vendredi 8 juillet 2011

Écrits tardifs

Je ne suis pas certain que quiconque puisse être aussi sensible que Renaud Camus à la fuite du temps. Menant de front les différents versants de son œuvre et y ajoutant sans cesse de nouvelles passions, il doit constamment réorganiser son emploi du temps, revoir ses priorités. Il s’en plaint beaucoup, cependant il se pourrait bien que cette pression soit une pièce essentielle de son moteur. Cette fuite des heures, nous la constatons dans le millésime 2010 de son Journal, Parti pris, paru récemment chez Fayard. Les entrées y sont beaucoup plus tardives qu’elles ne l’étaient encore il y a un an. C’est à la fois le résultat d’un surcroît de travail et de la naissance d’une nouvelle passion pour la peinture. On notera que ces arrivées tardives dans le journal, sont l’occasion de voir que pour l’auteur le basculement du jour ne se situe pas à minuit mais une demi-heure plus tard. Toutes les occurrences notées après cette heure sont datées entre parenthèses de la date du lendemain…

Bien sûr, il y aura des grincheux pour dire que Camus ne se renouvelle pas, qu’il s’en tient à ses marottes et qu’au fond il ne se passe rien ici. C’est faux ! D’abord parce qu’en remettant inlassablement ses thèmes principaux sur le métier, il les précise et les affine jusqu’à la trame. Ensuite, l’absence de relations mondaines ou de guest stars dans ces pages n’empêche pas l’action. L’auteur se colletant à son œuvre et aux petits événements de la vie qui la contraignent, voilà ce qui donne toute la profondeur à l’entreprise. Quant à ceux qui se plaignent de la trop longue part faite aux voyages, qui ferait double emploi avec la publication des Demeures de l’esprit, ils profèrent une stupidité. Les deux choses sont bien différentes et se complètent à la perfection.

J’ai relevé dans ce volume-ci des passages magnifiques à propos d’hommes disparus. André Clerc, d’abord (p. 44 et sq.) et aussi Jean Puyaubert, avec le regret de n’avoir peut-être pas été aussi attentif qu’il aurait fallu, toujours à cause de ce fatal manque de temps : « nous n’écoutons pas les vivants, il nous semble qu’il sera toujours temps ; et lorsque nous voudrions les faire parler, ils sont aux champs Élysées… » (p. 143)

Il y a aussi ce décalage total de l’auteur avec ses contemporains, dont il ne partage guère les passions ou les manières, et de moins en moins la langue. L’engouement national, même mondial à ce qu’il paraît, pour le Tour de France le laisse de marbre : « Je ne peux pas commencer d’entr’apercevoir, par exemple, ce qu’on peut bien trouver au Tour de France (et cela, même indépendamment de toute la pourriture de tricherie qui est attachée à chacune de ses fibres). On attend deux heures sous un soleil de plomb, on voit passer cinq minutes de voitures publicitaires, d’ambulances, de gendarmes, de journalistes bêlant et d’autres journalistes encore (« On cherche Geoffroy de Montmirail ! Où est Geoffroy de Montmirail ? »), puis quarante-cinq secondes de crevettes fluorescentes – le peloton. Et voilà, c’est fini, on rentre chez soi tout content et on attend la prochaine fois. Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de plus ennuyeux et de plus laid. » (p. 265) ; le fossé culturel l’attriste d’autant plus que la responsabilité en est moins imputable au peuple qu’à ceux qui le dirigent et entretiennent cet état en lui vendant une culture qui n’en est pas : « Encore une fois, les noms sont les mêmes. Mais faire passer pour de la culture ce qui relève de l’industrie culturelle et du tourisme de masse, c’est une escroquerie politique. » (p. 492) ; quant à la déliquescence de la langue française, il constate non sans une certaine amertume que celle-ci ne peut qu’aller en s’accélérant : « Toutes les radios sont tombées depuis longtemps, le Collège de France est pris, le Quai d’Orsay se soumet, il n’y a que l’Académie française qui résiste encore, mais elle en est à ses dernières cartouches. » (p. 546)

Pour faire entendre sa voix, Renaud Camus annonce qu’il sera candidat aux élections présidentielles, au nom du parti de l’In-nocence qu’il a fondé il y a une dizaine d’années. C’est l’occasion de publier l’Abécédaire de l’In-nocence chez un nouvel éditeur. On voit ici les différentes phases de l’entreprise. Et l’on est soulagé de voir que l’auteur partage toutes les critiques factuelles que l’on peut faire à cet objet hybride qui trône dans notre bibliothèque et dont nous ne savons que faire, nous qui n’aimons pas abîmer les livres au cours de nos lectures : « Il est absurdement gros, ce dont tout le tort me revient. D’autre part il n’est guère conforme aux exigences de la grande édition traditionnelle. Les pages d’avant-dire sont trop peu nombreuses et les marges sont trop étroites, surtout du côté du brochage. On dirait un peu une "thèse" ou un gros, un très gros, un énorme "polycopié". Il n’est pas très agréable à feuilleter, car la droite des lignes de gauche et la gauche des lignes de droite sont difficiles à dégager ; quant à lire cela de la première page à la dernière (en cassant une bonne fois l’encollage), je crains que ce soit au-dessus des forces humaines. » (p. 478)

Cette livraison 2010 est un bon cru, ce n’est pas moi qui feindrais de bouder mon plaisir et cacher que j’attends la suivante avec impatience !