Jacques Attali veut nous faire « comprendre que le choix d’un président ne se réduit pas à se fier à sa mine, à son éloquence, à ses discours, à ses alliances. Ni à exiger de lui qu’il s’engage à protéger tels ou tels intérêts catégoriels. » (pp. 293-294) Pour cela, avec Candidats, répondez ! il entreprend un tour d’horizon des 153 questions auxquelles chaque candidat devrait répondre dans son programme. Pour chacune d’elles, il indique les deux réponses opposées qui semblent émerger, en prenant soin de ne pas laisser apparaître laquelle il soutient.Le raisonnement est étayé par des données chiffrées les plus récentes. Il en ressort un tableau alarmant, si ce n’est catastrophiste, de la situation à la fois du pays, de l’Europe et du Monde. Tout cela étant d’un intérêt indéniable et donnant une lecture souvent captivante.
Toutefois, si l’on peut saluer la tentative pédagogique de ce livre, on est en droit de se demander combien de ses lecteurs sont à même d’apprécier la globalité de la situation et de se sentir réellement et profondément concernés par chacune des questions soulevées. La complexité des enjeux est telle qu’une très large majorité des électeurs n’a ni le temps ni les capacités de s’y pencher réellement. Par un effet pervers, cet exercice ne risque-t-il pas d’accréditer l’idée que les peuples sont incapables de prendre leur destin en main et doivent abandonner cette souveraineté à des experts politiques qui n’auraient qu’à faire ce qu’ils veulent, se contentant de répéter : « tu ne peux pas comprendre, laisse-moi faire ! » ?
Le fait que Jacques Attali réduise de lui-même ce questionnaire fleuve à quinze questions primordiales va dans ce sens. C’est d’ailleurs encore trop. On sait qu’une élection présidentielle se fait autour de trois ou quatre grands thèmes maximum, qui ne sont sans doute pas prépondérants par rapport à l’image que l’opinion se fait du candidat. Il suffit de lire les sondages approfondis de ces trente dernières années pour constater à quel point ce choix est irrationnel.
Donc, il y a fort peu de chances que ce livre change quelque chose dans la campagne électorale. Les électeurs n’ont guère les moyens d’interpeller les candidats et nous voyons bien que peu de journalistes tenteront de le faire sur cette base. Ce n’est pas pour autant qu’il fallait passer cela sous silence. Sans doute cette pédagogie peut-elle se révéler efficace, mais il est à craindre qu’il faille plus de trois mois pour qu’elle porte ses fruits.
En somme, cette interpellation des candidats est une tentative de réenchanter la politique, de lui redonner un élan qui lui permette de s’imposer et de reprendre la main. Elle invite les candidats à construire un projet global et réfléchi qui soit à l’opposé des mesures brouillonnes et des colmatages à la petite semaine. Ce qui est vrai pour la conduite d’un véhicule l’est tout autant pour la conduite d’un pays : on ne doit pas démarrer et prendre la route si l’on ne connaît l’itinéraire à suivre.
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