mercredi 22 mars 2023

Adieu l'innocence

 

Lundi 23 décembre 1985, banlieue parisienne, aux environs de vingt-deux heures. Nuit froide et profonde. La température ne dépasse guère les 4 degrés Celsius. On sent qu’il ne s’en faudrait pas de beaucoup pour qu’une nouvelle vague de froid — la quatrième — vienne ajouter de la neige au décor.

Odette vient de quitter la maison de retraite. Elle a fait des heures supplémentaires non payées comme cela lui arrive de temps à autre — trop souvent au dire de son fils — quand il faut s’occuper d’une des pensionnaires qui a lâché prise.

Ses collègues ont peur de la mort et répugnent à pratiquer les gestes nécessaires sur le corps afin d’en préserver la dignité.

Madame Chaudard avait quatre-vingt-quatre ans et était l’une des plus anciennes résidentes. Elle avait élu domicile ici depuis dix ans. Sans pathologie particulière, parfaitement autonome, et menait une petite vie faite de routines innocentes entre promenades, un verre de blanc l’après-midi au comptoir du bar-tabac situé au bout de la rue, son tiercé du dimanche qui la laissait — bon an, mal an — ni plus riche ni plus pauvre au bout de l’année, les parties de cartes dans la salle commune et des papotages insignifiants avec le groupe d’amis qu’elle s’était fait parmi les autres pensionnaires. Elle est décédée après le repas du soir, toujours servi trop tôt comme il va de soi dans les établissements hospitaliers ou assimilés pour des raisons d’organisation de service et de changement d’équipe. Elle est morte comme elle a vécu, paisiblement, sans faire de vagues, soucieuse de n’embêter personne.

« Paisiblement » ? Odette se demande si le mot est juste, s’agissant d’une femme qui a connu deux guerres mondiales et deux Occupations. La première dans le nord de la France quand elle n’était qu’une gamine, la seconde à Paris trente ans plus tard. Elle en parlait peu, ce n’était pas ce genre de souvenirs qu’elle aimait évoquer. « Madame Solange », ainsi qu’on avait pris l’habitude de la nommer, était une optimiste qui gardait les yeux fixés sur l’avenir plutôt que sur le passé. Quand Odette allait mal, elle lui tapotait la main en lui disant : « Ma fille, rien ne vaut que l’on soit triste ou se fasse du souci. Si vous voyez le verre à moitié vide, alors versez-le dans un plus petit et il deviendra plein… » Le tout noyé dans un rire étouffé pour marquer qu’elle s’excusait de son indiscrétion car elle n’était pas « du genre à se mêler des affaires des autres. »

Odette a retrouvé Solange sagement allongée sur son lit, les bras croisés sur la poitrine. Elle a pensé à une sorte de gisant, cru que la vieille dame lui faisait une blague à cause des yeux ouverts, mais leur fixité vitreuse à tôt fait de lui révéler son erreur. Elle lui a baissé les paupières d’une caresse de la main qui s’est prolongée sur la joue comme elle le faisait pour son fils, il y a si longtemps, avant qu’il ne devienne adolescent et fuie ces gestes de tendresse maternelle, puis elle est allée trouver la directrice pour l’informer du décès et lui dire qu’elle tenait à veiller la morte jusqu’à l’arrivée du médecin et ensuite à la préparer. Il n’était pas nécessaire de préciser que tout ceci serait du bénévolat. Ici, les heures supplémentaires n’avaient pas cours… tout au moins financièrement car, pour le reste, pas question d’avoir le regard fixé sur la pendule.

Le Dr Berthelot qui venait d’achever ses visites ne mit pas longtemps pour arriver. L’adjectif qui le caractérisait le mieux était « élancé », à la fois pour sa grande taille et pour le fait qu’il semblait être toujours en mouvement, prêt à partir pour répondre à un autre appel. Pour autant, il ne négligeait jamais ses patients et leur consacrait tout le temps nécessaire. Odette pouvait en témoigner car il était non seulement le médecin de la maison de retraite mais aussi celui de sa famille ; à ce titre elle avait eu tout loisir de l’observer travailler.

Il constata le décès de la vieille dame, n’y trouva rien de suspect et signa le certificat.

— Voilà, je vous la laisse pour la suite. Moi, il faut que j’y aille ; ma femme a invité des amis à dîner et j’ai promis d’être à l’heure… Promesse non tenue et engueulade de fin de soirée en perspective ! Que tout ceci ne nous empêche pas d’espérer un joyeux Noël ! lança-t-il en souriant avec un rien d’espièglerie qui confirmait le lien amical existant entre eux.

Lorsqu’il fut parti, Odette déshabilla la défunte, procéda à une toilette minutieuse du corps, puis s’empara d’un paquet de coton hydrophile afin de boucher consciencieusement les orifices par lesquels les fluides corporels ne manqueraient pas de s’écouler dans les prochaines heures, lorsque la rigidité cadavérique disparue les muscle se relâcheraient. Elle vêtit ensuite la morte d’une chemise de nuit propre trouvée dans le petit placard de la chambre individuelle, la peigna avec soin pour lui donner l’apparence d’une dormeuse paisible, puis la recouvrit d’un drap blanc et sortit en fermant la porte à clef.

Elle partit à la recherche de la responsable de nuit afin de lui dire qu’elle avait fait le nécessaire et lui remettre la clef de la chambre. C’était maintenant à ses collègues de s’assurer du transfert jusqu’à la pièce dédiée à la conservation des défunts dans l’attente de leur prise en charge par les pompes funèbres.

Tout cela avait pris du temps et lorsque Odette quitta la maison de retraite, il n’allait pas tarder à être vingt-deux heures.

 

*

 

Ils s’étaient retrouvés à dix-sept heures devant la Brasserie du Lycée, comme chaque jour. C’était leur lieu de rendez-vous : juste devant la porte vitrée de l’établissement où ils n’entraient jamais ; pour le bonheur de voir les regards torves que leur lançaient le patron et ses employés. Ils auraient fait tache au milieu de la clientèle comme ils le faisaient déjà sur le trottoir. Trois punks dont il était difficile de déterminer s’ils étaient plus laids que ridicules mais qui inspiraient un mouvement de recul dans lequel une certaine méfiance peureuse n’était pas exempte.

Derrière le zinc, Philibert observait les trois adolescents d’un œil suspicieux. Il ne les aimait pas. D’instinct. Sans doute parce qu’il comprenait confusément qu’il aurait pu être leur père tout en rendant grâce à Dieu de l’en avoir préservé !

Philibert était sur le versant descendant de la quarantaine ; il était le propriétaire gérant de la brasserie créée par son père avant que lui-même vienne au monde. Petit, râblé, ceint en permanence d’un tablier de sommelier lie-de-vin, une épaisse moustache hirsute débordant sa lèvre supérieure au point de cacher souvent un sourire discret, il régnait en maître attentif au moindre détail sur son établissement. Ici, tout le monde lui donnait du « Philibert », clients habitués comme employés, sans véritablement savoir s’il s’agissait de son patronyme ou de son prénom. À moins qu’il ait simplement hérité du nom avec la Brasserie paternelle.

— Fifi Brindacier est à nouveau en faction devant ta porte, en compagnie de Monsieur Dupont et Oncle Alfred, lança Chris Combes.

C’était un grand escogriffe — le père de Philibert aurait dit "un grand dépendeur d’andouilles" — au visage grêlé d’acné, tignasse noire indomptable, toujours une plaisanterie aux lèvres, taillé comme l’athlète qu’il était et surtout doté d’une grande assurance en sa personne. Il était en "prépa" au lycée et aimait passer du temps à une table près du comptoir où il révisait ses cours en sirotant des expressos qui ne tenaient pas leur nom du temps qu’il mettait à les avaler.

'Fifi Brindacier' était le surnom qu’il avait attribué à la jeune fille, en expliquant que cela lui convenait parfaitement car c’était une représentation de la fille libre, insoumise et rebelle qui correspondait assez bien au personnage imaginé par Astrid Lindgren et que Inger Nilsson avait si bien incarnée pour la télévision suédoise à la fin des années soixante. 'Monsieur Dupont' et 'Oncle Alfred' étaient respectivement le singe et le cheval inséparables de la jeune rebelle, mais Chris n’avait jamais jugé nécessaire de préciser qui était censé être le singe et qui l’équidé ; cependant il affirmait qu’à ses yeux la 'Fifi' originale était en quelque sorte la punk de son époque. Il avait la moquerie facile, parfois méchante ou pour le moins mordante. Philibert, qui n’était pas en reste, avait insinué un jour que le jeune étudiant finirait par la mettre à son tableau de chasse à force de s’intéresser à elle, mais la répartie avait été cinglante : « Ça va pas, non ! T’as vu sa gueule ? J’aurais l’impression de me taper un des albums de coloriage de mon enfance… » le tout ponctué d’un rire sarcastique qui avait fait se retourner quelques têtes dans la salle.

