu le nez creux en la faisant stériliser très tôt, sans cela je n’ose imaginer l’invasion de sa progéniture avec tous les prétendants qui viennent lui faire leur cour !
Au milieu de ce rectangle d’herbe à vache pompeusement baptisée « gazon » est installée une petite table ronde en bois de teck réputé imputrescible, percée en son centre d’un trou permettant d’y ficher un parasol, et flanquée de deux chaises du même bois. J’aime m’y installer aux beaux jours pour prendre mon petit-déjeuner et mon dîner, pour y travailler, lire ou faire mes mots fléchés.
Pas de fleurs, elles seraient une contrainte. Et quand je dis « une », j’en vois plusieurs : arrosage régulier, soins divers, impossibilité de partir longtemps sous peine de les laisser périr… Le mieux est donc ne n’en avoir pas.
Ce carré d’herbe – je devrais dire « rectangle » – est aussi le lieu où je fais mes exercices physiques aux beaux jours. J’y déroule un fin tapis de mousse sur lequel je m’installe pour une séance intensive de quarante-cinq minutes minimum. C’est un pensum pour moi, cependant je sais qu’il me faut faire attention si je veux garder ma ligne. Question d’atavisme ; les femmes ont toujours été fortes dans ma famille, tant du côté paternel que maternel.

*


Durant les premières années, j’avais remarqué que les volets du premier étage surplombant mon jardin sur l’aile droite du bâtiment restaient constamment fermés à l’exception du vendredi après-midi où une femme d’un certain âge, cheveux entre blonds et blancs coiffés en une improbable autant que démodée « choucroute », ouvrait tout en grand, visiblement afin de procéder au ménage.
Il lui arrivait parfois de s’accouder à la fenêtre du salon pour fumer une cigarette en regardant les chats batifoler dans mon jardin. « Ils sont magnifiques ! » dit-elle un jour, dévoilant ainsi un accent que je situais d’Europe de l’Est sans véritable certitude. Ceci ajouté au tablier rose à grosses fleurs psychédéliques d’une autre époque me poussa à en déduire qu’il s’agissait d’une femme de ménage.
Il arrivait qu’elle oubliât de refermer les volets et que ceux-ci ne fussent refermés que dans la nuit du samedi au dimanche, ce qui me laissait supposer que les occupants de l’appartement s’absentaient pour le week-end.
Ceci m’intriguait malgré moi. Je ne suis pas d’un naturel curieux, mais ces volets constamment clos m’interpellaient parce que je suis moi-même addict à la lumière du jour. J’ai du mal à concevoir que l’on puisse volontairement se priver de l’entrée du soleil venant baigner une pièce de sa douce et chaleureuse clarté. Lorsque le temps est gris, je laisse les rideaux ouverts et allume toutes les lampes pour faire illusion. Comme les plantes et les arbres, il me faut de la lumière pour survivre et m’épanouir, même si j’ai conscience du ridicule de cette affirmation. Je ne comprends pas les gens qui préfèrent vivre la nuit, ni ceux qui passent leurs journées dans des lieux uniquement éclairés au néon, cette lumière à la fois violente et insuffisante qui glace tout, fausse la perspective en supprimant le relief généré par les ombres plus ou moins denses.
Je reconnais être une privilégiée, avoir la chance d’exercer un travail passionnant qui ne nécessite pas ma présence huit heures par jour dans un bureau et me laisse, au contraire, une grande liberté dans mes horaires autant que dans le choix des endroits où je décide de m’installer pour travailler.
L’environnement est un élément primordial de mon activité professionnelle qui nécessite silence, concentration et rigueur. Je travaille donc essentiellement à domicile – dans mon jardin aux beaux jours – où je lis des manuscrits pour un éditeur bien connu et corrige les épreuves d’une petite maison régionale qui publie un magazine géographico-historico-touristique ainsi que des monographies du même tonneau. J’aime les mots, les images et les idées qu’ils font naître, même s’ils ne sont pas toujours justes, bien agencés ou suffisamment précis. Mon travail consiste à veiller à la préservation de l’orthographe, la grammaire, la syntaxe et la pensée de l’auteur. En quelque sorte une quadrature du cercle qui n’a rien d’évident. Mais c’est un challenge qui me plaît, me motive et d’une certaine façon m’exalte. Au fil des ans et des milliers de pages avalées, il me semble avoir acquis un regard plus acéré et profond sur le monde, quoique j’aie conscience de surplomber les choses en passagère clandestine, comme le voyeur à sa fenêtre… Mais n’anticipons pas !

