jeudi 18 mai 2017

Un jour que c'était la nuit

L’enfant traversa la rue comme une flèche. Un geste spontané, irréfléchi, mû par la seule promesse des baisers maternels qui l’attendaient de l’autre côté. Il y eut un cri, celui du père, suivi immédiatement par un crissement de pneus et le choc sourd du corps contre la carrosserie avant le vol plané et le second choc, plus sourd encore, lorsque l’enfant s’écrasa sur l’asphalte.
Il venait de sortir de la boulangerie, le petit pain au chocolat de son goûter dans la main gauche, son minuscule cartable d’écolier dans la droite. Son père tenait encore la poignée de la porte vitrée de la boutique pour en accompagner la fermeture. Rituel quotidien sans histoire. Ils allaient attendre que le feu tricolore passe au rouge et emprunter le passage protégé. De l’autre côté, juste en face, se tenait la Maison de la Presse tenue par la mère, où l’enfant goûterait avant de retraverser avec le père pour gagner l’appartement situé au-dessus de la boulangerie.
C’était une magnifique journée ensoleillée de printemps, pleine de promesses pour l’été qui ne tarderait plus. Même les façades noircies de pollution semblaient plus gaies que d’ordinaire.
Le premier choc fut suivi d’un silence impressionnant, comme si tout à coup tout était figé, la circulation, les gens, les bruits habituels de la ville, de la vie. Pure illusion. Mémoire tronquée de faux-témoins.


La mère trônait au comptoir de sa caisse, échangeant des amabilités automatiques avec une fidèle cliente. La vitrine donnait sur la rue et de son poste elle aimait à observer la vie du quartier, telle une vigie patiente, à l’affût du moindre incident. Non pour le bonheur du cancan, mais pour le plaisir du constat d’une vie paisible et sans heurts. Les mauvaises nouvelles et autres tragédies étaient cantonnées aux pages des journaux qu’elle vendait.
Alice avait trente-cinq ans, un prénom de conte pour enfant qu’elle détestait et une vie qu’elle adorait. Un visage fin, aux yeux doux, encadré d’une chevelure d’un blond naturel, un corps mince que la grossesse n’avait pas abîmé, deux seins menus qui pointaient sous ses chemisiers légers et dont on avait du mal à croire qu’ils aient pu donner autant de lait, un sourire d’ange qu’elle avait patiemment façonné devant le miroir de sa coiffeuse à l’adolescence, lorsqu’il s’agissait de faire chavirer le cœur des garçons. Même s’il n’y en avait eu qu’un. Le premier de la classe. Sans doute pas le plus beau, mais le plus brillant. Celui qu’elle avait épousé, le père de son fils. Ses copines avaient trouvé cet amour affligeant de banalité, elles qui passaient de bras en bras dans une valse endiablée, pour finir mal ou pas mariées.
Bien sûr, Alice n’était pas une idiote, elle savait bien ce qu’il y avait de banal chez Jean. À commencer par ce prénom passe-partout qui convenait si bien à la timidité du garçon. Comme si Édith et Gaston avaient voulu se venger – tout en le protégeant – du ridicule que leurs parents respectifs leur avaient imposé. Pourtant Alice connaissait également toute la beauté cachée de son amoureux. Non pas une vague idée romantique et sentimentale, mais ce membre soigneusement scellé dans des slips kangourou blancs parfaitement ridicules à force d’usure et d’élastiques cuits par les nombreuses lessives qu’ils avaient subi. C’était comme si la nature avait souhaité le doter d’un appendice susceptible de faire contrepoids à un cerveau proéminent. Pour en juger, l’adolescente ne pouvait se référer qu’à ce qu’elle avait pu apercevoir chez ses frères – manque d’expérience oblige –, et la femme en avait eu confirmation plus tard dans les magazines de naturisme ou les publications homosexuelles qu’elle feuilletait avant de les mettre en rayons.
Jean était un garçon malingre, binoclard. L’archétype de l’intellectuel, habile pour jongler avec les chiffres ou les idées, gauche dès qu’il s’agissait de produire un effort physique. Premier en tout, dernier en gymnastique. Plus tard, il tournerait ceci à son avantage, par la dérision, en expliquant : « Pour moi, le sport c’est comme la musique : de chambre, uniquement ! »
Vingt ans plus tard, l’homme n’était pas très différent de l’adolescent. Toujours aussi timide ; effacé pourrait-on dire. Sans être efféminé pour autant, Jean avait les traits de sa mère et peu de ressemblance physique avec son père, dont il ne semblait avoir hérité que le côté taciturne, peu expansif.
De taille moyenne, cheveux auburn coupés court, lunettes à grosses montures d’écaille, vêtu de façon stricte sans autre recherche que celle de l’anonymat : costume trois-pièces gris muraille, chemise blanche, cravate sombre au nœud Manhattan impeccable.
Certains auraient dit de lui qu’il était terne, falot, mais c’est ainsi qu’Alice l’avait toujours aimé, parce qu’elle le trouvait touchant et se sentait une âme protectrice vis-à-vis de lui. D’une certaine façon, il avait été son enfant avant la naissance de Thomas.
Nonobstant, Jean était avant tout un génie – plus qu’un ingénieur – de l’informatique et menait une carrière à l’ascension fulgurante au sein de la branche française d’un géant américain. Le salaire indécent qui était le sien assurait à sa petite famille une aisance matérielle certaine. Pour autant, ils menaient une vie simple, sans grand luxe, qui correspondait à leur tempérament. Le surplus de salaire était investi dans des placements financiers sans risque, à faible rendement, comme on constitue un bas de laine en prévision de jours plus incertains.
La boutique d’Alice relevait donc d’un choix personnel plutôt que d’une nécessité. La jeune femme ne supportait pas l’oisiveté et ne s’imaginait pas en mère au foyer. Quand Thomas avait pris le chemin de l’école maternelle, cessant de remplir chaque heure de ses journées, elle avait pris sa décision et profité de l’opportunité du fonds de commerce libre devant ses fenêtres. Jean avait approuvé l’idée et libéré les fonds.
Ça n’avait pas été une mauvaise opération car, après deux ans d’exploitation, la boutique commençait à dégager des bénéfices honorables.