Philibert partageait le sentiment de Chris sur l’accoutrement et le maquillage outranciers de la gamine. Quel âge pouvait-elle avoir sous cette couche de peintures de guerre qui ne parvenait pas totalement à dissimuler une grêle de taches de son sur ses pommettes ? Une quinzaine d’années, tout au plus, tandis que ses deux acolytes flirtaient avec l’âge de la majorité s’ils ne l’avaient dépassé. À eux trois, ils formaient un étrange tableau, l’allégorie d’un monde qui partait en sucette, dans lequel les jeunes ne se respectaient plus eux-mêmes et moins encore les autres. Leur pseudo-révolte faisait doucement rire Philibert, qui trouvait qu’il aurait été difficile de trouver plus conformistes que ces trois gamins si l’on voulait bien considérer leur accoutrement – pantalons de jean déchirés un peu partout, t-shirts crasseux, blousons kaki, cheveux teints multicolores et flashy, piercings, chaînes, clous et épingles à nourrice plaqués sur leurs vêtements… comme un uniforme, une soumission aux règles qu’ils étaient censés rejeter. Tout cela lui semblait plus que pathétique, décidément.

 

Les trois jeunes échangent quelques mots. Ils ne vont pas s’attarder ici, ce n’est qu’un lieu de rendez-vous pratique à cause du terminus des autobus situé juste à côté et où aboutissent deux des lignes dont ils se servent habituellement. Ils ne sont jamais rentrés dans cette brasserie qui n’est pas de leur monde. Ils ont un snobisme de classe, l’instinct d’éviter les lieux où l’on ne voudrait pas d’eux. Ils ne supporteraient pas qu’on les rejette mais eux ne se gênent pas pour rejeter tout ce qu’ils ont décidé de ne pas supporter.

Ils ont conscience des regards qu’on leur jette depuis l’intérieur de l’établissement et en tirent une certaine jouissance malsaine, celle que leur procure la crainte qu’ils savent inspirer autour d’eux. Pourtant, jusque-là ils se sont toujours contentés d’être plus bêtes que méchants. Leur révolte de pacotille n’est rien d’autre qu’une tentative maladroite d’exister par eux-mêmes et pour eux-mêmes ; un essai d’égoïsme qu’ils ne maîtrisent pas totalement.

La jeune fille se fait appeler Suzy parce qu’elle ne supporte pas le prénom que lui ont attribué ses parents. Anne-Marie ! Délurée comme elle l’est, l’idée de pureté et de virginité contenue dans son double prénom originel la fait hurler de rire. Elle n’a jamais eu la moindre visite d’un ange quelconque et cela lui convient parfaitement car elle trouve les démons plus fréquentables. Mais pour dire la vérité, "Suzy" lui a été imposé par sa prof d’anglais lorsqu’elle est entrée au collège. La vieille fille avait la marotte d’attribuer à ses élèves des prénoms anglais pour mieux les plonger dans la culture de la langue qu’elle enseignait.

Suzy a depuis longtemps déserté le collège, où elle ne fait plus que de rares et vagues apparitions lorsque la menace de faire intervenir une assistance sociale se fait trop présente, mais garde ce surnom ridicule par une sorte de snobisme dont elle n’a pas nécessairement conscience. À quinze ans, elle croit tout savoir de la vie, ce qui constitue sa justification pour ne pas vouloir en apprendre davantage.

Elle a rencontré ses deux compagnons un après-midi de fugue – dans un bar de l’autre côté de la ville – six mois plus tôt quand le soleil de juin lui avait soufflé qu’il n’y avait pas de raison d’attendre les grandes vacances pour goûter à la chaleur de ses rayons.

Les deux garçons sont à la fois totalement différents et parfaitement complémentaires. Ils forment un duo amical depuis les bancs de l’école maternelle, que rien ne saurait séparer malgré la divergence de leurs parcours scolaire. L’un a accepté une orientation vers un lycée professionnel où il apprend le métier d’électricien tandis que l’autre a décidé de jeter l’éponge au-delà du Brevet et vivote de petits travaux et trafics divers. Malgré cela, ils se retrouvent chaque jour et passent ensemble tous leur temps libre.

Suzy sort avec Adam. Elle est devenue sa maîtresse dès le premier jour. Il n’était pas le premier et si l’un des deux a initié l’autre, ce n’est pas nécessairement celui à qui l’on aurait pensé de prime abord. Oh ! bien sûr, le garçon n’était plus puceau depuis longtemps, mais Suzy a fait en sorte de lui ouvrir de plus larges horizons sur la sexualité par des pratiques sans cesse délurées et inventives. Avec elle, il n’est pas question d’avoir le temps ou l’impression de ronronner d’ennui.

De taille moyenne, blond, des yeux couleur lagon des mers du sud, musclé, bagarreur, Adam fait figure d’ange auprès de Suzy. Pas certain, pourtant, qu’il existe des anges coiffés d’une "Iroquoise" blonde aux reflets verts et violets, mais c’est justement ce détail qui lui plaît. Intarissable sur tout, il y a pourtant un sujet sur lequel il ne veut pas s’étendre, c’est sa famille. « Mon daron s’est tiré depuis si longtemps que je ne sais plus à quoi il ressemble. Ma mère s’est trouvé un autre micheton qui lui a fait deux chiards en rabe, un garçon et une fille. Le "choix du roi" à qu’i paraît. Le choix du roi des cons, ça c’est certain. Des faux jumeaux en même temps que de véritables faux jetons. Mon seul frère, c’est Ev' » lui a-t-il dit en désignant son compagnon.

Evenlyn doit son prénom bizarre à la passion de sa mère pour la littérature anglaise. Tandis qu’elle était enceinte, elle a découvert et est tombée sous le charme d’Evelyn Waugh. Écriture raffinée et sarcastique qu’elle a dévorée avec passion. Elle s’est dit que Evelyn serait un merveilleux prénom pour son fils, que cela le distinguerait au milieu des gamins de sa génération qui porteraient plus ou moins les mêmes prénoms convenus. Sans doute n’avait-elle pas anticipé le poids du diminutif féminin que cela impliquait. Très tôt, le garçon est devenu Ev' pour ses condisciples et a dû traîner une réputation ambiguë.

Brun, yeux marron foncé, cheveux coupés ras, barbe de trois jours lui mangeant les joues et le menton pour restaurer une virilité que son surnom tend à lui retirer en permanence. Oreilles percées auxquelles pendent deux boucles, l’une ornée d’une tête de mort à droite, l’autre d’un faux diamant un peu trop gros pour être certain de n’être pas discret. Certains jours, il pince un anneau en acier entre ses narines, comme les paysans le faisaient aux bœufs pour les forcer à obéir et avancer en traînant leur char. Souvenir de colonie de vacances à la campagne.

Sans être à proprement parler un géant, Ev' est très grand. C’est la seule occasion pour lui de dominer les autres car, pour le reste, c’est plutôt un garçon timide, effacé, prompt à exécuter la volonté d’Adam plutôt qu’à lui imposer la sienne. Comment pourrait-il en imposer à quiconque avec le filet de voix fluette qui, la plupart du temps, reste coincé dans sa gorge ?

Il n’aime pas Suzy, sans pour autant la détester. Il aurait préféré qu’elle ne vienne pas se mettre entre eux, simplement. Bien sûr, Adam a eu d’autres aventures, culbuté des filles de passage, mais il semble méchamment entiché de celle-ci et du coup leur relation à tous les deux s’en ressent insidieusement. Il possède assez d’intuition pour savoir que le sentiment qu’il éprouve pour Suzy est entièrement réciproque. Elle le tolère uniquement parce qu’elle sait qu’il ne faut pas mettre Adam devant un choix dont elle ne sortirait pas gagnante. Jalousie réciproque qui n’échappe pas à leur camarade qui se sent flatté de cette double convoitise qui ne fait qu’asseoir et renforcer l’ascendant qu’il exerce sur chacun d’eux.

