samedi 4 janvier 2014

Le garçon roux 2/2

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L’été s’acheva avec les vacances. Septembre fut pluvieux et triste, comme s’il avait voulu atténuer le regret de devoir prendre le chemin du lycée.
Le lycée fut une expérience nouvelle pour Rémi. Il y était davantage anonyme qu’au collège, au milieu d’une population plus vaste. La rumeur courait toujours, mais elle avait davantage de mal à l’atteindre. Et puis, il savait désormais à quoi s’en tenir, ce qui paradoxalement l’apaisait.
Dans la cour ou aux interclasses, il écoutait les autres garçons parler de sexe et se vanter. Il n’aimait pas les mots crus et orduriers qu’ils employaient ; "queue", "jute", "baiser" lui écorchaient les oreilles. Dans son for intérieur, il éprouvait un vague sentiment de supériorité sur ces petits crétins. Combien de ces beaux-parleurs avaient-ils déjà eu des rapports sexuels ? Il n’osait formuler « fait l’amour » car il savait bien que lui-même ne l’avait pas fait. Il avait une conscience douloureuse de ce que la bestialité de ses rapports avec Jean-Marie était aux antipodes d’un véritable acte amoureux dans lequel le sexe et les sentiments se transcendent. Mais au moins n’était-il plus le puceau que d’aucuns voulaient voir en lui…
Il savait qu’il ne reverrait plus Jean-Marie. L’été prochain, celui-ci aurait atteint ses dix-huit ans, il serait majeur et n’aurait plus à suivre ses parents sans rechigner. Il n’en éprouvait aucun regret. Tous deux n’avaient-ils pas fait ensemble le tour de la question ?
Les premiers mois furent ceux d’une adaptation nécessaire à un nouveau lieu, de nouvelles règles, un nouveau rythme. Rémi se pliait à tout ceci comme il l’avait toujours fait, avec une indifférence studieuse. Il n’avait aucun goût pour la chose scolaire mais savait qu’elle était un passage obligé, le mieux était encore de tout faire pour que cela dure le moins longtemps possible. Cet état d’esprit faisait de lui un excellent élève aux yeux d’un système qui était incapable de voir à quel point cet adolescent était perdu depuis longtemps.
Peu avant les vacances de la Toussaint, il se lia d’amitié avec un garçon de terminale. Ceci se passa à l’infirmerie où il s’était rendu pour un mal de tête diplomatique à l’approche d’un contrôle d’anglais, tandis que Jacques était là pour une blessure en cours d’éducation physique.
Ils se retrouvèrent allongés chacun sur l’un des lits de fer de la salle de repos, d’abord sans échanger un mot. Ils se regardaient d’un bout de la pièce à l’autre, d’une façon qui devint de moins en moins neutre au fil du temps.
Rémi comprit qu’il plaisait à ce petit brun viril et nerveux qui ne lui était pas non plus indifférent. Son regard se fit plus appuyé, sa langue humecta ses lèvres sèches, sa main droite s’égara sur son entrejambe… L’autre sourit et cligna de l’œil en signe d’assentiment.
S’ensuivit une de ces conversations enjouées et insipides telles que peuvent en avoir les lycéens à propos de leurs professeurs respectifs, de leurs horaires de cours et autres insignifiances.
Quand l’heure du contrôle d’anglais fut passée, la migraine de Rémi s’estompa comme par enchantement. Avant de quitter l’infirmerie, il alla serrer la main de son compagnon en lui souhaitant bon courage et en y abandonnant un bout de papier sur lequel il avait noté son prénom et son numéro de téléphone.
Peut-être était-ce aussi simple que cela, au fond, de rencontrer quelqu’un ? Mais la porte passée, le doute s’installa en même temps que l’attente. Or, la mauvaise entorse que s’était faite Jacques différa leur premier rendez-vous de trois semaines, ce qui ne fit qu’attiser les angoisses du garçon roux.


Ils avaient cru l’un et l’autre à une bonne fortune qui leur promettait des ébats amoureux, cependant les choses tournèrent différemment. Non que le désir ne fût pas au rendez-vous, mais parce que cette seconde rencontre les entraîna sur un chemin qu’ils n’avaient pas imaginé.
Chacun avait attendu un baiser, une main caressante, et pourtant l’un et l’autre se lancèrent dans une discussion sans fin sur leurs premiers émois sexuels, confrontant leurs expériences respectives. De ce dialogue intense naquit une amitié indéfectible qui ne devait jamais déboucher sur la moindre liaison amoureuse entre eux.