*


Mon minuscule jardin, dans ce qu’il a de simple et dépouillé, sans prétention, constitue le centre de mon univers, de ma petite vie tranquille et bien réglée.
Si la séparation qui est à l’origine de mon achat fut rude, voire d’une certaine violence, elle s’est révélée être l’une des meilleures choses qui me sont arrivées dans la dernière décennie.
L’homme qui partageait ma vie depuis trois ans était trop différent de moi. Nombreux étaient ceux qui m’avaient mise en garde et que je n’avais pas voulu écouter. Nous n’avions pas les mêmes centres d’intérêt ? La belle affaire, pensai-je, n’était-ce pas le signe que nous serions complémentaires ? On tentait de me dire qu’il était inculte, ce que je réfutais avec vivacité car j’ai toujours été convaincue que nul n’est inculte, que nous avons tous, toujours, quelque chose à apprendre de l’autre.
Je n’ai jamais été effleurée par la plus petite idée de mépris vis-à-vis de lui et s’il n’y a pas de téléviseur chez moi aujourd’hui, ça ne dit en rien que j’ai pu être dérangée par ses abonnements à des chaînes payantes diffusant les différents sports qu’il suivait avec ferveur et sur lesquels il faisait régulièrement des paris souvent fructueux. Il m’est arrivé de suivre des matchs avec lui, football ou rugby, les jours de finale importante. Je ne comprenais pas grand-chose, mais j’éprouvais une certaine empathie avec son exubérante excitation.
Mon métier est de lire ; lui ne lisait pas. Une scolarité chaotique l’avait laissé sur le bas-côté. Cela l’affligeait mais il prenait plus mal encore mes tentatives pour l’aider à rattraper ses lacunes. Il n’y a rien de déshonorant à ne savoir ni lire ni écrire couramment, le seul déshonneur est le refus borné d’apprendre. Ce fut l’origine de notre plus gros contentieux.
Le second point d’achoppement fut l’arithmétique. Si assembler des lettres lui était impossible, il jonglait en revanche fort bien avec les chiffres auxquels je me suis toujours montrée réfractaire. Sans cesse en train de calculer, d’évaluer, de réduire tout à des équations, il me donnait le tournis. Où donc trouver la plus petite once de poésie ou de philosophie dans cette valse chiffrée dont je ne possédais pas le code d’accès ? Sans parler – j’allais dire « sans compter » – de la surveillance qu’il se croyait en droit d’exercer sur mes dépenses, me reprochant trop d’achats de livres alors que je recevais déjà des dizaines de manuscrits chaque mois !
Comme tant d’autres, il me reprochait une culture encyclopédique que je suis loin de posséder. Le peu que je sais, je l’ai glané au fil de mes lectures professionnelles. J’ai tout au plus une approche éclectique de sujets très divers ; ainsi suis-je à peu près incollable sur la réintroduction de l’Ours dans les Pyrénées ou du Loup dans les Alpes, avec toutes les vicissitudes et polémiques engendrées.
En fait d’encyclopédie, on ne m’a jamais donné que quelques pages à corriger, prises au hasard, ce qui fait que ma culture apparente n’est rien d’autre qu’un vernis craquelé qui fait illusion tant que l’on n’approche pas pour l’observer de plus près. Cela me convient très bien ainsi, je ne nourris d’autre prétention qu’être une personne honnête au sens philosophique.
Correctrice est un métier ingrat qui expose parfois à de véritables conflits avec certains auteurs qui s’arc-boutent sur une forme fautive qu’il est impossible de leur faire abandonner, au prétexte fallacieux que celui qui tient la plume pour écrire est le seul à avoir raison et qu’on lui doit le dernier mot. Je pourrais donner beaucoup d’exemples, mais je ne veux pas me montrer méchante ni mettre certains dans l’embarras. Toutefois, ceux qui aiment la lecture des journaux intimes de « grands écrivains » sauront déjà où trouver – ou pourront un jour tomber sur – la narration d’épisodes de ce genre, entre comédie et tragédie. L’ego oscillant souvent entre ces deux pôles.
Mais s’il peut y avoir un côté parfois déplaisant à ce métier, le versant des avantages lui est largement supérieur. Ainsi, pour ne pas compter les heures ai-je la chance de les organiser à ma guise, l’essentiel étant de tenir rigoureusement les délais qui me sont assignés. Travailler à son propre rythme et dans des plages horaires qui permettent de dégager du temps personnel au moment où d’autres sont enchaînés à leur poste est une liberté qui n’a pas de prix et que je sais apprécier à sa juste valeur. Comme le fait de le faire au soleil dans mon bout de jardin, mes dictionnaires posés en équilibre sur la petite table et l’une des deux chaises.
C’est ainsi que passant pourtant beaucoup de temps dans mon rectangle bucolique, plongée dans mes lectures ou relecture stylo rouge à la main, je ne remarquais que tardivement, sans doute, le fait que quelque chose avait changé dans cet environnement devenu si familier que je n’y prêtais plus attention…