— Allez, on bouge. On va au squat, j’ai de quoi nous amuser toute la fin de l’après-midi et une partie de la soirée plein les poches… dit-il en faisant signe à ses deux compères qu’il est temps de changer de lieu.

 

*

 

Bientôt vingt-deux heures. Théo quitte le RER. Quai de surface quasi-désert. Le froid l’a saisi dès l’ouverture automatique des portières de la rame. Il a remonté le col de son blouson de skaï – sans doute trop léger pour la saison mais qu’il affectionne particulièrement – et descendu l’escalier un peu abrupt qui lui fait traverser la gare pour rejoindre la rue. Ici ne s’arrêtent plus que les RER qui ont remplacé les trains de banlieue d’autrefois ; les vrais trains, ceux qui vous emmènent plus loin, ne font que passer. Sans parler des TGV que l’on a à peine le temps d’apercevoir dans leur course. Théo rêve souvent de contrées lointaines mais sans réelle conviction. Il n’est jamais sorti d’ici depuis que ses parents l’ont emporté dans leurs bagages en quittant la Bretagne quelques jours après sa naissance.

Aujourd’hui, c’est un adolescent longiligne, presque trop maigre. Cheveux bruns coupés court sur le front mais cascadant sur la nuque, petits yeux noisette dissimulés sous un taillis de sourcils, nez retroussé, lèvres fines à peine surmontées d’un mince duvet. Les membres trop longs et le buste frêle accentuent l’impression d’extrême nervosité qui se dégage de sa personne et atténue à peine ce qu’il y a de grâce juvénile, enfantine encore, en lui.

Il avance courbé en avant, mains dans les poches de son jean, pour se protéger de l’air glacial. Il lui semble qu’il faisait moins froid quand il a quitté Montparnasse, tout à l’heure ; sans doute parce que la densité des immeubles de la capitale coupe le flux des vents en dehors des grandes artères, de même que la circulation automobile, au-delà de la pollution qu’elle génère, permet de gagner quelques degrés. Ici, autour de la gare, les constructions sont basses ; en dehors des villas, les quelques immeubles déjà anciens n’excèdent pas les six étages. Le béton n’est pas encore roi, la pierre meulière des maisons individuelles fait concurrence à la pierre blanche de Saint-Maximin utilisée pour la construction des immeubles, désormais noircie par le temps et la pollution. Le lierre envahit, mange et dégrade les façades des maisons basses tandis que les platanes s’obstinent à couper la lumière des premiers étages des immeubles. Tout ceci possède un charme désuet auquel le jeune homme n’est pas insensible. Il préfère cela à l’acier et au verre que privilégient désormais les architectes. Même saisie de froid, la pierre donne l’impression de vous réchauffer ; sentiment que l’on n’éprouve guère au pied de la Tour Montparnasse où il se trouvait il y a moins d’une heure en allant prendre son train.

Une brume légère monte de la chaussée, semblant partir à l’assaut des maisons dont elle rend les contours de plus en plus imprécis. Il ne faudra pas longtemps pour que l’on parle de brouillard ; c’est une question de visibilité, Théo le sait. Il presse le pas, transit de froid et d’humidité.

Il regretterait presque d’avoir cédé à l’insistance dont Gianfranco a fait preuve pour l’entraîner dans cette virée de fin d’après-midi qui les a amenés boulevard du Montparnasse au Cinéma Le Bretagne devant lequel ils ont tiré à pile ou face afin de décider lequel des deux films ils allaient voir. D’un naturel casanier, velléitaire et prompt à la procrastination, il s’était senti flatté par l’intérêt que lui portait le Rital, fils des voisins du dessus, qui était son aîné de trois ans et avec lequel les échanges s’étaient jusqu’à ce jour limités à des mots de politesse convenue.

Après le film, ils étaient allés manger un morceau dans une brasserie, de l’autre côté du carrefour. Entrecôte frites chacun. Pour la bière, le patron avait grogné que Théo n’avait pas l’âge, alors Gianfranco avait modifié la commande : « Vous nous donnerez un coca pour le petit et deux demis pour moi, alors… » Et puisque les apparences étaient sauves, dans la mesure où leur table était située au fond de l’établissement dans une sorte d’alcôve en retrait, ils avaient pu choquer leurs chopes en trinquant et laisser le coca se réchauffer, oublié sur un coin de la table de faux marbre. Tout en mangeant, ils avaient discuté du film qu’ils venaient de voir, une superproduction américaine pleine d’effets spéciaux qui rattrapaient mollement un scénario bâclé et puis le jeune italien avait posé à Théo des questions sur sa vie, ses envies, la façon dont il voyait l’avenir. Bien sûr il s’était empressé de répondre à ses propres questions pour son compte personnel et l’adolescent avait souri intérieurement en pensant à la réputation de parfait mythomane dont Gianfranco jouissait dans le quartier.

En sortant de la brasserie, Gianfranco avait proposé de poursuivre la soirée en faisant la tournée des sex-shops de la rue de la Gaité mais Théo avait refusé, arguant qu’on ne le laisserait pas rentrer aussi facilement qu’on venait de lui servir une bière. Ils s’étaient séparés sur une vigoureuse poignée de main et la promesse de "remettre ça une prochaine fois", et chacun avait poursuivi son chemin, qui vers une cabine de projection privée ou un peep-showqui vers la gare.

En avançant dans la brume et le froid, Théo se dit que ce n’était pas une si mauvaise soirée, après tout, et que Gianfranco est un type tout à fait fréquentable pour peu que l’on fasse la part du réel et celle de d’affabulation dans ses propos.

Perdu dans ses pensées, il n’a pas pris garde aux pas qui se rapprochent dans sa direction et aux voix surexcitées qui les accompagnentÀ cause du manque de visibilité, il se retrouve soudain nez à nez avec trois jeunes skinheadqui marchent de front et lui barrent le trottoir.

 

*

 

Le trio a passé l’après-midi au squat à fumer des pétards et sniffer un bon rail de coke au moment de prendre le large. Dire qu’ils sont stones est un rare euphémisme.

À l’excitation des substances absorbées, il faut ajouter la charge supplémentaire que représente leur frustration sexuelle. Adam et Suzy se sont roulés des pelles et caressés en toute indécence sous les yeux d’Ev' qui n’en pouvait plus de tenir la chandelle et n’aurait pas demandé mieux que d’avoir sa part…

Ils se retrouvent soudain nez à nez avec Théo, qu’ils ne connaissent que très vaguement de vue. Ils lui barrent la route sans préméditation et lui ne semble pas particulièrement effrayé par leur apparition. Surpris, tout au plus, tout comme eux. Maudite brume épaisse !

L’adolescent aurait pu descendre du trottoir, faire quelques pas sur la chaussée déserte afin de contourner l’obstacle, au lieu de quoi il fait un pas sur sa gauche et se retrouve bloqué contre la façade d’un immeuble. Adam prend cela pour de la peur ; ça l’excite, il veut affirmer son sentiment de domination ; plus pour en imposer à Suzy et Ev’ qu’au garçon trop maigre dont il ne ferait qu’une bouchée de toute façon. Il le bouscule sans ménagement du bout des doigts en haut du torse, juste à la naissance du cou, et termine son geste en descendant la fermeture Éclair du blouson sur une dizaine de centimètres avant d’empoigner le col du vêtement et de descendre celui-ci brusquement à mi-bras afin d’emprisonner les mouvements de sa victime.

— Léchez-moi tranquille ! bafouille Théo – faisant un lapsus idiot en même temps que fatal –, d’un ton essoufflé, à peine audible. Mais que Adam a parfaitement perçu.

— Ah ! tu en veux, petit pédé… Je suis sûr que tu es une bonne suceuse… Je vais t’en donner de la bite, moi !

Joignant le geste à la parole, dans un même mouvement il dégrafe son ceinturon, fait sauter le premier bouton de son jean, baisse celui-ci en même temps que son slip et fait apparaître un membre déjà en semi-érection tandis que de l’autre main il force Théo à se courber sur son sexe.

L’adolescent résiste, fait aller sa tête de droite à gauche en signe de dénégation autant que de dégoûtce qui ne fait qu’exacerber la surexcitation d’Adam qui affermit sa prise dans les cheveux du garçon et tente de le forcer à emboucher son sexe.