Occupée à discuter avec sa cliente, Alice n’avait prêté qu’une vague attention à l’accident qui venait de se produire devant sa vitrine. L’attroupement qui se formait peu à peu avait toutefois fini par l’intriguer et c’est en y regardant plus attentivement qu’elle avait vu Jean debout au milieu de la rue, blême et perdu. Il ne lui en avait pas fallu davantage pour comprendre le reste. Elle avait planté là son interlocutrice intarissable pour se précipiter à l’extérieur.
Thomas gisait devant le véhicule, tel un pantin désarticulé. Les yeux ouverts, il ne bougeait pas, ni ne geignait davantage. Ses vêtements étaient tachés de sang, mais dans la confusion elle ne parvenait pas à déterminer de quelle blessure il provenait.
Au loin, on entendait la sirène du car de police appelé par la boulangère, la grosse femme sympathique qui la prenait par le bras et lui disait de ne pas s’inquiéter, que les secours arrivaient et que tout allait bien se passer. Comme si elle en savait quelque chose, si elle avait l’habitude de ce genre d’accident. Or, cette habitude, elle l’avait prise au fil des ans, contrainte et forcée, parce qu’en trente ans elle en avait vu des dizaines devant sa porte ; des piétons renversés sur le passage protégé comme Thomas, mais aussi des chauffards emportés par leur élan, surpris par le feu tricolore et terminant leur courses dans la devanture de la vieille épicerie située de l’autre côté du carrefour, emportant sur leur passage l’étal de fruits et légumes.
C’était toujours le même cérémonial. L’arrivée du « panier à salade » noir et blanc, gyrophare bleu tournoyant, pin-pon hurlant – qui, s’agissant d’un véhicule de police était plus précisément un la-ré, bien différent du la-si des pompiers –, les agents sautant de l’antique véhicule Citroën en fin de course, vêtus ou non de leur pèlerine suivant le temps mais toujours coiffés de leur képi désuet. Ils ouvraient l’arrière du fourgon, en sortaient le brancard pliant fait de deux longs bras de bois et d’une toile kaki de lit de camp ; ils y installaient la victime, la couvraient d’une couverture crasseuse jusqu’au torse si elle était vivante et complètement si elle ne l’était plus. Puis ils escamotaient le tout et repartaient vers l’hôpital, service des urgences ou de la morgue, laissant deux agents sur place pour rétablir la circulation et faire les premières constatations en attendant l’arrivée des gradés, si besoin.
La seule différence, ici, était la petitesse du corps meurtri sur ce brancard d’adulte.
D’une voix blanche, Alice avait dit à Jean : « Ferme le magasin, je pars avec eux. » Puis elle avait sauté à l’arrière du panier à salade, près de son fils disloqué.
 

                                                *
Il y avait eu les jours de coma, les opérations, les semaines de convalescence, les mois de rééducation, les vacances d’été gâchées. Il y avait eu tout cela, mais pas une plainte ni le moindre reproche de la part d’Alice. Même son regard n’avait pas changé quand il se posait sur Jean, toujours admiratif et protecteur. Elle prenait soin de garder ses angoisses enfouies au plus profond d’elle-même, car elle imaginait sans peine les affres de son mari. Elle le connaissait si bien ! Elle avait pu lire sur ses traits la moindre de ses émotions depuis le drame ; l’hébétude, la peur, la culpabilité qui n’avait pas totalement disparu après le soulagement.
Au chevet d’un enfant, un couple se soude ou explose. Le leur avait poursuivi sa route « sans accident », comme Alice le dirait plus tard sans se rendre compte de la violence de cette image dans la circonstance.
Jean avait continué à travailler, tout en aménageant ses horaires pour assurer un maximum de présence au chevet de Thomas, tandis qu’Alice déléguait la tenue de son commerce aux quatre grands-parents qui s’y relayaient. Peu à peu, la clientèle avait pris l’habitude de la présence de ces quatre vieux sympathiques qui semblaient bien s’entendre, au point qu’il arrivait souvent que le père de l’un fasse équipe avec la mère de l’autre. Comme si ce panachage était le garant – ou au moins un écho – de la solidité du couple des jeunes. Ne manquaient au tableau, en définitive, que les apparitions en coup de vent et joyeuses du petit Thomas.
Lorsqu’aucun des grands-parents ne pouvait se libérer, c’était Jean qui tenait la boutique afin qu’Alice puisse rester au chevet de leur fils. Il le faisait de bon cœur, mais sans compétence et avec la plus grande gaucherie du monde. Par exemple, pour faire une photocopie, il lui fallait gâcher trois feuilles en moyenne. De même était-il incapable de conseiller un client sur l’achat d’un livre récemment paru et à peine pouvait-il dire sur quel rayon trouver telle ou telle revue. La librairie, papeterie, journaux n’était pas son univers. Son esprit vagabondait dans hauteurs où jamais il n’aurait pu croiser l’une des personnes qui entraient ici. Il ne le pensait pas par snobisme ou orgueil, car au vrai il n’y pensait pas une seconde.
Il passait ces journées-là dans le vague, ne se rendant pas compte des petits larcins habituels, ni des adolescents feuilletant un peu trop longuement les revues pornographiques montrant des femmes nues aux gros seins, où d’autres qui préféraient les revues de naturisme en restant concentrés sur les pages dans lesquels figuraient plus d’hommes que de femmes. Sa femme avait l’œil pour ces choses-là et savait y mettre bon ordre. Elle le faisait en pensant, horrifiée, qu’un jour Thomas aurait leur âge et peut-être leurs pratiques. Elle avait beau mettre ce genre de littérature sur les rayons supérieurs, ils restaient accessibles aux plus grands comme à ceux qui savaient se dresser sur la pointe des pieds.