*


Ce fut au retour d’un long week-end de Pâques, tandis que le temps lumineux et la douceur de l’air rendaient le jardin propice à une belle après-midi de labeur.
Ce fut une sensation étrange, que je n’avais jamais ressentie jusqu’alors et qui perturba ma concentration sans que j’y prisse garde tout d’abord mais dont je pris conscience en constatant que j’étais en train de relire la même page pour la cinquième fois sans être capable de dire quel en était le contenu.
On m’observait ! Quelqu’un était penché sur mon épaule, scrutait ma nuque… Pourtant il n’y avait personne dans le jardin et un rapide coup d’œil me suffit pour en avoir confirmation.
Était-ce un effet de la conduite nocturne pour rentrer à la maison ? « La fatigue te rend paranoïaque, ma vieille ! » me houspillais-je intérieurement, avant de plier mon ouvrage et de rentrer afin de vaquer à des occupations plus sommaires, en adéquation avec mon esprit flottant.
Cependant, le phénomène se reproduisit à plusieurs reprises, à différents moments suivant les jours. C’était un sentiment diffus, confus et cependant très gênant. J’étais si perturbée que je mis longtemps avant d’identifier ce qu’il y avait de changé dans mon environnement et de comprendre que la source de mon malaise se situait justement là : les volets du premier étage étaient désormais constamment ouverts et si un léger voilage blanc obstruait les fenêtres, celui-ci bougeait aussi régulièrement que subrepticement, de façon à peine perceptible. Seul mon subconscient avait enregistré la chose et tenté de me mettre en alerte ; le fait est que je suis toujours un peu lente à la détente en raison d’une fâcheuse tendance à ne guère prêter attention à ce qui m’entoure quand je suis concentrée sur mon boulot, c’est-à-dire à peu près en permanence.

Ayant pris note de cette nouvelle situation, lorsque j’étais au jardin je me mis à observer la façade est de l’immeuble de façon plus attentive et plus particulièrement les fenêtres du premier étage.
Je remarquais d’abord que les volets de ce que je considérais être le salon, avec sa fenêtre à trois battants, étaient désormais ouverts en permanence. Ensuite, que ceux de la chambre prenaient des positions variables selon les heures et la météo ; grands ouverts, hermétiquement clos ou alors fermés en position inclinée. Ceci n’est pas sans importance, bien au contraire !
En revanche, il me fallut plus de temps pour noter les différents petits manèges auxquels correspondait telle ou telle position des persiennes. Fermées : quand ce n’était pas pour la nuit, c’était que l’appartement était vide. Ouvertes, fenêtres fermées et rideaux tirés : la chambre était inoccupée. Fermées en position inclinée : l’occupant était présent dans la pièce ; on voyait passer son bras tendu vers l’extérieur, une cigarette au bout des doigts pour faire tomber la cendre qui, parfois, était emportée par le vent jusqu’à mes pieds.
Régulièrement, ce n’était pas le bras qui apparaissait mais une tête que je pouvais voir se pencher mal aisément vers l’extérieur. Cependant, il ne s’agissait pas pour elle de scruter le ciel ou de déterminer l’origine d’un bruit car l’angle formé par cette tête et ce corps disait bien que le regard ne pouvait plonger et scruter ailleurs que dans mon jardin.
Je m’accusais d’avoir des idées mal placées et de voir le mal partout. Pour tout dire, j’avais un peu honte et me moquais de moi méchamment, allant jusqu’à m’accuser de nourrir des fantasmes tout à fait inavouables
Encore une fois, je n’avais observé que des ombres, des mouvements improbables, un bras tendu à l’extérieur et aussitôt rentré. La pilosité brune et fournie de ce bras annonçait un homme à coup sûr, mais ceci mis à part…

Au pied de l’aile est, entre le bâtiment et la haie de mon jardin, il y avait une large allée qui menait au local poubelle de l’immeuble. C’était un passage obligé depuis que l’on avait condamné les trémies vide-ordures installées l’origine, dont une ouverture individuelle était accessible dans chaque cuisine, énorme bec verseur métallique dont un joint caoutchouté était censé assurer l’étanchéité olfactive en même temps que l’amortissement sonore. Ce qui était pratique et révolutionnaire à l’époque s’était révélé une aberration hygiénique au fil du temps et chacun devait désormais descendre ses sacs de détritus jusqu’à ce local fermé dans lequel s’alignaient d’énormes conteneurs sur roulettes. J’imagine que le dispositif n’aurait de toute façon pas survécu à la disparition du concierge dont l’une des fonctions consistait à s’assurer que la poubelle disposée au bas de la trémie ne débordait pas et à la changer aussi souvent que nécessaire.
Puisque chacun passait par là à un moment donné, il arrivait fatalement que le voisin du premier étage y fût son apparition. Habituée – en même temps que peu intéressée – par ces allées et venues, je n’y prêtais aucune attention. Je fus pourtant tirée de cette espèce de torpeur par un incident bizarre.
Par un bel après-midi de printemps, alors que j’étais plongée dans la relecture attentive des souvenirs de jeunesse d’un académicien qui ne nous avait jusque-là pas habitués à un tel déboutonnage, un énorme bruit me fit sursauter. Cela ressemblait à une explosion. Je levais la tête de mon ouvrage et vis le jeune homme du premier étage penché à sa fenêtre grande ouverte. Il regardait en bas, au pied du bâtiment et non pas, pour une fois, dans mon jardin. Je suivis son regard et, à travers la haie dégarnie à sa base, découvris un volumineux carton d’emballage, un peu éclaté dans sa chute. En même temps, il y eut le bruit d’une fenêtre que l’on referme.
Une minute plus tard, le jeune homme venait ramasser le carton pour aller le déposer dans l’un des conteneurs du local poubelle… non sans s’être contorsionné, à l’aller comme au retour, afin de jeter un œil si peu discret à travers ma haie.
Cet incident fut pour moi l’occasion de l’observer à mon tour. Je n’avais vu de lui jusqu’à présent au mieux une tête en retrait ou un bras tendu pour faire tomber une cendre de cigarette, je découvrais soudain un nabot insignifiant et pour teint dire : décevant.