— Suce, je te dis ! Et si tu t’avises d’essayer de me mordre, je te tue !

Mais Théo résiste autant qu’il peut. L’effroi se lit sur son visage congestionné de terreur et d’indignation. Alors Adam change d’avis ; il redresse le garçon, le fait pivoter sur lui-mêmele force à nouveau à se courber en avant mais cette fois en direction d’Ev'. D’une pression brusque et puissante il le propulse entre les jambes de son camarade.

— Serre les jambes, Ev', et bloque-le… dit-il dans un rire hystérique.

Puis il fait glisser le pantalon et le caleçon de Théo d’un même geste et s’introduit en lui d’une poussée puissante.

Suzy semble regarder la scène de loin, un peu absentealors qu’en réalité elle n’en perd pas le moindre détail. Elle a vu l’excitation sexuelle d’Adam grandir à chaque seconde, tout comme elle a remarqué la protubérance dans le pantalon d’Ev'. Elle sait depuis toujours que les deux amis se tournent autour sans franchir vraiment le pas, bien qu’Adam lui ait avoué quelques branlettes en camarades ; quant à lui, elle sait qu’il aime qu’elle lui mette un ou deux doigts dans l’anus quand ils couchent ensemble, que cela porte son excitation à son comble. Il lui arrive même parfois de lui introduire un applicateur de Tampax, tandis qu’il se trémousse en grognant de plaisir…

Théo tente vainement de se débattre, cependant la prise d’Ev' est trop forte. Il veut crier, de douleur autant que d’humiliation, cependant il ne parvient à sortir qu’un râle étouffé, essoufflé.

Adam, a remarqué la protubérance au niveau de la braguette de son ami et la tache humide qui tout d’un coup vient l’auréoleril en redouble d’ardeur.

— Arrête de te plaindre, ça fait pas mal, tu vas voir… Je suis sûr que tu aimes ça et que tu ne pourras plus t’en passer. C’est que du plaisir, petite tapette, ce que tu as toujours voulu expérimenter… Mieux qu’une pipe, non ? hurle-t-il sans se soucier d’être entendu à la ronde.

Qui pourrait bien entendre à cette heure tardive, d’ailleurs ? Et si d’aventure il y avait un témoin, oserait-il intervenir directement ou simplement appeler la police ? Il s’en moque. Il est en train de jouir comme jamais, mieux qu’avec Suzy d’une certaine façon. Sans doute pas autant qu’avec Ev' mais ça, il faudra qu’il le vérifie un jour…

 

Dans une rue parallèle, Odette entend les plaintes étouffées d’un garçon, les hurlements excités de l’autre, les rires d’une fille hystérique. Il lui semble bien que c’est d’un viol qu’il s’agit, mais un garçon et une fille peuvent-ils s’associer pour violer un autre garçon ? Cela ne lui semble pas vraisemblable et puis, en quoi cela pourrait-il la concerner, que pourrait-elle faire ? Appeler la police, qui lui rirait au nez comme elle-même a envie de rire et hausse les épaules devant l’improbabilité d’une telle scène ?

Il est tard, elle passe son chemin, poursuit sa route jusqu’à chez-elle. Il est temps de rentrer, de retrouver son fils qui doit l’attendre depuis un moment. Elle avait promis qu’elle ne rentrerait pas tard, n’ayant pas prévu que la vieille Madame Chaudard mourrait ce soir et qu’il faudrait s’occuper d’elle.

 

*

 

Vendredi 23 décembre 2022. Odette est à la maison de retraite, dans la chambre quoccupait Madame Chaudard. Comment se prénommait-elle, déjà ? Ah ! oui, Solange. Elle sen souvient, maintenant. De fait, elle est incapable doublier longtemps le moindre détail de cette nuit-là, même si près de quarante ans se sont écoulés depuis.

Cette chambre – qui a été rénovée entre-temps mais qui, au fond, na guère changé malgré tout – est devenue la sienne. Cela fera près de vingt ans que Odette est désormais une « résidente ». Elle a un petit rire moqueur en pensant que cest un mot que lon utilise pour ces jeunes blancs-becs qui passent de la musique dans les boîtes de nuit. Elle, elle ne fait que remixer le temps passé, les souvenirs, les regrets, les joies, les peines. Toute une vie, en somme.

Elle se dit que cest ici quelle aura passé le plus clair de son existence, le plus sombre de sa vie. C’était sans doute son karma. Si elle avait su, elle naurait jamais quitté sa Bretagne natale, les remparts protecteurs du Saint-Malo de son enfance. Mais elle s’était mariée, avait eu un gosse et avait suivi son mari à la capitale parce quil avait décroché un emploi de conducteur de métro à la RATP. Un mari qui lavait quittée quelques années plus tard pour une autre. Histoire banale dun couple qui s’étiole sans raison particulière. On a la certitude que lon est heureux, mais il faut croire que ce bonheur-là nest pas celui que désirait lautre.

Après le départ de lhomme, elle avait élevé son fils seule. Ils avaient fini par former une sorte de couple, comme peuvent l’être deux oiseaux inséparables, enfermés dans la même cage. C’était un garçon gentil, attentionné et affectueux avec elle. Sans facilité particulière, il saccrochait à l’école et avait des résultats honorables, légèrement supérieurs à la moyenne. On pouvait espérer pour lui quune vie meilleure, en tout cas plus facile, lui serait offerte plus tard. On peut toujours espérer ; cela nengage à rien ni personne. Seule la vie – le destin – décide de la suite.

Théo est mort il y a trente-six ans. Il en avait seize. Il sest jeté sous une rame de métro. Peut-être pensait-il que son père la conduisait ?

Durant des années, Odette a cherché une explication à ce geste désespéré. Comment peut-on comprendre que son enfant décide de mettre fin à son existence ? Comment peut-on laccepter ? Théo était la joie de vivre et linsouciance. Cest ainsi quelle le voyait, à juste raison. Du moins dans ses quinze premières années. Pour ce qui est de la dernière, elle na pas su voir son changement dhumeur. Ou bien, a-t-elle minimisé certains signes de mélancolie et demportements en les mettant sur le compte dune quelconque « crise de ladolescence ».

Et puis, le Dr Berthelot a fini par lâcher la vérité, un soir dhiver quil était plus ivre que dhabitude. Il aimait bien le whisky, Berthelot ; ça laidait à supporter les récriminations de sa femme qui voulait bien dépenser son argent mais ne comprenait pas quil le gagnait à coups dhoraires élastiques. Ce soir-là, il lui avait raconté le viol subi par Théo et comment cela lavait détruit moralement et physiquement. Comment, un an plus tard, à force de fatigue et après lapparition de vilaines taches brunes sur la peau ils avaient compris lun et lautre que cette horrible nuit-là le sida était entré en lui. Alors Odette s’était remémoré les voix entendues dans la nuit, ces deux garçons et cette fille qui sacharnait sur un ado gémissant dont elle navait pas identifié la voix. Bêtement, elle s’était demandé si un jeune homme peut être violé plutôt que violeur et elle avait poursuivi son chemin parce que cela ne la concernait pas. Nous ne sommes concernés par rien, jusqu’à ce que la réalité nous rattrape ; voilà la vérité. Désormais, elle le sait. Trop tard.

Quand elle était rentrée chez elle, Théo n’était pas à la maison. Sur la table de la cuisine, il avait laissé un mot pour dire quil était allé au cinéma à Montparnasse avec un copain et que peut-être ils iraient prendre un verre ensuite. Elle ne s’était pas inquiétée, connaissant le sérieux de son gosse. Elle s’était couchée sans lattendre, exténuée par sa journée de travail et sans doute également bouleversée par le décès de Solange Chaudard, à laquelle elle s’était attachée au fil des années. Au petit matin, la porte de la chambre de Théo était fermée, signe quil était rentré. Dans la salle de bains, la baignoire était à moitié remplie et il y avait mis à tremper ses vêtements et sous-vêtements de la veille. Bien sûr ça lavait intriguée, mais lorsquil s’était levé il lui avait dit – dun air contrit – quil avait eu « un petit accident la veille », sans doute dû à la mauvaise bière quil avait bue. Il navait pas pu rentrer à temps et s’était fait dessus. Elle avait ri et l’épisode était devenu un sujet de plaisanterie pour elle. Dans lannée qui avait suivi, jusqu’à son geste fatal, elle lui donnait parfois le surnom affectueux de « mon petit chieur… »

Odette se demande ce quil est advenu des trois agresseurs de son fils. Elle ne le saura jamais. Y a-t-il une justice divine ? Celui qui lui a transmis cette maladie horrible en est-il mort lui aussi ? A-t-il contaminé ses deux acolytes ? Parfois elle le souhaite, voudrait prier Dieu pour quil en soit ainsi. Pourtant, comment prier Dieu pour quil fasse plus de mal quil nen fait déjà ? Et puis, que ces salauds soient encore en vie ou quils soient morts eux aussi, en quoi cela changerait-il quoi que ce soit au destin tragique de Théo et au sien, puisque les deux étaient si intimement liés ?