L’aîné indiqua au cadet la géographie interlope de la ville, les lieux de rencontres en plein air, les bars et les boîtes dans lesquels deux garçons pouvaient se draguer sans risque. Il lui indiqua un numéro de téléphone non surtaxé sur lequel des hommes se trouvaient connectés en réseau pour échanger propositions et rendez-vous. Contrairement à ce qui s’était passé avec Jean-Marie, ceci était fait sans contrepartie et n’était que l’entre-aide naturelle entre deux garçons que leurs goûts pouvaient mettre en danger à tout moment.
Jacques, qui était un jouisseur, fit découvrir à Rémi les trios, les parties carrées, et les partouzes plus nombreuses ; cependant ils ne se frôlèrent jamais dans ses moments-là, s’occupant exclusivement des autres participants.
L’adolescent menait une vie frénétique, s’étourdissant d’une excitation permanente qui l’empêchait de sombrer dans la mélancolie maladive qui était la sienne depuis si longtemps. Il s’offrait au hasard la chance, feignant de croire qu’il tenait là sinon le bonheur au moins une part de celui-ci.
Mais au fond de lui, il savait bien que rien n’avait vraiment changé. Il détestait ce qu’il était, il se détestait.
Qu’était-il, au fait ? Un grand garçon pâle et roux, efféminé, à la voix montant abruptement dans les aigus contre sa propre volonté, aux tâches de son qui avaient migré du visage aux avant-bras sans vouloir disparaître…
Il abandonnait son corps entre des bras qui n’étaient souvent ni tendres ni accueillants, il pompait des sexes qui n’étaient pas toujours propres… Et tout cela il le faisait par dégoût de lui-même. Son éducation ne l’avait pas préparé à affronter cette vérité insoutenable : il n’était qu’un pédé, un fruit sec, une branche morte de son arbre généalogique.
Comment aurait-il pu s’aimer puisque, autour de lui, les gens auxquels il tenait le plus ne pouvaient éprouver le moindre sentiment positif pour les gens de sa sorte ?
Il se souvenait qu’au collège, dans sa propre classe, il y avait un garçon dont il ne faisait aucun doute qu’il appartenait à la même catégorie maudite que lui, qui avait basculé dans le camp de ses persécuteurs pour n’être pas repéré et poursuivi à son tour. Il ne lui en voulait pas vraiment, il comprenait cette attitude sans voir ce qu’elle avait de bien plus dégradant que la sienne. Lui n’avait pas choisi d’être ce qu’il était, l’autre agissait en conscience. En l’insultant, en l’humiliant avec les autres, il s’enfonçait au plus profond de l’abjection.
Quelle que soit sa manière d’envisager les choses, le garçon roux aboutissait toujours à la même conclusion, que sa vie ne cesserait jamais d’être un calvaire, que le bonheur serait à jamais refusé aux gens comme lui ailleurs que dans les cercles artistiques fermés de la capitale, qu’il était bien plus facile d’être pédé dans le marais qu’au bord de la mer dans une station balnéaire microscopique où chaque rideau, chaque persienne, abritait une vigie nauséabonde.
Cette vie était un piège, un labyrinthe duquel il était impossible de sortir. Il n’y avait pas d’autre solution que de continuer de se taire, de chercher une satisfaction éphémère et fugace. Du moins était-ce ainsi que Rémi voyait les choses, imaginant une absence d’avenir.

★ 

Les fêtes de fin d’année passèrent, tristes à pleurer. Le garçon roux avait très tôt cessé de croire au Père Noël et l’orientation que prenait sa vie n’était pas faite pour le ramener vers cette vision idyllique d’un monde d’amour, de cadeaux et de partage.
Ses parents ne voyaient rien de ses tourments. Pour eux, il était un garçon sérieux et équilibré, un exemple à opposer à tous ses petits camarades, braillards, délurés, mal élevés, fainéants et autres amabilités.
Puis vint février, le mardi gras, la période du carnaval. Rémi n’aimait pas davantage cela que les fêtes de fin d’année. Il se sentait mal à l’aise d’une façon générale dans ces périodes qui assignaient à une joie obligée qui ne pouvait être que factice. Il évitait de traîner dans les rues dans ces circonstances, se terrant chez lui plus encore que d’habitude.