*


Je suis très mal à l’aise, il me faut bien l’avouer.
Bien sûr, il n’y a jamais rien d’agréable à se sentir épiée en permanence, mais les choses ne se résument pas à cela. J’ai moi aussi des tors de mon côté. Cela me gêne de l’avouer ; j’ai fini par entrer dans son jeu. Il s’intéressait à moi, je me suis intéressée à lui. Il m’épiait, j’en ai fait autant pour lui. Je ne sais pas quelles étaient ses motivations, même si je peux les imaginer, mais les miennes étaient-elles plus pures ?
Je me suis mise à laisser mes regards errer vers les fenêtres du premier étage et c’était presque devenu un jeu entre nous, à celui qui prendrait l’autre en flagrant délit. Sans doute m’a-t-il prise au piège à mon insu en devenant une obsession pour moi. Je voulais savoir qui il était, ce qu’il faisait dans la vie – en fonction de ses horaires fluctuants, je l’imaginais infirmier ou brancardier dans un hôpital –, en quoi je pouvais bien l’intéresser. Lui plaisais-je ou bien me voyait-il comme une sorte de monstre, la vieille fille du rez-de-chaussée ?
De mon côté, j’étais moins attirée par lui que par la situation qu’il avait créée. Il était manifestement trop jeune pour moi, à peine une vingtaine d’années, le genre de gamin dont ma mère disait que « si on lui avait pincé le nez il en serait sorti du lait. » De petite taille, pour autant que j’avais pu en juger à travers la haie, une tignasse brune hirsute complétée par une barbe qui ne l’était pas moins. La barbe ne manifestait-elle pas une volonté de dissimulation, le désir de se cacher afin de mieux épier ? Une façon de se vêtir – ou de traîner dans l’appartement – assez sommaire : un éternel tricot de corps noir à bretelles qui laissait nues des épaules assez musclées. Je sais bien que « tricot de corps » est désuet, qu’il serait plus moderne de dire un « débardeur » ou un « Marcel », mais j’aime préserver certains mots qui gardent pour moi le parfum de l’innocence. Une « petite culotte » m’évoque de plus belles images qu’un « string » ; c’est de l’ordre de la ligne de partage entre l’érotisme et la pornographie.
Ayant entendu quelqu’un l’interpeller un jour, je savais qu’il se prénommait Luigi. Il y avait donc des chances pour qu’il fût d’origine italienne. Je décidais d’en avoir le cœur net, d’en savoir plus. C’est pourquoi je fis un saut jusqu’aux boîtes aux lettres de l’escalier B, ce qui me permit de découvrir son nom complet : Luigi Cavalieri. « Cavalieri » comme Tommaso, l’amant de Michel Ange à qui ce dernier écrivit de si beaux poèmes…

J’ai bien conscience que toute cette histoire est ridicule et moi plus encore !
De victime, Luigi – puisque Luigi il y avait – avait réussi à faire de moi une voyeuse. Qu’étais-je devenue d’autre à épier le ballet des volets et rideaux des deux fenêtres du premier étage ; les lumières allumées ou éteintes à heures irrégulières ? Je pouvais toujours me raconter que je faisais cela pour me protéger du prédateur potentiel, la vérité était que je ne valais pas davantage que lui.
Sans comprendre pourquoi, à un moment donné il me fallut convenir que je finissais par chercher le moindre signe de sa présence et que lorsque je n’en trouvais pas celle-ci me manquait.
Et puis, un beau jour les contrevents des deux fenêtres restèrent clos. Cela dura longtemps. Je me demandais ce qui était arrivé, aussi suis-je retournée aux boîtes aux lettres. Son nom avait été enlevé. Il avait déménagé, était parti espionner ailleurs.

Petit à petit, j’ai perdu l’habitude de lever les yeux vers ces deux fenêtres, mais cela m’arrive encore de temps à autre, c’est pourquoi je sais que depuis son départ, il y a eu deux nouvelles familles pour occuper cet appartement. Les locataires ne restent jamais longtemps ; l’immeuble n’est pas si minable, non plus que mal placé, c’est simplement un lieu de transit dans un monde mobile où il semble que je sois la seule sédentaire à garder un œil sur des mouvements dont je suis exclue. Pourquoi chercherai-je à quitter mon petit jardin, le seul privilège d’une vie sans histoire ?

Toulouse, 30 décembre 2020.

vendredi 25 décembre 2020

Je vous parle de mes nuits

D
ormir paraît être une chose si facile, tellement naturelle. Pour la majorité d’entre nous – des grasses matinées de l’enfance aux insomnies de l’âge, des plus longues aux plus courtes nuits – le sommeil réparateur, les rêves dont la conscience reste plus ou moins nette au lever, forment une sarabande continue de souvenirs – bons ou mauvais – qui s’oublient vite mais forment le terreau de la continuité des jours.