Indéniablement, comme le proclamait une nouvelle émission de télévision, Les gens heureux ont une histoire. Ceux qui prétendent le contraire sont mus par de bien mauvaises pensées, pleines de rancœur, de mesquinerie, de jalousie, d’envie, de petitesse.
Leur histoire peut sembler plate, sans aspérités, trop polie pour être honnête en somme. Mais la vérité est que les drames, petits ou grands, n’en sont pas davantage absents que dans toute autre. Simplement, le bonheur y domine et en gomme ce sur quoi aiment se focaliser ceux qui se complaisent dans le malheur. Peut-être faut-il en conclure, au fond, que bonheur et malheur ne sont que des synonymes pour optimisme et pessimisme…
Si tel était bien le cas, Alice et Jean étaient d’incorrigibles optimistes. Ils avaient pleinement conscience de l’immense bonheur qu’était leur vie depuis le jour de leur rencontre, nonobstant l’effroyable accident de Thomas. Un bonheur si profondément chevillé à leur petite famille que rien ni personne ne pourrait jamais le leur retirer.


                                                *

Ce fut un matin comme tant d’autres. Alice s’était levée la première, avait pris sa douche, s’était habillée, avait dressé la table du petit-déjeuner, mis la cafetière électrique en marche et était descendue à la boulangerie pour chercher une demi-douzaine de croissants ordinaires – Jean détestait ceux qui suintent le beurre et n’ont ni forme ni tenue – pendant que le café passait.
De retour à l’appartement, elle avait déjeuné seule, était allée déposer un baiser furtif sur le front de Thomas profondément endormi, était allée allumer la lampe de chevet de Jean pour qu’il se réveille peu à peu, puis elle avait gagné le magasin afin d’être présente lorsque le livreur des Messageries jetterait le paquet de Quotidiens devant sa porte.
La journée serait comme toutes les autres. Dans un peu plus d’une heure, Jean et le petit viendraient l’embrasser puis son mari irait au bureau après avoir laissé l’enfant à l’école. C’était la vie retrouvée. Leur vie heureuse d’avant le drame. La page était tournée. Deux longues années de galères médicales pour Thomas, qui était désormais passé « à la grande école », comme il aimait à le proclamer.


Ce fut une journée ordinaire. Un mercredi. Si elle en avait douté, l’exemplaire d’El País posé sur la pile de journaux le lui aurait confirmé. Dans la matinée, le petit rouquin viendrait le chercher et en profiterait pour fouiller interminablement parmi les présentoirs tournants de livres de poches. Il choisissait ses lectures en fonction de la photographie de couverture, ce qui lui assurait un éclectisme total, au risque du pire autant qu’à la découverte du meilleur. Ces derniers temps, il semblait dévorer les ouvrages ésotériques de T. Lobsang Rampa édités dans la collection J’ai Lu. Quelques semaines en amont, il avait découvert Anne Philipe avec Les rendez-vous de la colline et enchaîné avec Un été près de la mer, Jean-Edern Hallier et Le Premier qui dort réveille l’autre, La tête en fuite de Malaparte, ou encore Fabrizio Lupo de Carlo Coccioli. Alice s’amusait du sérieux que mettait l’adolescent dans la façon empirique et aléatoire de ses choix, encore qu’elle le soupçonnait d’éviter les ouvrages trop épais : il avait lu toute l’œuvre de Christiane Rochefort, à l’exception d’Archaos ou le jardin étincelant, qui dépassait les 400 pages.
Le mercredi, il venait récupérer le quotidien espagnol qu’elle faisait venir pour lui et qu’il lisait dans l’après-midi, avec l’application de l’élève intéressé par une matière plus que toutes autres.
Le mercredi, c’était aussi le jour où elle voyait le plus d’enfants, celui où elle vendait le plus d’illustrés, de bonbons, d’albums de coloriages. Les bambins venaient accompagnés de leurs grands-mères à qui ils auraient facilement fait acheter toute la boutique contre quelques baisers mouillés et regards langoureux. Mais il y avait aussi celles et ceux qui piquaient des crises parce qu’on ne cédait pas à tous leurs caprices.