La vieille femme pleure en silence. De grosses larmes chaudes et salées coulent le long de son nez jusqu’à sa bouche. Demain, ce sera le Réveillon de Noël pour tout le monde et une veillée funèbre pour elle. Au pied du sapin, il y a trente-six ans, elle na trouvé que deux flics impassibles venus lui annoncer la mort de toutes choses, le vide du reste de sa vie.

 

Toulouse, le 21 mars 2023

dimanche 6 février 2022

Croisière sur le Styx


Quelquefois il m’arrive de mettre mes mains sur la tête et d’attraper mes cheveux en regardant vers le ciel, les yeux écarquillés, un grand sourire aux lèvres. Je le fais à la demande de la famille, qui éclate de rire de bon cœur à une blague que seuls les initiés peuvent comprendre. Il s’agit d’une référence à une photographie me représentant à l'âge de un an environs, en trois exemplaires sur le même cliché, tout sourire et – sur l’un d’entre eux – dans la position décrite précédemment.

Le photographe a-t-il eu un trait de génie en me faisant prendre la pose ou, plus probablement, s’est-il contenté de saisir l’opportunité sur le vif ? J’aime à pencher pour la seconde solution qui fait de moi – à sa place – le metteur en scène précoce de cette histoire : intuitivement, je mime le geste de m’arracher les cheveux devant l’existence qui m’attend. Prémonition improbable, certes, mais à laquelle il serait tout à fait plaisant de croire.

Le cliché est en noir et blanc, grand format cartonné enchâssé dans une chemise qui fait livret, sur le devant de laquelle figure la signature stylisée du photographe, impression sépia en creux dans la cartoline gaufrée. Quelques clics sur Internet m’ont permis de retrouver la trace de cet homme qui avait 42 ans au moment de la prise de vue et qui est décédé à l’âge de 93 ans en juillet 2005. Je n’en saurais jamais davantage mais tout d’un coup c’est comme s’il m’était un peu moins étranger.

Pourquoi ce soudain besoin de recherche ? C’est idiot car je ne m’étais jamais interrogé plus que cela sur cette photographie et son auteur. Après tout je n’étais rien pour lui ni lui pour moi, il n’y a eu qu’une rencontre d’où est sorti ce portrait en trio d’un bébé anodin qu’il avait dû ranger ensuite dans ses archives comme ma mère l’avait fait au fond de son armoire sous une pile de draps comme pour le protéger du temps qui passe. Ce qui a fonctionné pour la photographie n’a eu aucun effet sur le modèle ; le temps a fait son œuvre. Ce n’était pas une peinture et je n’étais pas Dorian Gray !


Sur ce vieux cliché, je porte une sorte de brassière jaune pâle, au col cassé blanc sous lequel figure un unique bouton rehaussant un simple galon, tous deux pareillement immaculés. Bien que l’image soit en noir et blanc, je n’invente rien ; je sais, je me souviens de ce vêtement que j’ai probablement vu dans cette même armoire où ma mère gardait quelques affaires auxquelles elle tenait. Les épaules sont bouffantes et la courte manche également fermée par un large galon blanc qui rappelle le col.

Y a-t-il un véritable hiatus du poupon joufflu à l’image que me renvoie mon reflet dans la vitre alors que j’écris ces lignes et que près de soixante ans se sont écoulés ? Oreille droite déjà collée, bouche tombante jusque dans le rire, front haut dégagé sous des cheveux clairs que l’on dirait blonds mais qui déjà viraient au roux à l’époque… Je conserve aujourd’hui la même bouille ronde, le front dégarni qui était celui de mon père ; quant à ma chevelure, si elle a foncé pour devenir châtain elle est démentie par une pilosité intime qui atteste de sa couleur d’origine ; pour le reste je note la même lippe tombante de celui qui s’est toujours tenu en retrait du sourire et du rire franc, préférant l’ironie, l’allusif, le pince-sans-rire.


Je m’interroge… Pourquoi l’enfant à peine né ou presque se prend-il ainsi la tête à deux mains ? A-t-il intuitivement conscience du monde dans lequel il est tombé et de ce qui l’y attend ? Se dit-il : « Je préfère être sourd que d’entendre ça » ? Si tel est le cas, il a été exhaussé au-delà de toute attente et je ne suis pas certain de ne pas lui en tenir un minimum de rigueur. Sourd à 51 % d’une oreille et 41 % de l’autre aujourd’hui, c’est un fait que nous aurions des difficultés à nous entendre…

Je regarde ce bambin et ma vision se trouble. Pour le dire autrement, je vois triple alors qu’il est trop tôt pour incriminer le premier verre. Triple… Triple buse, triple andouille ?

Je contemple cette image de moi, si ancienne qu’il est impossible que j’en aie le moindre souvenir réel, je veux dire non reconstitué par le roman familial ; je ne saurais porter témoignage que « par ouï-dire. » Temps bénis de la prime enfance où tout glisse et rien ne s’accroche à une quelconque aspérité. Du moins peut-on le croire contre Freud et sa clique.

Quels sont les traumatismes des premiers jours, des semaines et des mois qui les suivent ? Y en a-t-il seulement ? Autres que ceux dont on feint se souvenir pour ne pas paraître ridicule aux yeux qui nous scrutent en cherchant à nous définir, nous faire rentrer dans des cases, ou que l’on invente sciemment de toutes pièces…

Nous faire rentrer dans des cases… Quelques années après ce portrait multiple, l’enfant s’insurgera devant les adultes qui prétendaient l’assigner à une ressemblance paternelle ou maternelle : « Moi, je ressemble à parsonne [sic] ! » Ces trois bambins réunis sur la photographie, si on les lui a montrés – et il y a de fortes chances pour que ce soit le cas, puisque les parents aiment confronter leurs enfants aux divers stades de leur évolution – sont-ils à l’origine de ce désir d’être unique ? Non pas enfant unique, puisqu’il y avait déjà un frère aîné, mais en dehors des clichés. Pour ainsi dire : « hors champ. »



Prenons un cliché plus récent, de quelques heures à peine, qui nous montre le même personnage quasiment parvenu à l’âge de la retraite…

Cette fois, foin du noir et blanc, nous sommes sur une version en couleurs. La mise en scène est également différente, le sujet n’est pas seul mais mis en situation. L’image est clairement posée et composée : au premier plan, un mûrier centenaire –  heureusement classé, comme tous ses congénères sur la montée entre la Grande plaine et la place commerciale – dont le tronc a éclaté sous le poids des ans, laissant un espace ajouré dans lequel le modèle a incrusté son visage de trois-quarts et qui forme une sorte de médaillon. Cliché pris par mon conjoint au cours d’une balade digestive ; autre façon de faire son rot.

Du bambin à cet homme fait, que s’est-il passé ? Tant de choses et presque rien. Si l’on y songe, nous avons là une contracture du temps. Tout va si vite, finalement, si l’on y songe. Vivre, quelle que soit la durée de cette existence, n’est rien au regard de l’éternité passée et à venir.

Entre hier et aujourd’hui, il n’y a qu’un spasme comme disait le poète québécois Émile Nelligan dans « Soir d’hiver. » Oui, je m’interroge, moi aussi, « Qu’est-ce que le spasme de vivre » ?