C’est du moins ainsi qu’il me plaît d’imaginer les choses car il m’est impossible d’en juger sur pièce, n’ayant jamais été un véritable dormeur.
Enfant, la survenue du sommeil me terrifiait, avec son cortège d’ombres et de fantômes, en ce qu’il représentait une possible entrée subreptice de la mort dans mon univers. Un fantasme – quoi d’autre ? – insinuant en moi l’idée qu’il puisse ne jamais y avoir de réveil au bout de la nuit. Je n’avais pas six ans et la mort m’était une angoisse insupportable, un mystère plus profond que Dieu lui-même. Dieu duquel je ne connaissais rien, auquel on ne m’avait pas préparé. Dieu qui m’aurait peut-être protégé de ma terreur en me rassurant sur la continuité et la nécessité des choses. Mon jeune âge était la chance qu’il n’a pas su saisir ; n’étais-je pas protégé alors des philosophes athées dont la pensée m’a enseigné bien plus tard ce qu’il y a de vain à trembler devant l’inéluctable au risque d’y perdre sa vie… je veux dire de passer à côté d’elle.
Je ne reconstitue rien à partir de souvenirs rapportés par mes parents ou mon frère. Les mots que je couche ici sont ma mémoire vive. Le traumatisme fut si profond qu’il ne me quittera jamais, bien que je ne sois plus aujourd’hui dans le même état d’esprit.
La mort, comme l’étendue insondable de l’univers m’était un questionnement vertigineux. Proprement, l’une et l’autre chose étaient la définition du vide, ou si l’on préfère de l’infini de ce trop-plein de rien, cette absence de tout. Moins encore que celle d’un homme, la conscience d’un enfant ne peut concevoir l’infini. J’allais dire « appréhender » mais c’était courir le risque du contresens. L’appréhension était tout à fait présente, résultant de l’incompréhension, de l’impossibilité de construire une image mentale satisfaisante pour représenter ce vide sans début ni fin. Cartésien sans le savoir, je voulais saisir comment le Tout pouvait tenir debout au milieu du Rien. Aussi loin que l’on repoussait les limites, on finirait par tomber sur un vide et dès lors rien ne tiendrait plus debout.

Je ne compensais pas mon manque de sommeil par de quelconques siestes réparatrices. L’idée de devoir dormir était à elle seule le meilleur moyen d’en chasser la réalisation. Ce fut un apprentissage sans douleur, une évolution naturelle qui se construisit en fond, à bas bruits, sans que je le veuille de façon consciente. Une chose dont on réalise soudain l’existence, la présence, bien longtemps après qu’elle se soit installée.
Certains hommes trompent leur femme ou l’ennui – d’aucuns crieront au pléonasme –, pour ma part j’ai très tôt eu l’intuition qu’il me fallait tromper le sommeil afin de lui interdire les angoisses. Il s’est très vite vengé en allant s’occuper de dormeurs plus dociles, me laissant face à une autre sorte de vide : les longues heures de solitude dans la maison endormie.
Ce que je perdais entre le crépuscule et l’aube, il n’était pas question de le récupérer par une quelconque sieste. L’angoisse ne venait pas du noir de la nuit mais de celui de mes pensées. Pour preuve, le peu de temps où je dormais nécessitait un noir absolu, des volets et rideau hermétiquement clos, la porte fermée et sans la moindre veilleuse dans la pièce. Un infime rai de lumière suffisait à engendrer des ombres, agiter des monstres qu’une imagination fertile voyait déjà fondre sur elle.
Je n’ai pas souvenir que mes parents ni mes nounous ne se soient opposés à cette liberté de jouer et babiller tranquillement plutôt que de dormir après le repas de midi. J’étais un enfant calme et solitaire, capable de s’occuper sans se montrer en perpétuelle sollicitation. Non pas un ange mais plutôt un démon atypique, dirons-nous.
Pour être honnête, il me faut confesser que j’avais une sorte de « coup de mou » vers dix-huit heures. C’était le moment où je réclamais un câlin. Bien installé sur les genoux et entre les bras maternels, je suçais mon pouce en clignant progressivement des yeux, sans toutefois aller jusqu’à l’endormissement. Le roman familial fait état d’un certain soir où ma mère eut du temps à me consacrer en avance sur le moment habituel. Elle me proposa de venir faire un câlin et je lui répliquais « non, ce n’est pas l’heure ! » Seul l’instinct parlait car l’anecdote se situe dans un temps où je n’avais pas la moindre notion de la façon dont les adultes parvenaient à déchiffrer les mouvements de sémaphores des aiguilles d’une montre – l’affichage « digital » n’était pas encore passé par là – ou d’une pendule. Elle se situe également au temps béni où je n’avais pas encore intégré le système scolaire…

Je ne connus pas de crèche et entrais directement à l’école maternelle à l’âge de trois ans. Il n’est pas certain que cet événement ne constitue pas le pire moment de ma vie.
Brutalement arraché à ma zone de confort, mis face à des règles que je ne comprenais pas toujours et jugeais vite absurdes ou vexatoires, j’essayais pourtant d’affirmer mes choix en me heurtant à des volontés plus puissantes et mieux organisées.
Jusqu’alors, on avait respecté mon abstinence siesteuse mais soudain je fus plongé dans un univers où la sieste était élevée au rang de dogme. Les institutrices et « dames de service » – telles qu’elles se nommaient joliment à l’époque – avaient-elles biberonné et mal digéré le Pernoud ? Avaient-elles dans l’idée que faire dormir toute une classe, c’est se dégager du temps pour des activités plus enrichissantes entre adultes ? Je parle ici du début des années soixante d’un siècle mort il y a vingt ans… Toujours est-il qu’elles avaient décidé que la sieste était obligatoire.