Ce fut une soirée qui commença comme n’importe quelle autre depuis que Jean travaillait plus tard le soir afin de rattraper les heures qu’il avait prises pour s’occuper de sa famille.
L’un des grands-parents allait chercher Thomas à l’école, le faisait goûter et le surveillait jusqu’au retour de sa mère. Alice fermait boutique à 19 h 30, rentrait réchauffer le dîner qu’avait préparé sa mère ou sa belle-mère selon le jour, puis elle faisait manger l’enfant, lui donnait le bain, le mettait au lit et lui lisait une histoire en attendant le retour de Jean. Lorsqu’il arrivait, ils passaient à table à leur tour et parlaient de leur journée respective, de ce qu’avait fait ou dit Thomas de particulier. Ensuite, ils s’installaient devant le poste de télévision et cherchaient un programme intéressant sur l’une des trois chaînes. Et l’émission terminée, ils se mettaient au lit et éteignaient la lumière après un dernier baiser pour se souhaiter une bonne nuit. Leurs effusions sexuelles s’étaient espacées, puis taries au fil du temps. Thomas avait su occuper leurs nuits dès son arrivée dans l’appartement, semblant mettre un point d’honneur à pleurer et appeler au moment le moins opportun…


Mais la journée cessa d’être banale, identique, calibrée, normale, heureuse… car Jean ne rentra pas.

                                                *
La nuit n’avait été qu’une interminable attente, d’abord intriguée par un aussi long retard, puis agacée de n’avoir eu aucun appel pour annoncer ce contretemps, ensuite angoissée par cette situation inhabituelle et inexpliquée.
Quand Thomas avait appelé pour demander que son père vienne l’embrasser, elle lui avait fait un pieux mensonge afin qu’il ne s’inquiète pas à son tour : Jean était ressorti pour aller chercher un paquet de tabac. L’enfant, qui ne possédait pas encore complètement la notion de l’heure ni celle des horaires d’ouverture des bureaux de tabac mais avait, en revanche, une totale confiance dans la parole maternelle avait cru à cette histoire et fini par s’endormir en attendant le retour de son père.
Alice avait tenté plus d’une fois de joindre Jean à son bureau, cependant le téléphone sonnait manifestement dans le vide. Récemment, il lui avait expliqué que les progrès de la technologie et en particulier de la miniaturisation permettraient de fabriquer des téléphones sans fil que chacun pourrait avoir en poche afin de répondre où qu’il se trouve. Ce rêve serait une réalité dans dix ou quinze ans au plus. Pourquoi cela n’était-il pas déjà au point ? Elle aurait pu le joindre où qu’il soit afin qu’il puisse la rassurer !
Bien sûr, elle avait appelé le commissariat, où elle avait bien senti que le planton de garde prenait la chose par-dessus la jambe. Avant de s’inquiéter, il fallait attendre au moins quarante-huit heures, lui dit-il. Il s’agissait probablement d’une panne de voiture. Il n’en possédait pas ? Alors il avait dû manquer le dernier bus ou le dernier métro…
En désespoir de cause, elle avait ensuite fait le tour des services d’urgences des hôpitaux, dressant à chaque fois un portrait précis de son époux, pour s’entendre répondre qu’il était impossible de donner des renseignements par téléphone.


Au petit matin, elle s’était astreinte à agir comme si tout était normal. Elle avait fait un saut au magasin pour rentrer la liasse de journaux et mettre une affichette sur la vitrine, annonçant que l’ouverture serait retardée exceptionnellement, puis elle était remontée à l’appartement avec les croissants et avait réveillé Thomas en lui expliquant que son père avait dû partir plus tôt pour le travail. Ils avaient pris le petit-déjeuner ensemble, puis elle l’avait accompagné à l’école.
Ensuite, elle avait ouvert son commerce, subissant le défilé des clients matinaux venant chercher le journal afin de le lire dans les transports en commun. Elle attendait fébrilement le moment où le flux se tarirait pour pouvoir appeler le bureau de Jean. Elle était certaine qu’il y serait et que cette nuit d’angoisse trouverait l’explication la plus simple, la plus logique qui soit.
Mais quand elle put enfin obtenir la communication avec le bureau de Jean, ce fut pour entendre sa secrétaire lui expliquer que l’on n’avait pas vu ce dernier la veille et que celle-ci pensait qu’Alice appelait justement pour lui donner des nouvelles.

                                                *
Alice fit appel à ses parents afin qu’ils viennent s’installer chez elle pour s’occuper de Thomas et la suppléer au magasin de manière à ce qu’elle puisse entreprendre des démarches directes auprès des hôpitaux. Après avoir hésité, pour ne pas les inquiéter inutilement, elle téléphona à ses beaux-parents dans l’espoir qu’ils sauraient peut-être quelque chose. Mais ce n’était pas le cas.
L’après-midi fut une course effrénée, d’hôpitaux en cliniques, dont elle revint épuisée tant moralement que physiquement. Il lui fallut pourtant trouver encore la force nécessaire pour inventer un nouveau mensonge plausible qui puisse expliquer l’absence de son père à Thomas. Elle prétexta un voyage impromptu et important aux États-Unis pour son travail. Cela fit naître dans l’esprit de l’enfant des images de western, avec son père en héros étoilé, chapeau enfoncé sur la tête, foulard noué sur la bouche et le nez.