À cette occasion, Jacques le convainquit de participer à une soirée intime qu’organisaient quelques-uns de ses amis, omettant volontairement de préciser que ce serait une soirée déguisée.
Le jeune homme se présenta donc au rendez-vous en toute innocence.
Dès que la porte s’ouvrit à son coup de sonnette, il comprit qu’il était tombé dans un piège. Jacques se tenait devant lui, travestis en marquise froufroutante, dans une magnifique robe à crinoline, perruque blanche bouclée aussi volumineuse que le bonnet d’un horse-guard, boucles d’oreilles en bouchon de carafe.
— Bienvenue au bal des filles, dit-il d’une voix inhabituelle. Entre, je vais te présenter aux autres…
Rémi hésita une seconde. Son premier mouvement était de faire demi-tour et de prendre ses jambes à son cou. Il en voulait à Jacques de ne pas l’avoir averti, ou plus exactement de l’avoir attiré dans ce guet-apens.
— Je ne savais pas que c’était costumé. Je n’ai rien prévu, dit-il.
— Aucune importance, on va s’occuper de toi. Allez, ne fais pas ta timide…
Le garçon roux prit une grande respiration et entra. Il entra d’un même pas dans l’appartement et dans le jeu. Pour une fois, il ne se dégonflerait pas ! Et puis, ce n’était qu’une soirée en petit comité, après tout.
Jacques fit les présentations. Les trois amis qui vivaient ici en collocation étaient transformistes dans un cabaret gay. Ils y exerçaient leurs talents le week-end ; le reste de la semaine, le plus âgé était courtier en assurances, un autre était fleuriste et le troisième poursuivait des études de médecine.
Tous étaient déjà travestis.
Roland, l’assureur, était en working girl : chaussures à talons aiguilles, bas, jupe, pull et courte perruque noirs, veste rouge vif, il était le sosie de Patrick Timsit dans Pédale douce. Il en imitait les manières et la voix en parlant. La ressemblance était bluffante !
Frédéric, le fleuriste, était de taille moyenne et de corps assez mince. Il avait choisi un look plus déshabillé et plus corsé : pantoufles roses, culotte de dentelle et bustier rouges, kimono de soie noire et pour compléter le tout, une cravache était suspendu à son poignet par une dragonne.
Hugues, l’étudiant, était le plus grand du trio. Il portait des chaussures argentées à hauts talons aiguilles, des bas résille noirs ainsi qu’une longue robe également noire et fendue sur le côté à partir de la taille, une courte perruque blonde coiffée à la Mireille Darc.
Tous étaient maquillés et parés de plus ou moins de bijoux.
Rémi, qui n’avait jamais vu de travestis ailleurs que dans des films à la télévision, reconnaissait que ces trois-là et même Jacques étaient tout à fait crédibles.
— Viens, on va s’occuper de toi, dit Hugues. Nous avons tout ce qu’il faut dans la salle de bain. Toi, tu restes là et tu attends le résultat, ajouta-t-il à l’attention de Jacques. Fais-nous confiance !
Rémi les suivit docilement. Il était à la fois apeuré et intrigué. Il ne s’était jamais imaginé autrement qu’en homme, ne s’était jamais senti femme ni n’avait éprouvé l’envie d’en devenir une.
On le fit asseoir sur un tabouret pivotant, devant la glace murale qui trônait derrière les deux vasques encastrées dans un meuble dont le dessus était encombré de pots de crèmes, boîtes à poudres et crayons à cils.
Les trois professionnels l’étudièrent sans ménagement, comme des maquignons soupesant l’intérêt d’une bête à la foire. Ils se concertèrent brièvement en chuchotant, puis Hugues trancha.
— Tu vas te couler dans une de mes robes en lamé. Elle sera à peine trop courte pour toi, mais ça ajoutera une note provocante au personnage. Ensuite on te donnera une longue perruque blonde, une paire de bas résille à grosse maille, des chaussures à talon aiguille assez haut pour que ta beauté nouvelle domine la soirée. Et on te maquillera et te prêtera les bijoux qui compléteront le personnage…
Le garçon roux était incrédule. Il lui semblait s’être dédoublé, être présent à la fois comme cobaye et comme observateur de ce qui allait se passer. C’était une situation et un sentiment très étrange.
— Déshabille-toi ! Enlève tout, n’aie pas peur, on est entre filles…
Gauchement, il s’exécuta ; essayant de garder son boxer blanc comme un dernier rempart de sa pudeur maladive, mais on lui fit comprendre que la robe fourreau ne supporterait pas un tel outrage.
