Je n’ai jamais eu d’atomes crochus avec Jacques Chirac, sans pour autant tomber dans l’excès de ceux qui le diabolisaient. J’avais de lui l’image d’un arriviste prêt à tout pour atteindre son but…N’ayant aucun goût particulier pour la personnalité de l’ancien président, j’ai néanmoins voulu lire les deux tomes de ses Mémoires. J’aime ce genre de littérature, voir ce que les hommes d’État ont à dire de leur action, confronter leur mémoire à mes propres souvenirs. J’ai ainsi lu avec intérêt les trois tomes du Pouvoir et la vie de Valéry Giscard d’Estaing ou les écrits d’Henry Kinsinger, par exemple.
Dans tous les cas, il s’agit de la vérité d’un homme. Celle à laquelle il croit ou celle qu’il voudrait imposer à l’Histoire, mais l’intérêt est le même dans les deux cas. Il s’agit de prêter attention à la version qui nous est proposée et de la soumettre à notre propre grille de lecture.
Disons-le tout de suite, Chaque pas doit être un but et Le temps présidentiel ne passeront pas à la postérité pour leur qualité d’écriture. De ce côté-ci, c’est plutôt mauvais. Le parti pris d’écrire ces livres au présent avait sans doute pour but de rendre la narration plus vivante mais au bout du compte cela brouille souvent le discours. Ainsi, lorsque Jacques Chirac nous dit ce qu’il pense de telle personne et de son action, on a parfois du mal à savoir s’il parle de son point de vue à l’époque ou aujourd’hui. Ce n’est pas toujours très clair.
Sur le fond de ces deux ouvrages, on découvre un personnage assez différent de l’image qu’a pu en donner la presse et plus encore les chansonniers. Il dit lui-même avoir joué les incultes pour préserver un jardin secret entre poésie et passion pour la culture japonaise ou les arts premiers. Il retrace quarante ans de politique, dressant ici et là des portraits inattendus, notamment s’agissant de François Mitterrand pour lequel il affirme avoir du respect, ce qui n’a pas toujours transparu lors de leur cohabitation. Il s’attache à remettre certaines pendules à l’heure avec Valéry Giscard d’Estaing et égratigne un peu son propre successeur, quoiqu’assez mollement.
Ce qui suscite la curiosité, ce sont les silences. Il y a beaucoup d’absences dans ces mémoires. Par exemple, une seule allusion à Alain Peyrefitte, vite évacué parmi les barons du gaullisme. Pourtant, n’était-ce pas une des figures ministérielles et éditoriales de cette époque ? On se souvient des deux pamphlets au vitriol contre le pouvoir socialiste et Mitterrand : Quand la rose se fanera… (1983) ; Encore un effort Monsieur le Président (1985) et de ses éditoriaux dans Le Figaro à l’approche de la première cohabitation. Les deux hommes s’étaient croisés sous Pompidou, et surtout le maire de Provins était l’un des rares gaullistes à rester fidèles à VGE après la rupture entre celui-ci et son Premier ministre, allant jusqu’à se désolidariser publiquement de l'appel de Cochin en 1978.
On sent que l’ancien président a l’art de glisser sur les choses déplaisantes. N’en pas parler, c’est une façon de les effacer, de faire croire qu’elles n’ont jamais eu lieu. Ce qui pourrait être embarrassant est purement escamoté. Cela donne un certain déséquilibre à l’ensemble : des longueurs ici, des raccourcis ou des blancs là. C’est tout l’art du prestidigitateur que d’attirer l’attention de son auditoire ailleurs que sur ce qu’il faudrait voir pour comprendre ses tours !

L’opération est efficace au bout du compte, car on se surprend à éprouver une certaine sympathie pour le personnage qui se raconte. Est-ce bien le même que le personnage public que nous aurions par conséquent méconnu ? Le temps arrondira les angles comme il l’a toujours fait. Le Mitterrand auquel nous pensons aujourd’hui est sorti de la gangue de boue dans laquelle l’avait figé sa fin de règne. Chirac est désormais sympathique à 73 % des Français et il n’est pas impossible que son successeur se fasse réélire malgré l’image détestable que ces mêmes Français ont de lui. C’est une bonne démonstration de l’utilité de présenter sa propre vérité en tâchant de l’imposer comme LA vérité. Une fois qu’on s’est livré à cet exercice, il ne reste plus qu’à « laisser le temps au temps »…
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