                                                *
Le lendemain, les quarante-huit heures étant désormais effectives, elle se présenta au commissariat afin de déclarer la disparition de son époux. On la trimbala de service en service, où elle dût répéter son histoire à différents inspecteurs. Elle expliqua toutes les recherches qu’elle avait elle-même effectuées, les témoignages recueillis au bureau de Jean. Ce qui était encore, l’avant-veille, un retard sans importance devint soudainement une disparition inquiétante qui fut confiée à la brigade de recherche dans l’intérêt des familles.
Il y eut une enquête, ce qui occasionna nécessairement une grande publicité à cette affaire. Tout le quartier fut vite au courant des malheurs de la marchande de journaux. La rumeur s’en mêla. Pour certains, il s’agissait de la fugue d’un homme volage ; pour d’autres cette disparition cachait un meurtre, la vengeance d’une femme bafouée ou d’une mère qui n’avait pas supporté la mise en danger de son fils. Il y a toujours, partout, des gens qui ont une explication pour tout, sans que l’on sache jamais ce qui leur permet d’affirmer leur opinion avec autant d’autorité.
Minutieusement menée, l’enquête de la police permit d’établir avec certitude que ce matin-là, Jean avait déposé son fils à l’école, échangé quelques banalités avec la mère d’un camarade de Thomas, pris son bus habituel, s’asseyant sur le siège au-dessus de l’une des roues avant, qu’il était descendu à son arrêt et avait pris une direction qui était manifestement celle de son bureau où il ne se présenta pas en dépit de sa ponctualité proverbiale. Il avait purement et simplement disparu.
La police fit son travail consciencieusement, elle recoupa tous les incidents répertoriés dans le quartier ce jour-là, à partir de l’heure précise où des témoins l’avaient vu descendre du bus. Or, il n’y eut ni accident de la circulation, ni malaise sur la voie publique, ni bagarre, ni crime. Le mystère devait rester à jamais entier.


Les semaines passèrent. Il fallut avouer à Thomas que son père avait disparu, que l’on ne savait pas où il se trouvait, que le voyage aux États-Unis était un mensonge et que l’on ne savait pas s’il reviendrait un jour
L’enfant voyait les grandes personnes tenir de longs conciliabules à voix basse, surprenait sa mère en train de pleurer seule dans la cuisine, et cherchait à relier tout cela à l’absence de Jean.
On ne lui avait expliqué les choses que dans les grandes lignes, sans revenir sur le premier mensonge qui lui avait été fait. Pour cela, il restait persuadé que son père était rentré du travail et ressorti pour acheter du tabac. C’est là qu’il avait dû lui arriver quelque chose. Peut-être des bandits l’avaient-ils enlevé comme dans un film ?
Puis il comprit ce qu’il y avait de définitif dans cette absence. Que si son père n’était pas vraiment mort, c’était tout comme. À l’école, ses camarades le regardaient différemment, essayaient de se montrer plus gentils avec lui, évitaient de parler de leur père en sa présence. Et si d’aventure un étourdi lui demandait ce que faisait son père, alors il expliquait – aussi calmement que possible – que celui-ci était parti et les avait abandonnés, sa mère et lui. Et comme si ce dernier détail était de la plus haute importance, il ajoutait en baissant le ton que ceci s’était produit « un jour que c’était la nuit. »

vendredi 15 janvier 2016

Si, c'est un homme !