Une fois entièrement nu, on lui tendit les bas, qu’il enfila gauchement. Ceux-ci montaient jusqu’à mi-cuisse. Ils étaient dotés à leur extrémité supérieure d’un fin lacet de soie qu’il fallait nouer serré afin que l’accessoire ne retombe pas sur les chevilles. Puis on lui fit passer la robe. Celle-ci était ouverte dans le dos jusqu’au bas des reins et il comprit pourquoi il lui avait fallu sacrifier son sous-vêtement.
— Maintenant, demi-tour !
On l’avait poussé sur le tabouret et obligé à pivoter pour tourner le dos à la glace.
— Tu ne dois rien voir de ce qui va se passer maintenant. Seul le résultat mérite que tu t’y intéresses.
Tous trois s’activèrent. On vérifia qu’il était rasé d’assez près avant de lui enduire les joues de fond de teint, plus ce furent ses lèvres dont le dessin fut rehaussé de rouge avant que lui soient collés de faux cils et qu’un pinceau habile ne vienne camoufler la flamboyante rousseur de ses sourcils.
Par bonheur, ses cheveux étaient coupés court, ce qui permit à la perruque de s’adapter à la perfection. Elle lui descendait jusqu’au milieu du dos. Cela lui alourdissait la tête.
Il sentit qu’on lui passait un collier de perle autour du cou. Il gardait les yeux fermés par crainte de ne pas supporter de voir ce dont on se servait pour sa transformation. Cela lui rappelait vaguement les séances de dentiste de son enfance, lorsqu’il crispait ses yeux clos pour ne pas voir la fraise s’approcher de sa bouche.
On lui glissa un bracelet au poignet droit en même temps qu’on lui enlevait sa montre beaucoup trop grosse pour être crédible au bras d’une femme.
— Il manque une touche finale, s’exclama Frédéric.
Rémi l’entendit farfouiller dans un tiroir, puis il sentit une sensation de froid au creux des reins, juste au-dessus du bas de la robe. Ce devait être un crayon gras, il sentait que l’on traçait des lignes. Ce fut bref, quelques traits à peine appuyés.
— Regardez-moi, ça, les filles… Le papillon sort de sa chrysalide !
Il entendit le déclic d’un appareil photographique, puis on le fit pivoter de nouveau.
— Tu es prêt ? demanda Hugues.
Il était perplexe, mais fit bravement un signe affirmatif de la tête.
— Alors ouvre les yeux…
Ce fut une rencontre bizarre que cet échange de regard entre lui et l’inconnue du miroir. Tous deux semblaient se regarder timidement et se découvrir avec appréhension.
— Alors, qu’en penses-tu ?
— Wahouh ! dit-il avec un accent où se mêlaient fierté et reconnaissance.
Il avait cru qu’on lui ménageait une mauvaise farce, qu’il serait ridiculisé une fois de plus, outrageusement grotesque, mais il s’était trompé. Le résultat de sa transformation faisait qu’il était méconnaissable.
Frédéric lui tendit son téléphone portable sur lequel il pouvait voir la photographie de son dos. Juste au-dessus de la limite du vêtement, semblant s’évader de son intimité, un papillon stylisé prenait son envol. Tatouage éphémère et sublime qu’il aurait voulu immortel.
— Tu es magnifique ! Mais un peu plate, il faut bien en convenir, trancha Roland.
Déjà Hugues et Frédéric s’emparaient chacun d’un préservatif et le gonflaient à un volume raisonnable. Ils y faisaient un nœud dont ils retroussaient la queue sur le ballon obtenu afin d’en renforcer la solidité, comme ils le lui expliquèrent. Puis les deux globes trouvèrent leur place sous la robe, à hauteur de poitrine.
— Et c’est ainsi que le bouton laisse place à la fleur qu’il contenait… D’ailleurs, nous te baptiserons Rose pour la soirée. Nul doute que tu en sois la reine ! Allons te présenter à Jacqueline…
Il eut peur de ne pas pouvoir marcher avec ces hauts talons qui lui cambraient le pied, mais cela se révéla d’une facilité quasi-nautrelle.
Jacques attendait le résultat avec impatience et ne fut pas déçu.
— Je savais que tu étais fait pour ça ! s’exclama-t-il avec une admiration parfaitement sincère qui acheva de rassurer Rémi.