Comme Georges Perec, je me souviens…
Je me souviens de la petite école maternelle qui jouxtait l’école « des filles », les deux bâtiments s’adossant à l’école « des garçons » forcément plus importante. C’était dans une rue en pente, la maternelle était en haut, les filles en contrebas et les garçons dominaient l’ensemble avec une cour dont les claustras de béton permettaient aux élèves de garder à la fois un œil sur leurs petits frères et sur leurs sœurs même plus grandes. Ça ne s’invente pas, on ne peut que se remémorer en croyant remonter au Moyen Âge, même si ce n’est qu’à peine plus d’un demi-siècle.
Je me souviens des classes spacieuses en demi-rotonde ouvertes de grandes baies vitrées, de la cour goudronnée, des arbustes plantés sur le contrefort de la dénivellation, d’un bac à sable, d’un tourniquet…
Je me souviens surtout du dortoir. Une grande pièce sommaire meublée de lits de camp sortis tout droit d’un surplus de l’armée, pieds de bois blanc et grossière toile kaki.
Je me souviens de mon refus de dormir. Je m’asseyais sur la couche sommaire et inventais des personnages et des histoires que je me racontais à voix très basse, en deçà du chuchotement.
Je me souviens que mon attitude était jugée inacceptable. Il fallait mater la forte tête, la faire plier, l’obliger à la sieste commune et soi-disant réparatrice. Alors… oui, je sais, autres temps autres mœurs… on m’attachait sur le lit.
Je me souviens de la honte et de l’humiliation. Deux sentiments terribles qui m’ont poussé au silence et au refoulement. Je n’ai rien dit. J’ai serré les dents, voulu croire à ma force.
Je me souviens du nom de la « maîtresse » – si l’on se place dans une optique sadique, le mot n’était pas si mal choisi –, mais bien qu’elle soit morte depuis longtemps je le garderai pour moi, en moi, comme un ultime éclat de cette violence qui a tué pour moi tout espoir de sérénité dans un lit déserté par Morphée car depuis ce temps je fonctionne simplement : « un œil ouvert, un pied par terre. »
Je n’accuse pas la Maternelle d’être à l’origine de mes insomnies récurrentes – systémiques pour employer un mot très à la mode – puisqu’on a vu qu’elles préexistaient ; en revanche, j’affirme que je lui dois cette incapacité, ce handicap, qui m’empêche de tenir la position allongée lorsque je suis inactif.

Bien sûr, parler de ces choses-là après si longtemps relève d’une reconstitution fragmentaire et partiale autant que partielle. Des images se télescopent, des souvenirs s’entrechoquent. À quel endroit se situe la ligne de partage entre la vérité pure et une lente dilution ou, au contraire, une certaine sublimation de la mémoire ? Raconter cette vie insomniaque en quelques phrases, c’est nécessairement prendre des raccourcis, omettre des détails qui n’en sont peut-être pas. N’est-il pas possible, au fond, que des analyses psychologiques aient fait émerger davantage une explication rationnelle et rassurante à un phénomène naturel ? Et si nous avions simplement un capital sommeil comme un capital soleil, inégalement réparti entre chacun ? Ma peau trop blanche de roux tacheté ne supporte pas le soleil, il en va sans doute de même avec ma pauvre tête qui refuse l’absence, l’abstraction nécessaire du dormeur. Deux analyses de plusieurs années chacune n’ont rien tranché à ce sujet, mais est-ce un hasard si la seconde a commencé par une cure de sommeil de trois semaines ? Si nous voulons absolument que tout soit relié, qu’il y ait une explication à chaque chose, événement ou sentiment, alors nous ne pouvons nous dérober au final devant une forme de simplicité que nous pouvons prétendre « simpliste » afin de nous rassurer, nous dérober une fois encore.

Si mes nuits étaient déjà difficiles durant la petite enfance, c’est à l’entrée dans l’adolescence que les insomnies – faut-il vraiment utiliser le pluriel ou ne s’agit-il pas plutôt d’une seule, interminable, ontologique ? – devinrent chroniques. Disons à partir de quatorze ou quinze ans. Avant cela, j’ai le souvenir de nuits pleines, bien qu’elles fussent rares. Notamment, d’une dans une vieille maison cantalienne, à Saint-Flour, où j’avais partagé une paillasse avec mon frère ; un drap blanc garni de feuilles mortes sur lequel j’avais dormi comme un loir tandis qu’à mon côté mon frangin n’avait pu fermer l’œil à cause des crissements qui s’élevaient sitôt que l’un de nous bougeait.
Toute mon enfance, j’ai aimé les nids… paillasse, matelas défoncés sur lesquels je pouvais me recroqueviller en chien de fusil – position fœtale par excellence – en ramenant sur moi, de préférence, un lourd édredon de plumes pourtant tout à fait inadéquat à mon tempérament allergique. Il est évident que de devoir abandonner cela pour des matelas durs posés sur des sommiers à lattes modernes, des oreillers en mousse et de vagues « couettes » synthétiques n’a pas contribué pour rien à la fuite du peu de sommeil auquel j’aurais pu prétendre. Je n’avais pas le choix ; garder la plume, c’était à la fois dormir et mourir. La boucle était bouclée, qui donnait entièrement raison aux fantasmagories de ma petite enfance, qui me disaient intuitivement que m’abandonner au sommeil c’était m’offrir à la mort.