Harry regarde Meg, avec un petit sourire en coin, tandis que Sarah quitte le bureau. Ces deux-là n’ont pas besoin de mots pour se comprendre. Cela fait une vingtaine d’années qu’ils se pratiquent, ils savent ce que pense l’autre et rient des mêmes idées sans avoir à les exprimer. Une complicité totale qui en agace plus d’un autour d’eux.
Ceux qui pensent que les banquiers sont des gens austères ne sont visiblement jamais passés par ce bureau. Ici, on traite la misère du monde, par quoi il faut entendre qu’on la pressure un peu plus pour lui faire rendre jusqu’au dernier cent oublié au fond de ses poches, mais on n’oublie jamais sa bonne humeur.
Bureau du contentieux. Ils sont quatre à le partager : Harry, Meg, Susan et Sarah, celle qui vient de sortir pour aller aux toilettes y cacher sa honte. Une fois de plus, Harry ne l’a pas loupée…
Harry a la cinquantaine, c’est un grand type, large d’épaules, toujours habillé avec élégance et discrétion. Jusqu’à récemment, il se rasait la tête mais maintenant il assume des cheveux grisonnants qui font un contrepoint à une courte barbe qui tire davantage sur le blanc. C’est un homme secret dont il est impossible d’obtenir la moindre confidence, le plus petit mot qui ne soit en rapport direct avec le travail ou un vague commentaire sur l’actualité.
Meg a quarante-cinq ans. C’est encore une jeune femme. Son allure le dit, son comportement espiègle le confirme. Elle aime rire de tout, choquer son auditoire dès qu’elle le peut. Ses longs cheveux soyeux bougent avec un naturel ensorcelant, soulignant un corps mince et musclé de danseuse. La banque est un moyen de gagner l’argent qu’elle dépense avec son compagnon le soir dans les clubs branchés. Son image est trompeuse, on la croit volontiers délurée mais c’est la façade derrière laquelle se cache une timidité prononcée.
Susan est la plus âgée, c’est aussi celle qui aurait le moins besoin de travailler, son mari gagne largement sa vie et celle de la maisonnée. C’est probablement l’un des plus gros comptes de la banque ; son activité de production et d’exportation de saumons fumés de luxe a fait de lui l’un des hommes les plus en vue de Dublin. Susan et lui s’envolent chaque week-end pour Londres, Paris, Amsterdam ou Bruxelles où ils descendent dans les meilleurs hôtels. Leurs enfants sont à l’âge où ils commencent à avoir leur propre vie, ils profitent donc de la leur sans contrainte.
Sarah n’a pas trente ans, elle est futile et bavarde. Ce n’est ni la méchanceté ni un goût pour la médisance qui la pousse à trahir les secrets de chacun, c’est simplement le désir d’être aimée de tous parce qu’elle a été rejetée par les siens. Elle a un petit garçon de six ans, adorable et doux, qui n’a pas de père officiellement. Il est le fruit illégitime des amours de sa mère avec un goy, ce que ses grands-parents n’ont pas accepté. Sean voit son père de loin en loin, quand celui-ci lui rend visite. En général de manière impromtue tard dans l’après-mdi, parce qu’il a une idée derrière la tête, le désir d’une fin de soirée débouchant sur le plus délicieux des "revenez-y"…
Bureau du contentieux. Le reste du personnel l’appelle « l’antre des sœurs Halliwell ». Ici, personne ne pénètre, tout juste si l’on se dit bonjour depuis le seuil. Ces quatre-là sont soudés et font bloc, il règne autour d’eux un parfum de sorcellerie, on leur prête des dons divinatoires, des facilités à jeter des sorts contre ceux dont la tête ne leur revient pas. Ils en rajoutent, mettent du gros sel aux quatre coins de la pièce, la femme de ménage l’a d’ailleurs consigné sur le cahier de liaison car elle a cru qu’on faisait cela pour se moquer d’elle et vérifier si elle passait l’aspirateur jusque dans les coins. Elle était visiblement profondément vexée.
— Elle ne va pas s’en remettre, dit Meg en parlant de Sarah.
— Ce n’est pas mon problème. Elle veut savoir ? Elle n’a qu’à poser la question directement. Et ce n’est pas pour autant qu’elle aura la réponse.
La seule question qui taraude tout le monde ici est la question du sexe. Qui couche avec qui, qui fait quoi dans l’intimité, qui rêve de qui sans ses phantasmes les plus secrets. Aussi, les rumeurs vont bon train dès lors que rien n’est visible.
Meg est officiellement en couple avec William ; Sarah est une fille-mère avouée qui ne résiste jamais à l’envie de raconter ses nuits passagères avec le père de Sean ; le mari de Susan, quant à lui, a régulièrement les honneurs de la presse. Seul Harry reste un mystère, terrain propice aux rumeurs et ragots de toutes sortes. Chacun a son idée sur la question, y compris Mr. Rayan, le directeur général, qui est persuadé que Meg et Harry sont amants tellement leur complicité est évidente. Ses allusions sournoises frisent souvent le harcèlement sexuel sans même qu’il en ait conscience.
D’aucuns prétendent que Harry est homosexuel, d’autres qu’il se tape toutes les femmes de la banque avec une préférence pour les stagiaires. Au fil du temps, il est ainsi devenu le nouveau César : « le mari de toutes les femmes, la femme de tous les maris. » Cela l’amuse le plus souvent, l’agace aussi parfois. Seule Meg pourrait donner une réponse éclairée sur la question, mais il sait pertinemment qu’elle préférerait se couper la langue plutôt que de parler ; d’abord par discrétion, ensuite parce qu’elle goûte avec jubilation l’embarras curieux de chacun.
Elle n’a vu son collègue s’emporter qu’une seule fois sur le sujet de sa vie privée. Ce fut à la fois bref et spectaculaire. Les plus anciens de la banque s’en souviennent encore, quoi qu’ils évitent d’évoquer l’incident.