Ce fut une soirée endiablée comme le garçon roux n’en avait jamais connu. En meneur de revue accompli, Roland/Timsit menait tout le monde à la baguette, ses acolytes improvisant des danses suggestives auxquelles Jacques et lui étaient conviés. Les quolibets bon enfant fusaient, les rires s’enchaînaient…
Le plus difficile pour Rémi fut de s’habituer à parler au féminin. Si sa voix s’y prêtait sans problème, il ressentait une grande réticence à franchir ce pas car il avait toujours trouvé ridicule pour un homosexuel de singer les femmes. Cependant il comprit vite qu’il ne s’agissait pas de singer qui que ce soit, mais d’accorder sa conversation « en genre et en nombre » comme le disaient les règles de grammaire de ses anciens livres de classe.
C’était le dernier pas à franchir pour entrer totalement dans l’ambiance décoiffante de cet instant hors du commun. Dès qu’il l’eut franchi, il se coula dans son nouveau personnage avec une grâce et un plaisir manifestes.
S’il avait cru au départ que les compliments que lui adressaient les trois transformistes tenaient de l’autosatisfaction devant leur création – leur créature ? –, il comprit vite que leur admiration n’était pas feinte et qu’ils reconnaissaient en lui l’un des leurs. Même Jacques paraissait subjugué par la métamorphose de son jeune camarade.
Rémi prit confiance en lui et lâcha tout. Ses inhibitions s’envolèrent comme par enchantement, il improvisa des demi-strip-teases, relevant le bas de sa robe pour exhiber ses fesses ou laissant échapper la bretelle d’une de ses épaules.
Jamais il ne s’était autant amusé de sa vie et ce qu’il avait cru devoir être une expérience douloureuse quelques heures plus tôt s’avéra, au contraire, une exquise surprise.
Alors ce fut une évidence pour le garçon roux ; le bonheur que Rémi n’atteindrait jamais, Rose pouvait s’en emparer !
 

Toulouse,
27 et 28 décembre 2013
2 et 3 janvier 2014

vendredi 3 janvier 2014

Le garçon roux 1/2

« Né au bord de la mer, je finirai au bord de l’amer… » Ainsi Rémi aimait-il résumer sa vie en abordant l’adolescence, alors même que celle-ci ne faisait que commencer. Loin de le démentir, dans ces moments-là, sa voix montrait qu’il avait depuis longtemps franchi la lisière de l’amertume et nageait déjà au large.
« Il faut dire que je n’ai pas été épargné le jour de la distribution, comme si l’on avait voulu faire de moi un condensé d’inconvénients ; comme si Dieu, insouciant ou insoucieux de mon sort, avait souhaité faire une expérience machiavélique ou diabolique », poursuivait-il avec une note d’humour grinçant.
Ce qu’il nommait lui-même ses inconvénients, il les avait découverts petit à petit. D’abord, il y avait eu la couleur de ses cheveux, d’un roux flamboyant. Cela lui avait valu de la part des garçons et filles de ses classes successives la litanie des plaisanteries stupides. On l’avait surnommé "Poil de carotte", ce qui était sans doute le moins méchant de tous les sobriquets dont il fut affublé au long de sa carrière scolaire. On parlait aussi, à propos de sa tignasse épaisse et désordonnée, d’incendie de forêt, de même qu’il eut droit également à l’inévitable question de savoir s’il avait "pris le soleil à travers une passoire", allusion subtile aux taches de son qui constellaient ses joues. D’aucuns lui demandaient s’il était vrai que les roux sentent mauvais, d’autres se montraient plus directs en se pinçant le nez quand ils l’abordaient. C’était stupide et injuste. Cela le vexait beaucoup et entraîna chez lui une inhibition et une timidité dont il ne parvint plus à se défaire.
Un corollaire de la couleur de sa pilosité, moins voyant, était la blancheur et la fragilité de sa peau. Le moindre rayon de soleil mettait le feu à son épiderme, ajoutant ainsi des teintes rose pastel ou rouge vif à l’empourprement maladif qui le gagnait dès qu’on s’adressait à lui.
Le second inconvénient tint à son développement. Il s’avéra être un échalas dans des classes de Lilliputiens. Il fut vite encombré de ce grand corps frêle et anguleux qui était un sujet de moquerie supplémentaire pour ses condisciples. Il refusait le mot de "camarades" car il n’en avait pas vraiment. "Condisciple" avait l’avantage d’annoncer la couleur au sein de sa racine, même si l’on ne trouvait pas de disciple pour en attester la terminaison.