Il ne s’agit pas pour moi d’écrire des mémoires qui n’intéresseraient personne. D’une certaine façon, cela a déjà été fait. Tous mes écrits précédents constituent une forme d’autobiographie, bien que ce ne soit pas aussi simple que cela. Il faut savoir « en prendre et en laisser » comme disait la mère pour relativiser les choses. C’était à une époque où l’on pouvait comprendre et accepter qu’il y ait une voie étroite entre le noir et le blanc, une zone « grise » en quelque sorte dans laquelle il était possible, loisible, d’entrevoir une vérité exempte de dogmes. Une vérité pure, affranchie de toute idéologie. Elle répétait souvent cette saillie d’un délégué cégétiste : « Camarade, il y a le langage meeting et la réalité. » Elle m’a ainsi appris à regarder au-delà des mots creux ou des évidences tronquées.


J’ai dit les ressemblances entre ces visages de l’innocence et celui de l’homme fait, donc corrompu d’une certaine manière par les nécessaires compromis d’une vie. Puisque j’ai choisi la franchise, il m’est impossible de taire ce qui saute aux yeux devant ces photographies : la joie de vivre et la confiance en l’avenir de l’enfant qui n’ont pas duré, ni survécu jusqu’à l’âge adulte. Le sérieux a manifestement chassé la spontanéité. Je parle de « sérieux » mais j’aurais pu convoquer d’autres vocables qui eussent tout aussi bien fonctionné : « timidité », « complexes », etc.


Je vais avoir bientôt soixante ans et je n’en sais guère plus sur ce que peut être « le spasme de vivre. » En revanche, j’ai bien compris toute la vérité que renferme la formule : vivre est un spasme, à l’image de la fécondation originelle.

Oui, vivre est un spasme identique au plaisir qui donne la vie : instant fugace, insaisissable et pourtant primordial. On ne saurait dire ce dont il s’agit et pourtant il s’agit du Tout sans lequel on ne pourrait rien dire.

Nulle inquiétude ; je ne philosophe pas le moins du monde, je me contente de jouer avec les mots comme je l’ai toujours fait. Nanti d’un corps lourd et ingrat, je n’ai jamais véritablement su comment me mouvoir, raison pour laquelle il ne m’a pas été loisible d’approcher les « parquets » des bals de campagne ou les « dancefloor » des boîtes branchées. Ma seule légèreté possible est d’être un funambule des mots, un jongleur de concepts, un équilibriste des engagements.

Sur ce dernier point, qu’on ne s’y trompe pas : ma sincérité a toujours été totale ; simplement, j’ai veillé à garder mon libre arbitre afin de ne pas vouer mon âme au diable sans le savoir ou résister. Être libre, ne ressembler à « parsonne », est un voyage de funambule de tous les instants. Une seconde d’inattention et l’on tombe pour ne plus se relever.



Au fil de ces six décennies, qu’aurais-je été ? Qu’est devenu ce bambin innocent ?
Sujet depuis toujours au vertige, comment ne pas avoir un geste de recul devant l’abîme que ces questions ouvrent sous mes pieds ? Un pas en avant et je tombe dans ce gouffre vertigineux où s’en sont allés, déjà, plus de vingt et un milles de mes jours ici-bas. Moi qui ai toujours été fâché avec les chiffres et plus encore avec les nombres, je n’arrive pas à concevoir celui-ci. Est-ce seulement possible qu’il se soit écoulé tant de jours et de nuits dont la majeure partie fut faite d’insomnies ?

Nous touchons là à l’élasticité du temps, à sa relativité. Ce n’est pas une théorie mais bien le fruit de l’observation : le temps ne nous apparaît pas s’écouler au même rythme suivant notre âge et les situations dans lesquelles nous nous trouvons. L’enfance est un temps long, qui nous semble interminable dans notre hâte à vouloir « grandir », c’est-à-dire nous émanciper de la tutelle insupportable des adultes ; à partir de vingt ans, c’est une fuite en avant qui ne cesse de s’accélérer, nous n’avons souvent pas le temps de faire tout ce que nous voudrions et sentons le bout de la pente approcher avec son inévitable crash final. Tout ensemble, ce temps qui marche au ralenti ou galope selon notre âge peut également varier en fonction des circonstances et de nos émotions, ainsi les moments de plaisir passent-ils étrangement vite quand les instants douloureux s’éternisent effroyablement. Je suis bien certain qu’il s’agit là d’un constat que chaque être humain a pu faire.

J’ai profondément aimé Jean Cocteau, dès l’adolescence, pour sa poétique du temps et de l’espace ; ce spasme où un monde ou une histoire se jouent dans l’éternité sans que nous en ayons le moindre pressentiment, cette dimension dans laquelle nous pouvons nous laisser entraîner en traversant le miroir sans en garder souvenance puisqu’au retour nous nous trouvons là et à la seconde où nous étions au moment du départ. Intuitivement, j’ai d’emblée adhéré à cette métaphysique qui bousculait pourtant mon esprit indubitablement cartésien.

Avant même de tomber sous le charme du poète – en regardant « Orphée » au ciné-club, film noir et blanc au cours duquel j’avais clairement vu se reconstituer sous les doigts de Cocteau une fleur d’hibiscus en couleur ! – j’avais déjà eu maintes fois la sensation de vivre des minutes déjà vécues, exactement semblables. C’était étrange et inexplicable pour un enfant qui frôlait à peine la décennie et qui n’entretenait aucun rapport avec un quelconque au-delà, bien que la mort ait déjà fait des ravages autour de lui. Pragmatique, il professait que la fin est une fin sans appel, que dans le théâtre de la vie, une fois le rideau tombé il n’est plus question de le relever pour un ultime salut. Tout ceci n’étant pas formulé consciemment à l’époque et l’on peut légitimement avoir des doutes sur la reconstitution a posteriori d’une pensée nébuleuse autant que volatile d’un jeune garçon dont la formation intellectuelle restait en devenir.



J’ai aujourd’hui le double de l’âge auquel l’enfant que j’étais croyait qu’on devient vieux et pourtant je me sens toujours aussi jeune. Bien sûr, les miroirs me montrent sans vergogne le passage des ans et il ne s’agit pas de les nier mais dans ma tête je n’ai pas vieilli. Il y a quarante ans que je poursuis une crise d’adolescence qui ne prendra fin qu’avec moi.



— T’es beau, mon cœur, dit-il.

Je ne suis pas d’accord avec cette affirmation, même si je ne doute pas qu’elle soit sincère. Après tout, ne dit-on pas que l’amour est aveugle ? Avec moins d’élégance, quand j’étais môme, dans la cour de récréation de l’école primaire – nous disions « La Grande école » – l’expression consacrée était : « T’as de la m… dans les yeux ou quoi ? »

C’est peu de dire que je ne m’aime pas et que j’ai toujours regardé mon reflet dans la moindre indulgence. Aussi n’ai-je jamais compris que l’on puisse me voir autrement que comme le garçon ingrat –  trop gras – et gauche que je voyais moi-même. Jugement sans doute trop sévère mais pour autant sincère. J’ai souvent dit que si je m’étais croisé sur un lieu de drague je n’aurais pas eu la moindre tentation à mon égard.

Paradoxalement, on ne peut pas dire que j’ai souffert de ce sentiment d’infériorité. Je me trouvais moche et n’y attachais guère d’importance ; c’était une fatalité contre laquelle il était impossible de lutter. Les regards appréciateurs, parfois énamourés que me jetaient filles ou garçons ne changeaient rien à ce que je pensais définitivement en mon for intérieur.


Peut-être le mauvais rapport que j’entretenais avec mon corps résultait-il des quolibets auxquels les roux sont constamment confrontés dans l’enfance – « Poil de carotte », « T’as pris le soleil à travers une passoire », entre autres – auxquels ma déficience auditive permettait l’ajout d’un « sourdingue » qu’elle me faisait entendre « sourd-dingue » pour tout arranger.

J’étais roux, avec une bouille ronde constellée de taches de soleil qui finissaient par me faire de l’ombre.


Il ne me reste pas beaucoup de photographies me représentant, mis à part celles de mes papiers d’identité successifs ou de mon permis de conduire qui date de quarante ans. Le reste, s’il ne les a pas détruites, doit figurer dans les archives – entendez « des boîtes à chaussures » – non triées de mon frère. Je parle ici de tirages papier, de clichés physiques. Le numérique à rendu les choses plus éphémères encore, au point que nous possédons tous des disques de sauvegardes pleins de photographies que nous n’allons plus regarder et que nous oublions là plus facilement que dans des albums plus ou moins bien rangés dans un placard ou sur les rayonnages d’une bibliothèque.