Il y avait alors un jeune stagiaire au service du courrier, au sous-sol du bâtiment. Une petite frappe venue de Manchester ou Liverpool, elle ne savait plus très bien tellement le type était insignifiant et sans intérêt. Celui-ci ne savait manifestement pas tenir sa langue et avait plaisir à parler haut et fort de sujets qui ne le concernaient en rien. Il s’était donc fait, avec le plus grand plaisir, la courroie de transmission des rumeurs à l’endroit de Harry qui n’avait pas apprécié la chose.
Sans doute était-il dans un mauvais jour, toujours est-il qu’il avait dégringolé les escaliers quatre à quatre pour attraper le blanc-bec par le col de sa chemise afin de le secouer comme un prunier tout en l’invectivant. « Si tu veux savoir avec qui je couche, viens me le demander. Sinon, puisque tu ne sais rien, ferme ta foutue gueule avant que ce soit moi qui te la boucle ! » avait-il hurlé.
Bien sûr, un attroupement s’était formé et le chef de service était venu pour tenter de calmer les choses, soucieux d’éviter un scandale. Il avait alors propulsé sa victime contre les casiers métalliques servant au tri du courrier, et le tout s’était effondré dans un fracas terrifiant.
Réajustant ses manches de chemises, Harry avait déclaré le plus posément du monde : « Si quelqu’un veut ajouter quelque chose, je crois que c’est le moment ou jamais. » Et chacun se l’était tenu pour dit. Les rumeurs n’avaient pas cessé pour autant, elles s’étaient faites plus souterraines.
Tous ceux qui prêtaient à Harry une vie de patachon étaient loin du compte. Ils auraient été fort marris de savoir qu’eux-mêmes avaient une existence bien plus dissolue que la sienne. Il avait vécu une relation stable durant vingt-deux ans, jusqu’à ce qu’on le prie de faire ses paquets et de disparaître. Jamais personne au bureau, mis à part Meg, sa confidente et amie, n’avait rien su ni des années heureuses ni de leur conclusion abominable. Harry était ici pour traiter les dossiers délicats du contentieux, il considérait que sa vie privée n’avait pas à franchir les portes de la banque.
Délaissé, rejeté, devenu méfiant, Harry a néanmoins eu la chance de rencontrer très vite son âme sœur, bien qu’il lui ait fallu un délai d’apprivoisement, un temps à la fois d’observation et de réserve pour se laisser porter par cette nouvelle histoire. Tomber de haut n’incite guère à se jeter dans le vide.
Harry a changé depuis cette rencontre. Ce n’est pas simplement une question de coiffure mais une multitude de détails subtils. C’est sans doute ce qui explique que ses collègues ont mis un certain temps à s’en rendre compte. Pour la plupart, ils ne sauraient d’ailleurs expliquer précisément ce qui les a alertés. Et c’est probablement cette sensation diffuse, l’insaisissabilité d’un fait précis, qui les pousse à revenir à la charge, à tenter de découvrir la réalité par la réactivation de la rumeur.
Pendant des années, Harry a pris le même bus, marché les cinq cents mètres restants jusqu’à la banque sur le même trottoir, en traversant en diagonale au même endroit, de la librairie jusqu’à la boulangerie, sans se soucier du maigre trafic à cette heure-là. Désormais, il est déposé chaque matin juste devant l’entrée par une petite voiture particulière aux vitres teintées dont il est impossible d’identifier le chauffeur. Le vendredi, il contourne le véhicule pour prendre une petite valise à roulette dans le coffre. C’est immuable, donc intriguant.
— Prêt pour le week-end, Harry ? lancent certains.
— Non, au contraire, je rentre chez moi… répond-il de façon laconique. Et si un impudent s’avise imprudemment de demander où il était jusqu’ici, il se contente d’un lapidaire : « ailleurs ! » qui ne renseigne personne et alimente la curiosité ambiante.
Meg rit sous cape. Elle sait tout, ne dit rien mais n’en pense pas moins. Harry fait sa joie, son attitude est une provocation insupportable pour tous leurs collègues ; son entêtement à se taire a quelque chose d’encore plus subversif que son secret. Il n’a pas peur de parler, il se moque des réactions possibles autour de lui, ce qu’il refuse c’est d’entrer dans le déboutonnage général qui semble régner ici comme un peu partout au dehors depuis que la téléréalité a fait de l’exhibition incongrue la norme en matière de savoir-vivre.
Autre changement notable, Harry ne déjeune plus d’un vague sandwich mais apporte des boîtes en plastique dans lesquelles se trouve un repas complet bien plus appétissant, qu’il n’hésite pas à partager avec ses trois collègues si celles-ci manifestent l’envie de goûter.
Si on lui demande qui cuisine ainsi pour lui, il répond invariablement : « c’est ma moitié », sans s’étendre davantage sur le sujet. Ses repas sont variés, parfois insolites et il échange avec Meg les dernières recettes que ladite moitié lui a préparées à la maison.
Insensiblement, la "moitié" de Harry est devenue un sujet de discussion à part entière. Les idées les plus folles ont été lancées dont certaines l’ont fait sourire lorsqu’elles sont arrivées jusqu’à ses oreilles. On a parlé d’une femme plus que mûre, d’une fille trop jeune, d’un tapin ramassé sur les docks, ce qui avait l’avantage de n’être pas sexué et de permettre la bascule sur un homme à propos duquel toutes les déclinaisons farfelues devenaient possibles.
Sous le regard indulgent de Susan, Sarah apostrophe régulièrement Meg : « Toi, tu sais qui c’est. Je suis certaine que tu l’as rencontrée sa moitié… » Et Meg hausse les épaules.
— Je ne sais rien. Et si je savais, je ne dirais rien. Les questions, c’est à lui qu’il faut les poser.
Alors Sarah revient à la charge de façon détournée, à petits pas maladroits, inconvenants. Il ne lui vient pas à l’idée que si son collègue n’aborde pas le sujet, c’est qu’il ne souhaite pas en parler. Elle-même étant intarissable sur son intimité, il lui est impossible de concevoir que l’on puisse garder une certaine retenue.