Ce corps qui s’était allongé en finesse avait en outre eu l’outrecuidance de s’accompagner d’une puberté précoce. Sa voix s’était mise à muer, produisant des effets ridicules ; des poils roux soyeux étaient apparus sous ses aisselles, sur ses bras, ses jambes, et bien sûr abondamment au niveau du pubis. Il était en avance en cela, comme il l’était dans ses études.
Lorsque sa voix défaillait dans les aigus, les rires fusaient autour de lui, qui achevaient de le faire rentrer dans sa coquille.
Rémi croyait vivre un calvaire, or la suite devait lui montrer que ce n’était qu’un temps béni à côté de ce qui l’attendait.
Une chose dont la nature n’était pas responsable, c’était le prénom que ses parents lui avaient donné et qu’il n’appréciait pas. Il n’avait certes rien à reprocher à l’ancien évêque de Reims qui baptisa le roi Clovis un 25 décembre et fut pour cela élevé au titre d’apôtre des Francs par son successeur. Mais Rémi était aussi le nom du personnage d’un abécédaire qui se retrouvait dans des situations que le garçon roux jugeait stupides et ridicules, ce qui lui évoquait une ressemblance dont il finissait par attribuer la faute rétrospective à ses géniteurs.
Le préadolescent monté en graine se prit à regarder les garçons de sa classe et de son école avec envie. Il eût souhaité leur ressembler, ne se distinguer en rien, passer inaperçu au milieu d’eux. Être un petit gros insignifiant, mauvais élève, tignasse brune, peau hâlée par les embruns, musclé, sportif, turbulent et moqueur envers les faibles ou ceux qui étaient par trop différents.
Son regard s’attardait souvent sur l’un d’eux au hasard, vague et rêveur. Peut importait lequel, il aurait voulu être chacun d’eux ou tous à la fois. Tous mais pas lui !
Cette attitude passa d’abord inaperçue, mais le plus déluré d’entre eux s’en avisa et en tira des conclusions qui lui semblèrent s’imposer : ses yeux verts devinrent des yeux de pervers ; Rémi était une pédale !
La nouvelle fit le tour d’un petit groupe, puis de la classe avant de gagner l’école et de déborder sur le reste de la ville.
Rémi n’avait conscience d’aucune sexualité. Son membre s’était développé, il lui arrivait parfois de devenir turgescent, de même qu’il avait été intrigué et horrifié par une première pollution nocturne incontrôlée, mais tout ceci ne représentait rien de concret pour lui.
L’incident nocturne s’était produit de façon très bizarre. Il était emberlificoté dans un rêve absurde, une histoire de bélier qui fonçait sur la grille en fer forgé d’un escalier extérieur, s’y emmêlait les cornes et y restait pendu, les pattes battant le vide. Le garçon avait ressenti la douleur de l’animal qui se diffusait dans tout son corps, puis ce fut une sensation de tiédeur sur l’abdomen qui l’éveilla. Dans un demi-sommeil, cette humidité dans la région du bas-ventre lui fit penser qu’il avait pissé au lit, ce qui ne lui était plus jamais arrivé depuis qu’il ne portait plus de couches ; mais après avoir repoussé les draps il fut bien obligé de constater que le liquide était blanc, épais, visqueux et avait une odeur écœurante qu’il jugea proche de l’ammoniaque.
Il venait tout juste d’avoir treize ans, c’était sa première éjaculation et il ne savait pas ce que c’était. Une vague intuition lui suggéra d’essuyer les draps rapidement, de nettoyer la tache avec un gant humide et de se recoucher sans en souffler mot à quiconque. Il n’en fut pas vraiment perturbé, d’autant que si son sexe se dressait quotidiennement au réveil, cela restait presque toujours sans effet… Il ne devait se demander que bien plus tard si, étant né la dernière semaine de mars, le bélier du rêve n’était pas d’un symbolisme évident.
"Pédale" était une insulte courante, passe-partout, il n’y prêta d’abord pas attention tant il avait l’habitude d’être le souffre-douleur du collège. Mais l’insistance avec laquelle on lui attribuait ce terme finit par le dessiller. Il en fut d’abord blessé. Ensuite, il chercha les raisons qui avaient conduit à le désigner comme tel. Sa voix haut perchée, ses regards vagues, son manque de virilité, ses manières légèrement efféminées lui sautèrent alors aux yeux et il se mit à se haïr plus encore qu’il ne l’avait fait auparavant.


