dimanche 15 janvier 2012

J’écoute, mais je n’y entends rien !

Il devient de plus en plus ardu de se faire une opinion juste sur beaucoup de sujets, tant les débats sont passionnés et passionnels. Seule la sérénité permet de se faire une idée aussi proche du réel que possible sur les questions posées.

Pour exemple, cette guerre autour d’un projet de loi visant à imposer le dépistage systématique de la surdité chez le nouveau-né. D’un côté, ses initiateurs disent chercher à donner le maximum de chance aux enfants atteints de vivre une vie normale via notamment une implantation précoce d’implants cochléaires ; de l’autre, les associations parlant de lobbying marchand, ce qui peut s’entendre, mais allant beaucoup plus loin avec des arguments moins convaincants.

Qu’il y ait conflit d’intérêts dans la participation de médecins et industriels du secteur médical à la mise en place de ce nouveau texte est une chose. Mais lorsqu’il s’agit de dire que l’éradication de la surdité profonde entraînerait la perte de la langue des signes ainsi que la culture qui y est attachée me paraît d’une bêtise abyssale. J’ai moi-même été sourd (à 80 %) pendant le premier quart de ma vie, et j’atteste que si j’avais eu le choix je m’en serai bien passé !

Dire que la perte de la langue des signes entraînerait le chômage pour les interprètes qui en vivent est stupide. Si éradication il y avait, cela ne serait que pour les générations futures et n’affecterait en rien la situation actuelle. On peut donc considérer que dans la grande majorité des cas, les traducteurs d’aujourd’hui pourraient travailler jusqu’à leur retraite.

La vraie question est de savoir si l’on veut se donner les moyens d’intervenir pour l’amélioration de la condition humaine. Je le dis d’autant plus aisément que je me méfie a priori des avancées médicales qui peuvent comporter en elles une tentation eugéniste. Le dépistage de certaines maladies ou de certains comportements pose la question d’un éventuel avortement préventif qui ne va pas dans le même sens qu’une thérapie rapide et adéquate.

Je me méfie des lobbies autant que du communautarisme. Il s’agit de deux excès qu’il faut combattre avec autant de détermination. Ils ont un point commun, celui de vouloir imposer leurs choix personnels à l’ensemble d’une société. Leurs raisons peuvent être diverses, parfois justes, d’autres bassement mercantiles ou politiques, mais in fine il s’agit d’une tentative de prise de pouvoir inacceptable.

En écoutant les informations ce matin, j’étais sidéré par les arguments fallacieux avancés contre une mesure sanitaire qui ne me paraissait pas invraisemblable. Après tout, une fois le dépistage effectué, reste le libre arbitre des parents quant à la décision à prendre au sujet d’implants éventuels. Je me disais, avec le frisson qui s’impose, qu’il vaut parfois mieux être sourd que d’entendre ça !

1 commentaires:

Stéphan, interprète lsf a dit…

Bonjour,
Très intéressant point de vue (modéré et équilibré) et je partage votre avis, il est idiot de dire que le dépistage menacerait l'existence des interprètes en LSF (étant moi-même interprète je ne m'imagine pas au chômage à court ou moyen terme).
Par contre, je pense que certains députés ayant voté cette loi (finalement rejettée par le Conseil constitutionnel, telle Edwige Antier le faisaient clairement pour "normaliser" un groupe, les sourds", en encourageant l'oralisme via l'implant et en espérant marginaliser la langue des signes et la culture qui s'y attache. C'est cela que certains sourds ont combattu car cela signifiait évidemment nier leur identité de sourds-signeurs.

Cordialement.
Stéphan, interprète en langue des signes française.
http://www.interpretelsf.fr