L’adolescence apporta son lot de questionnements et de mal-être qui vinrent se surajouter à un terrain déjà propice aux nuits blanches. Quand je ne fuyais pas le sommeil, c’est lui qui me tenait à distance.
Je couchais désormais dans un canapé convertible installé dans la bibliothèque de mon père, tandis que mon frère gardait le bénéfice de la chambre que nous avions partagée durant une dizaine d’années. C’est dans ce salon-bibliothèque qu’était installé le poste de télévision qu’une fois toute la maisonnée endormie j’allumais en baissant le son au maximum. L’oreille collée contre le haut-parleur, l’œil scrutant l’écran en diagonale, je regardais les émissions de fin de soirée. C’étaient les années soixante-dix et les programmes n’allaient pas très loin dans la nuit. Le confort était loin d’être celui que je connais aujourd’hui avec un casque sans fil sur la tête, face à l’écran et à une source inépuisable de replays qui me sont un pont entre hier et demain. Je me délectais alors, par exemple, devant « Apostrophes », l’émission littéraire de Bernard Pivot, ou le « Ciné-club » de Claude-Jean Philippe. C’est ainsi que s’est construite ma culture aussi brouillonne qu’éclectique.
C’est de ce moment-là que date mon attention particulière à veiller à faire le moins de bruits possible afin de préserver la nuit des dormeurs. La seule idée de tirer du sommeil qui que ce soit m’est insupportable. J’ai un respect presque mystique pour celles et ceux qui ont la capacité de s’oublier ainsi, de s’abstraire du monde pour quelques heures. Je ne les envie pas, je m’incline simplement devant une possibilité dont je suis incapable.
« Un œil ouvert, un pied par terre » disais-je. C’est sur ce principe que je sors du lit et quitte la chambre le plus doucement possible, refermant la porte derrière moi afin que ne parvienne ni lueur ni bruit qui viendrait troubler le sommeil de ma moitié. Cette « moitié » qui est la meilleure part de moi-même, celle qui dort et ne se laisse pas envahir par des angoisses malignes, des rêves chaotiques, et qui est capable de replonger dans les profondeurs de l’oubli de soi en cas de réveil intempestif.
Longtemps, j’ai eu une vie décalée. Je profitais du jour pour faire toutes sortes d’activités tandis que la majorité de mes contemporains était au travail et, la nuit venue – après deux ou trois heures d’un assoupissement plus ou moins profond – je me mettais à travailler. De l’avantage d’être à son compte et de pouvoir organiser sa journée. Pour mes clients mon travail comptait davantage que le moment où je le faisais, tant que je respectais les délais.
Un mystère subsistera jusqu’à la fin, c’est que je me sois si peu montré un oiseau de nuit, fréquentant les boîtes jusqu’au petit matin. Il me semble que cela résultait du pli solitaire que j’avais pris au long de mes vingt premières années. Si certains éprouvent le besoin de s’étourdir d’alcool, de drogues, de fumée et de bruit à la nuit tombée, pour ma part j’y ai toujours goûté une certaine qualité de silence propre à une quiétude particulière et vivifiante.
Il ne s’agit pas de me poser en saint prétentieux, j’ai fréquenté des clubs où j’étais suffisamment connu pour trouver un verre de Gin Tonic posé sur le zinc devant moi sans avoir à le commander, fumé cigarette sur cigarette, dragué et tiré des coups sans lendemain – surtout sans passer la nuit – sniffé de la coke une fois où deux en passant, comme tout le monde mais aussi moins que tout le monde.
Plus sagement, j’ai contemplé mes amours endormies à mes côtés, abandonnées à un repos qui n’était pas pour moi. Je regardais sans toucher, retenant mon souffle et mes désirs de caresses. Il y avait dans ces moments-là un mélange de bonheur et de douleur, une conscience de fruit défendu. Veiller l’amour endormi est un acte d’une sensualité formidable ; on sent notre cœur battre un peu plus fort, excité par un plaisir presque pervers devant cette tête oubliée sur l’oreiller, ce corps détendu et souvent offert dans une passivité incongrue que l’on devine délicieuse… Vous qui dormez si bien, du sommeil du juste, avez-vous jamais imaginé ce qui peut passer par la tête de celui qui vous regarde sans un mot, sans un bruit ?