Le changement le plus spectaculaire que l’on ait noté concernant Harry, c’est sans conteste l’impression de bonheur qui irradie de tout son être depuis quelques mois. Ceci n’a échappé à personne, alors même qu’on ne s’était pas aperçu précédemment de la dépression qui avait suivi son congédiement, au sujet duquel il n’avait dit mot sinon à Meg. Ici, on fuit toute situation qui pourrait vous amener à marquer une quelconque compassion à l’égard d’autrui ; aussi, si l’on avait su qu’il s’était un beau jour retrouvé sur le palier de l’appartement, une valise faite dans la précipitation à la main, sans autre solution que de retrouver sa chambre d’enfant chez ses parents, on en aurait fait des gorges chaudes et un sujet de plaisanteries où le graveleux l’aurait disputé à la méchanceté à peine voilée. Mais là, comment échapper à ce bonheur intense qui transcende tout son être, ce sourire permanent qui ne s’adresse visiblement à personne qui soit présent ? Mr. Rayan lui-même s’en est aperçu, bien qu’il en ait tiré la conclusion hâtive et parfaitement erronée d’un rapprochement entre Harry et Meg, réalisant ainsi un sien phantasme par procuration.
Quand on s’avise de lui demander la raison soudaine de cette joie de vivre, la recette de la forme éblouissante dont il jouit depuis quelque temps, Harry répond avec aplomb : « Le sexe, en vérité… La baise, il n’y a que ça pour vous regonfler à bloc. » Et ceci s’ajoute à sa légende : Harry est un baiseur, on vous l’avait bien dit ! Il a beau être discret, secret même sur tout le reste, ça, il l’affirme haut et fort. Oui, il baise… Mais avec qui ? Et ces regards complices avec Meg, est-ce que ça ne prouve pas que Mr. Rayan a vu juste depuis le début ?
Meg et Harry sont entrés ensemble dans la banque à quelques semaines près. D’abord dans une petite agence de quartier, puis le hasard a fait qu’ils ont été mutés au siège au même moment. De fait, leurs carrières sont exactement parallèles. Partageant un égal souci du travail bien fait et l’idée qu’on peut le faire bien tout en étant détendu au bureau, ils ont tout de suite accroché l’un et l’autre. Au fil des années, la relation de travail s’est muée en camaraderie, puis en une amitié solide faisant de chacun le confident de l’autre.
Tout à l’heure, faussement innocente, Sarah a demandé à Harry si sa moitié est cuisinière de profession. Elle achevait un morceau de tarte au chocolat que son collègue venait de partager avec elle et Meg, Susan étant absente aujourd’hui.
— Non, il fait tout autre chose, a répondu Harry comme si étourdiment il lâchait enfin le morceau.
— Donc, tu es gay !
Sarah était tout excitée à l’idée du scoop qu’elle tenait là. Fin des rumeurs, elle avait l’aveu en bonne et due forme.
Meg n’a eu besoin que d’un regard pour comprendre que Harry l’a fait exprès. Elle ne s’en est guère étonnée car elle sentait depuis des semaines qu’il était prêt à franchir le pas. Jamais il ne l’aurait fait du temps d’Aidan, comme s’il avait eu le pressentiment que ça ne durerait pas entre eux malgré la longévité de leur couple. Avec Mike, c’était manifestement différent. Il y a quelque chose de fusionnel entre eux et de jubilatoire. Harry lui montre parfois les SMS que son compagnon lui envoie au fil de la journée et elle se dit qu’elle serait heureuse si Williams lui écrivait seulement la moitié de ces choses.
— J’ai dit "il", mais c’est peut-être quand même "elle"… Ou bien les deux. Pourquoi choisir, après tout ! C’est la plus vieille histoire du monde. Jésus s’est-il tapé Jean ou Marie-Madeleine ? Peut-être était-ce l’un et l’autre. On ne sait pas. On ne saura jamais. Et ça n’empêche personne de l’aimer pour autant, non ?
Il s’était penché sur le bureau de Sarah, martelant le plateau d’un index autoritaire.
— Tu crois ce que tu veux me concernant, moi je ne te dirai rien car tu parles trop. Ce n’est pas ta faute, tu ne peux pas t’en empêcher. La seule chose que tu dois savoir, c’est que je couche avec qui je veux et que ça fait de moi le plus heureux des hommes… Fin du communiqué !
Sarah avait rougi. Son teint habituellement trop clair avait viré au pivoine et elle s’était précipitée aux toilettes pour y cacher sa honte.
— Elle ne va pas s’en remettre, insiste Meg, mais ça ne l’empêchera pas de répéter ce que tu viens de dire à qui voudra l’entendre. Y compris le passage sur ses bavardages inconsidérés.
Harry hausse les épaules. Il sait très bien ce qui va se passer dans les minutes qui vont suivre. Il s’en moque car il considère que la situation n’a pas changé. Tout ce qui se dira restera de l’ordre de la rumeur tant qu’il ne fera pas de coming out officiel ; ce qui n’arrivera jamais, non par honte ou désir de dissimulation, mais parce qu’il n’en éprouve tout simplement ni l’envie ni le besoin. Sa vie avec Mike lui convient très bien comme cela. Un jour ils habiteront complètement ensemble, il laissera tomber l’appartement qu’il a dû louer après sa séparation d’avec Aidan et dans lequel il passe une partie des week-ends à s’occuper de ses papiers personnels et de son linge ; ils se marieront dans l’intimité ou feront une méga fête, sur ce point rien n’est encore arrêté.
Sarah ne va pas tarder à ressortir des toilettes. Elle fera probablement un crochet par la salle du personnel dans laquelle il se trouve toujours quelques collègues en grande discussion devant le distributeur de boissons. Elle sait qu’elle va avoir sa petite minute de gloire, il lui suffira de leur raconter ce qu’elle vient d’apprendre.
Harry imagine aisément la scène. Ce n’est pas très compliqué ; un mauvais texte dit par de mauvais acteurs. Un théâtre d’ombres avec en toile de fond les cancans habituels et sordides de ceux qui doivent avoir des vies sans grand intérêt pour s’occuper ainsi, grossièrement, de celle des autres.
— J’ai piégé Harry, annoncera-t-elle. Il s’est coupé et à dit qu’il vit avec un garçon.
— Non, c’est vrai ? Tu es sûre que ce n’est pas avec Meg ou la brune de la réception ? Ce n’est pas possible…
— Si, c’est un homme !

Toulouse, 14-15 janvier 2016