Je me souviens de quelques-unes de ces images, que je pourrais décrire comme si je les avais posées devant moi, sur ce coin de comptoir où j’écris. Au rang de mes défauts, il y a cette hypermnésie pour certaines choses, dont je me passerais volontiers !


La seconde photographie que je possède a été prise cinq ans après le triple cliché précédemment décrit. Elle est en noir et blanc et montre un gamin d’une demi-douzaine d’années vêtu d’un costume gris avec une pochette sombre sur la poitrine, un nœud de satin blanc épinglé juste au-dessus, en contrepoint, sur le revers gauche de la veste croisée sous laquelle il porte une chemise blanche à col large, une cravate et un gilet assortis à la pochette. J’ai le teint pâle, les oreilles décollées, le sourire figé, les cheveux plaqués sur le front, le regard fixe dirigé vers le photographe. Je suis assis sur un banc inconfortable, sérieux comme un pape, les mains croisées sur les genoux, au premier rang d’une photo de groupe prise à l’occasion du mariage de mon cousin. Ma mère et sa sœur avaient neuf ans d’écart et ma mère s’est mariée tard à mon père ; j’ai eu des cousins qui étaient d’une autre génération que la mienne et auraient aisément pu passer pour être mes oncles…

Je regarde la demi-douzaine de photos d’identité étalées devant moi et une remarque s’impose à laquelle je n’avais pas prêté attention jusqu’ici : elles forment un ensemble de clichés pris par le photographe scolaire à deux ou trois ans de distance. Où sont passées les autres images ? Sans doute dans les archives familiales à mille kilomètres de moi. Je sais que ma mère les a achetées systématiquement : racket institutionnel destiné à financer la coopérative des écoles. En revanche, elle ne prenait pas la photo de groupe annuelle ; nous avions un budget serré même si mes parents ont toujours fait en sorte que leurs enfants n’en aient pas conscience.


Les deux photographies suivantes sont également en noir et blanc. Cela m’intrigue. La couleur était-elle si peu répandue au début des années soixante-dix ? Pourtant je me souviens de mon Instamatic 126 et des tirages sur lesquels figuraient une grande photo carrée et une plus petite au format « identité » du même cliché. À cette époque, les Polaroid à développement instantané utilisaient également la couleur. Alors, pourquoi les portraits scolaires de mes huit et dix ans sont-ils en noir et blanc ? Le mystère restera à jamais entier, mais c’est sans importance dans la mesure où l’on m’y reconnaît parfaitement.

À huit ans, bouille ronde, teint pâle, regard net et franc, lèvres pincées, visage légèrement tavelé sur le nez et le haut des pommettes, cheveux clairs prenant la lumière du flash. Je suis vêtu d’un polo probablement bleu clair, à rayures blanches et boutonné au ras-du-cou, le col uni du même bleu.

À dix ans, cette fois le polo est gris, le col déboutonné, trois fines bandes blanches sur la poitrine et le haut des épaules. Le visage est légèrement plus ovalisé et constellé de taches de son. Même regard et bouche pincée ; cheveux identiquement plaqués sur le front.

À douze ans, l’apparition de la couleur ne laisse aucun doute sur le roux flamboyant de ma chevelure qu’une raie partage désormais en deux au tiers gauche du crâne, avec des pattes descendant à hauteur du lobe des oreilles et dont la fonction est de cacher les cicatrices laissées par des interventions lourdes sur chaque oreille. Les taches solaires ont gagné du terrain, elles descendent désormais sous les pommettes, de part et d’autre de la bouche, ne laissant de fait que l’espace d’une moustache et d’un bouc hypothétiques d’une blancheur de peau prête à rougir pour peu qu’il m’arrive de quitter l’ombre. La bouche est à peine moins pincée, elle se veut sérieuse plus que réprobatrice comme par le passé. Les polos ont laissé place à un pull de laine fine, couleur marron glacé, boutonné sur l’épaule gauche et dont le col rond couvre le cou d’une bande rouge surmontée d’une autre d’un marron plus soutenu.

Quoi qu’il m’en coûte et mon anglophobie dut-elle en souffrir, il est indéniable que ces trois images font de moi un parfait petit Britannique. Dieu merci, trois ans plus tard on me dirait davantage Irlandais, ce qui était et demeure bien plus gratifiant à mes yeux !


Ultime portrait de l’enfance, dernière année de collège : me voici au milieu de l’adolescence, quinze ans environs… Une tignasse rousse qui s’est épaissie et se veut librement ébouriffée en permanence comme si elle cherchait à fixer à elle seule tout ce qu’il y a de rebelle en moi. Plus certainement, on pourrait déduire que cette luxuriance indisciplinée autant qu’indisciplinable est la résultante de l’effervescence qui bouillonne et brouillonne sous la calotte crânienne où elle est implantée. Les sourcils également se sont épaissis et semblent en bataille. Les taches de rousseur ont pris de l’ampleur, elles se touchent désormais les unes les autres au point de former une plaque sur chaque pommette. En revanche, la peau est saine et lisse, dépourvue de ces constellations d’acné dont d’autres que moi ont dû se débarrasser au prix d’une lutte acharnée. Le sourire est légèrement moins pincé, mais la lèvre supérieure est tombante, un peu décollée dans le coin droit, laissant apparaître un interstice que l’on imagine habituellement occupé par une cigarette. À cet âge, il y a déjà six ans que je fume. De plus en plus. Cette lèvre décollée me donne une lippe boudeuse que ne dément pas le regard en coin, manifestement tourné vers la droite, cherchant une échappatoire pour mettre fin au pensum de la pose devant ce type – toujours le même depuis la Maternelle – qui ordonne de sourire quand objectivement rien n’y pousse naturellement. Je n’ai jamais su, jamais pu ou voulu sourire sur commande. Question d’éthique : je ne suis pas un être dissimulateur.

Côté vestimentaire, plus de polos ni davantage de pulls à col rond montant ou ras du cou porté sur un t-shirt blanc. Désormais, j'arbore des chemises à même la peau, accompagnées ou non d’un fin pull sans manches à col ouvert que ma mère appelait « débardeur », comme ici sur ce cliché : chemise parme à rayures moyennes dorées, débardeur beige parsemé de petits chevrons plus soutenus. Pas de cravate ; celles-ci feront leur apparition avec le lycée et remplaceront toute idée de pull. Elles seront toutes étroites et discrètes ; il y en aura une en cuir marron, que je porte le plus souvent un peu lâche sur un col déboutonné et une autre en fine laine tricotée de couleur bordeaux pour laquelle je veille à ce que le nœud Manhattan soit toujours impeccablement droit, pour ne parler que de mes deux préférées.

Je me rends compte qu’il y a là un paradoxe ; alors que je ne m’aimais pas, me trouvais quelconque sinon laid, je n’étais pas dénué d’une certaine coquetterie. Cherchai-je inconsciemment à me faire pardonner ce visage disgracieux, à faire diversion par un aspect vestimentaire à contre-courant de la mode du moment ? Pas de jean pour moi, par exemple, mais des pantalons « habillés » aux couleurs discrètes ; chemises unies ou à fines rayures aux tons pastel tirant souvent vers le rose à une époque et un âge où cela ne se portait guère pour la gent masculine.


Dégagé de ces stupides photographies scolaires, le lycée a accompagné la fin de mon adolescence et mon passage au statut d’adulte. Ce fut ma période « favoris », et non ma favorite. Je m’étais laissé pousser des rouflaquettes à la russe pour coller davantage au personnage que j’interprétais dans « La Demande en mariage » d’Anton Tchekhov. J’y tenais le rôle d’un prétendant aussi irascible et querelleur que son futur beau-père, chacun faisant valoir que les « Prés du bœuf » lui appartiennent au moment de déterminer la dot.

S’il existait la moindre image pour témoigner de ce temps, ces pattes rousses descendant jusqu’aux maxillaires pour tourner sur quelques centimètres le long des mâchoires constitueraient le seul changement physionomique notable.


Et puis je suis sorti de l’adolescence en même temps que du lycée, tout comme j’avais quitté d’un même mouvement l’enfance et le collège. Dix-huit ans ; j’étais désormais « majeur et vacciné », prêt à exercer mes droits civiques l’année suivante pour les élections présidentielles.