Au fond, son enfance avait été sans histoires malgré ce spleen permanent, cette sensation d’être différent et rejeté comme tel par les autres. Il eût été incapable de déterminer si cela l’avait rendu solitaire ou si cet état lui était naturel.
Il aimait errer seul sur la plage, marchant le long de la mer ou se perdant dans les rochers ; partir à la pêche aux crabes, ramasser les coques ou repérer les couteaux de mer dans le sable humide. Il était capable de s’asseoir dans un trou d’eau entre les rochers et de rester caché là des après-midi entiers.
C’est dans les rochers adossés à la falaise qu’il fit la connaissance de Jean-Marie, l’été de ses quatorze ans. Jean-Marie avait deux ans de plus que lui, c’était un adolescent sûr de soi, un petit caïd d’une quelconque banlieue parisienne qui passait ses vacances ici avec ses parents et qui se prit d’amitié pour Rémi. Ses préoccupations de jeune coq l’amenèrent presque naturellement à faire l’éducation sexuelle de celui-ci. Il lui apprit donc à se masturber, lui montrant sans pudeur comment procéder et l’invitant à l’imiter.
La première fois fut laborieuse. Rémi n’éprouvait aucune excitation à voir son nouvel ami s’astiquer le membre de la sorte. Le jet blanc qui fusa jusqu’à un trou d’eau lui rappela douloureusement ses draps souillés et fut pour lui l’occasion d’un dégoût fugace. Son vis-à-vis lui demanda d’en faire autant, mais il avait honte de se montrer nu et ceci ne l’incitait guère à bander.
Il repensa à la scène le soir même au moment de se coucher et fut surpris de l’excitation qui le gagna soudain au souvenir de ces images. Il s’allongea sur son lit tandis que sa main trouvait naturellement le chemin et les gestes qu’il lui fallait faire. La libération fut rapide et abondante, souillant son ventre plat jusqu’au menton. Il s’essuya avec un mouchoir en papier tandis que son cœur battait la chamade et semblait ébranler tout son corps.
Durant le séjour de Jean-Marie, les deux garçons jouèrent quotidiennement à ce petit jeu. Tantôt c’était à celui qui éjaculerait le plus loin ou le plus dru, tantôt à celui qui amènerait l’autre le plus rapidement à la jouissance à grand renfort de caresses réciproques.
Lorsque son nouvel ami regagna la capitale, Rémi se désintéressa de la chose. Ce jeu solitaire n’avait retenu son attention qu’autant qu’il le pratiquait en compagnie. Désormais il ne se manuélisait que rarement, mais toujours en ressassant les images de ce qu’ils avaient fait au pied de la falaise, dans les trous d’eau des rochers. Il avait essayé de s’exciter sur des magazines pornographiques étalant de pulpeuses poitrines, sans résultat probant. Pour lui, cela ne signifiait pas qu’il était pédé, comme on continuait à le dire autour de lui ; simplement qu’il manquait d’imagination et préférait le vécu aux fantasmes.
L’année scolaire passa sur un rythme long et interminable. Rémi attendait les vacances non dans l’espoir de revoir Jean-Marie, mais parce que c’était l’occasion pour lui de retrouver une douce solitude loin de ses persécuteurs. De l’adolescent parisien, il n’avait aucune nouvelle. Pourquoi en aurait-il eu, d’ailleurs ?
La première quinzaine de juillet fut morose. Il allait à la plage, ce qui signifiait pour lui se cacher dans les rochers à l’ombre protectrice de la falaise. Il emportait avec lui un livre de poche qu’il n’ouvrait pas la plupart du temps, se contentant de s’asseoir nu sur un rocher, les yeux tristes, embués de larmes qui ne sortaient pas.
Il y avait en lui une mélancolie qu’il ne s’expliquait pas. Bien sûr, il était le souffre-douleur du collège, c’était insupportable, cependant il n’accordait que bien peu d’importance à ce que les autres pouvaient penser ou dire de lui.
