dimanche 4 décembre 2011

Trop (de) vieux ?

Je suis tombé par hasard – et avec une grande jubilation – sur un court texte de Régis Debray, publié en 2004, un an après la canicule. Présenté comme un rapport d’expert, Le plan vermeil se dit une Modeste proposition. C’est surtout un pamphlet très efficace sur la situation de la vieillesse dans un monde qui n’en tient que pour la jeunesse et le modernisme. Satirique et provocateur, l’auteur s’en donne à cœur joie et pousse à l’extrême des raisonnements dont on sent bien qu’ils sont déjà plus ou moins dans l’air du temps.

Derrière les sarcasmes et l’ironie, on sent bien que le but de Régis Debray et de nous secouer un peu de la torpeur indifférente qui est la nôtre face au vieillissement de la population dans une société entièrement axée sur la consommation. Il montre que, toute minoritaire qu’elle soit numériquement, la jeunesse tient le haut du pavé et impose un rythme trépident qui fait que nous sommes passés « d’un âge d’espérance à un âge d’impatience. »

Les seniors sont évacués de nos préoccupations. Inutiles, ils deviennent quasi-invisibles et peuvent mourir en masse dans l’ignorance la plus totale au cours d’un été trop chaud. Bien que numériquement forts, ils ne sont représentés par aucun lobby communautaire. Ainsi entend-t-on davantage parler des cinq cents morts annuels dus au sida en France que des quatre-vingt mille occasionnés par l’Alzheimer.

Puisque nous ne voulons pas voir ce phénomène, la proposition devient presque naturelle de créer un "Bioland" ? Il s’agirait de concentrer tous les vieux dans une zone géographique abandonnée, tel le plateau du Larzac, sur lequel seraient regroupées les structures d’accompagnement nécessaires. Ce serait une sorte de parc d’attraction pour personnes en fin de vie, dans lequel on leur apprendrait à ne pas s’accrocher inutilement et diminuerait ainsi leur espérance de vie pour la ramener à une durée plus raisonnable afin d’alléger la charge financière – retraites, structures médicales, etc. – que les plus âgés d’entre nous font peser sur la collectivité.

Le texte ne tranche pas entre électrochoc destiné au réveil des consciences et introspection sur le propre vieillissement de l’auteur, âgé de soixante-trois ans au moment de la rédaction de ce rapport explosif. Derrière cette vision négative outrancière de la vieillesse, se profile comme une évidence le rappel des valeurs positives qu’elle avait autrefois. Ce que l’on pourrait prendre au premier abord comme une entreprise de démolition est peut-être plus sérieusement l’amorce d’un vaste chantier de réhabilitation.