C’est le dernier cliché posé devant moi. Tirage monochrome au format 10 x 15 cm. Image prise par mon frère, faussement « volée ». Ne pas se fier aux apparences, elle a été shootée trois fois pour plus de sûreté à cause du modèle toujours réticent à se laisser saisir par l’objectif. Je suis rarement passé devant un miroir sans me jeter un coup d’œil critique avant de me lancer une grimace ou une insulte, alors l’idée de poser pour une photo immortalisant ma gueule…

Me voici donc majeur ! Pour cet anniversaire et mon bac, mon frère m’a offert les trois volumes de la biographie d’Alexandre le Grand par Roger Peyrefitte, sur papier vélin blanc supérieur « Capri », relié pleine toile et numérotés, faisant partie de l’édition originale. Je suis allongé sur le lit de mon frangin, dans ce qui fut la chambre commune de nos jeunes années – depuis huit ans, je dors dans le canapé convertible de la bibliothèque – tenant à la main le premier volume. C’est un livre épais et lourd d’un peu plus de 710 pages, difficile à tenir. Trois doigts de la main gauche sont posés repliés sur la couverture, tandis que l’index et le pouce tiennent les pages de gauche pour éviter qu’elles ne se referment. Je suis penché sur le livre, manifestement plongé dans ma lecture. Mes cheveux sont denses et très foncés, la moustache est fine, les favoris sur la joue gauche bien dessinés. Surtout, sur ce cliché, on peut voir que les taches de rousseur se sont estompées au point de pratiquement disparaître. Elles ne reviendront plus sur mes joues, en revanche au fil des ans elles se feront plus nombreuses sur les bras et les jambes, donnant de loin une impression de bronzage tout à fait improbable pour une peau trop blanche qui ne sait faire autre chose que de brûler au soleil.


Dernière image, je l’ai dit. Ensuite, j’ai quitté la petite ceinture parisienne pour le sud-ouest, laissant derrière moi les témoins de toutes ces années détestables, pensant qu’ailleurs la vie pouvait être différente. Or ce n’est pas de lieu qu’il aurait fallu changer, mais de personnalité. Ce que j’ai fait en partie, pour le meilleur comme pour le pire.



Voilà ! J’étais jeune et bête. Idéaliste à ma manière. J’aurais voulu n’être qu’une âme sans corps. Vision platonicienne imbécile et limitée. Puis j’ai découvert tous les plaisirs que je pouvais tirer de cette carcasse encombrante ; je me suis mis à tenter d’aimer la vie, d’en tirer le maximum. J’ai bougé davantage, je me suis impliqué dans des associations étudiantes, j'ai frayé avec diverses personnes qui m’ont fait partager leurs passions, leurs espoirs et leurs doutes. Petit à petit, j’ai découvert mes propres centres d’intérêt. Je me suis mis à cuisiner, à aimer les vins, à apprécier le champagne, à marcher hors des murs ou de moi-même pour échapper à ma claustrophobie. Je me suis aussi abandonné à l’amour physique dont je sentais tout le poids du manque dans mes jeunes années. Oui, il était possible de tirer pour moi du plaisir de ce corps honni en l’offrant aux autres…

Ce corps que je n’aimais pas, je pouvais en jouir intensément sans avoir à l’apprécier pour autant. D’ailleurs, le plus souvent, j’avais la sensation de m’extraire de cette enveloppe charnelle pour assister à ces ébats en spectateur incrédule, éberlué que l’autre ait pu éprouver attirance et désir pour moi. Il y avait tromperie sur la marchandise ; mais lequel trompait l’autre ? Au fond, cela n’avait aucune importance et faisait partie des mystères de la vie.

Il ne faut pas me croire plus désabusé que je ne suis ; si j'ai pris un nombre de « râteaux » qui permettrait de monter une jardinerie, j'ai aussi connu l'amour sincère et véritable, sur lequel la pudeur impose le silence.


La vie commence à vingt ans. C’est également l’âge auquel la barque de Charon aborde les rapides pour glisser sur la pente vertigineuse d’un temps plus fluide encore que les eaux du Styx.

Toute une vie s’est écoulée depuis cet ultime cliché d’une enfance qui basculait pratiquement dans l’âge adulte ; c’était hier et la mort, c’est déjà demain… Le plus long a été fait ; peu de chances – de risques ? – de doubler la mise à ce stade.

Dans l’éternité du temps, dont nous ne savons rien et sur laquelle nous n’avons aucune certitude, ceci n’aura duré que l’espace d’un battement de cils ; de cœur si l’on préfère.

Cette notion d’éternité, d’infini ou de néant effrayait l’enfant, l’adulte l’a apprivoisée ou bien s’en est-il accommodé ? Je n’ai plus de peurs nocturnes insomniaques mais des insomnies apaisées.


Je remonte le Styx de l’amont vers l’aval, à contre-courant d’un fleuve dont chacun sait qu’il coule à l’envers. Voilà soixante ans que j’ai embarqué sur l’esquif de mon destin pour une improbable croisière. Charon tient la barre et décide du cap, nautonier implacable et sans âme. Je sais qu’un jour il nous fera gagner la rive opposée et que ce sera pour moi la fin du voyage. Toute croisière sur l’Achéron aboutit à un quai, on ne peut chavirer ni revenir en arrière ; rendez-vous est pris avec le néant, qu’il soit d’enfer ou paradisiaque…

Le Styx est un fleuve qui fait mentir tous les philosophes qui prétendent que ce n’est jamais la même eau qui coule dans une rivière, jamais la même dans laquelle on se baigne. C’est lui qui gouverne, décide de tout, à jamais inchangé, inchangeant ; grand maître de l’illusion, de toutes les illusions.
La traversée n’a pas été celle d’un long fleuve tranquille ; il y a eu les courants contraires, des chutes vertigineuses, des moments plus fluides et c’est cette diversité qui en a fait le charme en même temps que la difficulté. Je ne me plains de rien car je sais pertinemment qu’il en va de même pour tout un chacun.


Un lieu commun prétend qu’au moment de toucher le quai il nous est donné de revoir notre vie défiler en une fraction de seconde. C’est un marronnier pour littérature de gare. La vérité est que personne n’en sait rien puisque l’on n’a jamais vu revenir quiconque pour en attester. On m’opposera les expériences de mort imminente mais je rétorquerai que, pour imminente qu’elle fut, la mort s’est abstenue.

Pourtant, je veux bien concéder que je ne peux faire autrement que m’interroger… Depuis quelque temps, des flashs faisant apparaître des lieux, des visages ou des scènes de ma vie passée viennent me visiter hors de propos, au point que cela finit par devenir une sorte de harcèlement. Des événements heureux comme d’autres qui le sont moins. Qu’est-ce à dire ? Que l’appontement est pour bientôt ? Que mon inconscient est bien plus tourmenté que ma conscience ?

Il s’agit là de questions purement rhétoriques, pour lesquelles la réponse n’a que peu – si ce n’est aucune – importance. Je ne fais que constater un fait qui vient déranger mon petit confort intellectuel.
Je croyais avoir refoulé les pires moments, laissé en route quelques-uns des meilleurs, oublié les personnes que j’avais chassées de ma vie comme celles qui avaient décidé d’en sortir, c’est-à-dire de me rayer de la leur… Il me semblait être prévenu et prémuni contre toute tentation nostalgique… Tout ceci n’est qu’illusions, jeu de miroirs.

Dans cette croisière sur le Styx, nous ne décidons de rien, à aucun moment. Ni d’embarquer, ni du rythme des eaux, des paysages qui défilent, des voyageurs que nous croisons, pas davantage du moment du débarquement. C’est « all inclusive ». Je ne dirais pas « clefs en main » car, justement, de clefs nous n’en avons pas.



Fin de la séquence Nostalgie. Il n’y a d’autres photographies que celle de ma carte de groupe sanguin et l’autre de mon permis de conduire, qui sont sans intérêt.
Il ne s’agit nullement pour moi d’écrire des mémoires comme je l'ai dit précédemment. Mon père est mort d’une attaque cardiaque en commençant les siennes. Ironie de l’histoire, lui qui n’aimait pas l’eau et n’avait jamais de sa vie tenté d’attraper un poisson, avait choisi pour titre « La Pêche aux souvenirs. »

Nous pêchons tous dans le Styx, au bord de la barque, sans nous rendre compte que le poisson, c’est nous.

Toulouse, le 30 janvier 2022