Il ne s’aimait pas, ne voyait pas de justification à sa vie, n’imaginait pas d’avenir qui puisse être plus souriant que ce qu’il avait vécu jusque-là. C’était un état latent et imprécis, ponctué de vagues envies de mort, de l’idée de nager au large jusqu’à épuisement. Cela l’agaçait, il se sentait lâche, se disait qu’il n’avait pas même le courage de son propre suicide s’il fallait que cela eût l’air d’un accident.
Et puis Jean-Marie fit sa réapparition.
Il avait forci, une fine moustache soulignait sa lèvre supérieure, son maillot de bain Speedo avait été volontairement choisi une taille en dessous de la sienne afin de mieux mouler ses formes. Rémi enregistra la chose machinalement, la trouvant passablement ridicule.
L’adolescent lui tendit la main et, tandis qu’il la saisissait, l’attira contre lui pour l’embrasser, ses lèvres se collant aux siennes, sa langue forçant le passage jusque dans sa bouche. C’était son premier baiser. Il eut un haut-le-cœur, mais l’autre le tenait fermement, se montrant insistant. Il finit par se laisser aller à la douceur de cette sensation nouvelle qui n’était pas si déplaisante qu’il avait voulu le croire au départ.
Tandis que leurs langues luttaient, il sentit l’érection de Jean-Marie contre son ventre, ses mains qui lui caressaient le dos et venaient ensuite en reconnaissance vers sa propre érection. Il pensa que tout allait recommencer comme l’an passé, que son ami allait lui donner du plaisir manuellement, ce qu’il lui avait dit s’appeler un "cinq contre un".
— Tu vas voir, je vais t’apprendre de nouvelles sensations bien plus intéressantes et intenses… souffla Jean-Marie en l’obligeant à s’agenouiller à ses pieds tandis qu’il dégageait son sexe du vêtement trop serré.

Lui donnant toutes les indications requises, il l’initia ainsi à la fellation. Ses mains s’agrippaient à ses cheveux afin de maintenir sa tête tout en lui imprimant un rythme soutenu et l’empêchant de se dégager.
Rémi était intrigué et excité. Il imaginait parfaitement ce que serait l’issue de cet exercice et se demandait comment éviter cela. L’odeur du sperme le dérangeait depuis le premier jour, il n’avait aucune envie d’en tester le goût !
Jean-Marie se libéra dans un cri rauque en même temps que ses doigts se desserraient. Rémi eut un spasme de dégoût qui le cassa en deux tandis qu’il crachait et rendait ce qu’il avait ingurgité malgré lui.
— Tu verras, tu aimeras ça. La première fois, ça surprend toujours ! ironisa son ami.
Ce n’était pas une vaine promesse. De fait, les jours suivants, le garçon roux prit de plus en plus de plaisir à emboucher le membre de son compagnon de jeu. Il s’appliquait tout en se masturbant lui-même, conjuguant les rythmes pour parvenir à une libération simultanée de leurs jouissances respectives. Le maître se montrait plus que satisfait de son élève, aussi jugea-t-il qu’il eût été criminel de ne pas poursuivre plus loin cette initiation.
Un soir, il mit fin à l’exercice en son milieu ; faisant se relever Rémi, il le plaqua contre un rocher.
— Je vais t’emmener au ciel et te faire voir les étoiles, murmura-t-il.
Il prit son tube de crème solaire qui était posé non loin dans sa pochette de plage, afin d’en enduire copieusement l’anus de son compagnon avant de s’introduire en lui de façon plutôt brutale.
La douleur fut fulgurante. C’était une brûlure insupportable qui le fit hurler.
— Respire à fond, ça va passer… T’en fait pas, j’ai pas mis de préservatif à cause de la crème grasse. Ça ne servirait à rien. Mais je me retirerai à temps…
Sachant qu’elle était inéluctable, Rémi avait malgré tout imaginé que la chose arriverait différemment. Tout cela n’avait rien de romantique. Jean-Marie ne l’aimait pas, il se servait de lui pour son plaisir, pour tuer la vacuité de ces vacances en famille auxquelles il ne pouvait échapper. Lui non plus ne l’aimait pas ; pour aimer quiconque il faut commencer par s’aimer soi-même.
Il ne l’aimait pas, cependant il lui savait gré de cette initiation au plaisir. Jean-Marie, il le savait, lui avait ouvert les yeux sur une réalité qu’il n’avait pas su comprendre seul, malgré les quolibets des autres garçons. Il était bien un pédé, et toute cette semence qu’il répandait en suçant son compagnon ou se faisant prendre par lui le lavait de l’insulte idiote et infamante.