Régulièrement j’ai essayé de lutter contre ces insomnies en testant toutes sortes de tisanes, potions, gélules et cachets. Sans grand succès, il faut l’avouer. Pas plus de chimie efficace à long terme que de plantes miraculeuses. Parfois j’arrive à une amélioration sur soixante-douze heures et je ne sais jamais si c’est le médicament qui est efficace ou l’accumulation du retard de sommeil qui m’assomme pour quelques heures. La plupart du temps je ne prends rien car la somnolence secondaire est incompatible avec l’organisation de mes journées sans commune mesure avec l’effet bénéfique sur mes nuits.
Le corps s’habitue à tout, aussi mon inconfort nocturne est-il à sa façon une forme de confort qui participe à la sorte d’équilibre autour duquel ma vie s’organise tant bien que mal. Je ne me plains de rien, je me borne à constater les faits en même temps que leur constance. L’insomnie chronique est un entraînement, une longue course de fond qui vous épuise en même temps qu’elle vous galvanise. Ainsi, les fois où il m’arrive de succomber à l’appel de la sieste avec le poids de l’âge, si je me laisse aller plus d’un quart d’heure, j’en sors plus épuisé que d’une longue nuit de veille. On perd le goût des choses à force de s’en tenir à l’écart.
Le principal inconvénient à mes nuits blanches, c’est mon incapacité à passer la nuit sans grignoter. Cela devient catastrophique lorsque l’on me prescrit un bilan sanguin ; l’exécution de l’ordonnance peut prendre des mois car il faut savoir trouver le jour de semaine où j’arrive à rester au lit suffisamment tard afin qu’il n’y ait pas trop à attendre l’ouverture du laboratoire. Rester à jeun jusqu’à sept heures lorsque je suis debout depuis minuit est au-dessus de mes forces. Mon médecin a fini par se faire à la situation, d’autant qu’il est incapable d’y remédier.

Hier soir, après avoir regardé un DVD sur le téléviseur de la chambre, confortablement allongés sur le lit, nous avons éteint la lumière pour dormir aux alentours de vingt heures trente.
J’ai tout de suite senti que je ne réussirai pas à m’endormir. J’ai tourné dans les draps à la recherche d’une meilleure position, bien qu’il ne fît aucun doute que mes tentatives se montreraient vaines. Une heure plus tard, n’y tenant plus, je me suis levé pour gagner la pièce à vivre. Celle dans laquelle je me trouve en ce moment, à écrire cette histoire. Mon histoire.
Les rites nocturnes sont les mêmes d’un jour sur l’autre. La seule variante notable en est l’heure à laquelle commence ma journée. J’allume la télé, la box et le décodeur. Je branche le casque et le mets sur ma tête, puis je sélectionne une chaîne d’information en continu pour voir ce qu’il peut y avoir de nouveau dans le monde. S’il n’y a rien de spécial, je pioche au hasard des chaînes les séries ou reportages proposés en replay pour combler les heures.
Au bout de deux heures, la faim se faisant sentir, je passe dans le coin cuisine pour mettre du pain à griller, sors un ramequin dans lequel je verse un fond de crème fraîche, un peu de sel et de poivre, de la moutarde ou du concentré de tomates selon l’humeur, de l’oignon et de l’ail déshydratés, des herbes au gré de mon inspiration, un peu de parmesan ou d’emmental râpé… je casse un œuf en réservant le jaune et je bats le blanc avec les autres ingrédients dans le ramequin avant de le déposer dans le four micro-ondes pour cinquante secondes. Je ressors le ramequin, dépose le jaune d’œuf au centre en le perçant de la pointe d’un couteau et relance la cuisson pour dix secondes supplémentaires. Je mets ce temps à profit pour me servir un verre de vin rosé, sortir la tranche de pain grillé, découper une feuille de papier absorbant et attraper une cuillère à café. Le « Cling » retentit alors et je n’ai plus qu’à petit-déjeuner tranquillement avant de retrouver le canapé pour continuer à regarder mon programme ou lire l’un des ouvrages que j’ai en cours.
Mes nuits sans sommeil ne sont donc pas si terribles qu’il faille m’en plaindre. Elles sont simplement une autre façon de vivre. Une sorte de vie parallèle, toute simple et sage, dans laquelle j’attends que le jour et l’être aimé se lèvent avec la promesse d’autres fêtes.

Avec un peu de chance, il m’arrive de piquer du nez entre cinq et six, mais ce ne sera pas le cas aujourd’hui car, paradoxalement, vous parler de mes nuits m’a tenu éveillé et si cela vous a fait bâiller, puis bercé au point de vous endormir, alors mon but est atteint. Je suis le marchand de sable qui ne dort pas, un grain de schiste coincé dans le goulot d’étranglement entre le jour et la nuit d’un sablier sans cesse renversé : une courte pause – microscopique – entre les deux. Né sous le signe du Bélier, je possède en fait un cerveau de poisson qui m’empêche de couler et me noyer dans mon sommeil.
Un jour – ou peut-être une nuit – la mort m’emportera pour un long sommeil qui effacera toute cette fatigue accumulée que je ne regrette pas car, au fond, j’aurais vécu – eu la conscience de vivre – plus longtemps que bien d’autres.

Toulouse, 22-24 décembre 2020