lundi 9 juin 2008

En l’absence d’arguments

Je viens de lire et relire l’article que Pierre Assouline consacre à La grande déculturation de Renaud Camus sous le titre « Le virtuel sauvera-t-il la culture “française” ? » et je suis stupéfait. Je m’étais régalé – il y a longtemps – à la lecture de sa biographie d’Albert Londres, aussi me disais-je qu’avec une telle référence la carrière du journaliste était placée sous le meilleur augure. Comme l’on se trompe, parfois !
Ce qui me met hors de moi dans ce papier, c’est que je m’interroge sur ce qu’aurait été ma réaction si je n’avais pas lu moi-même le livre de Renaud Camus quelques semaines plutôt. Surtout, je me demande si nous avons lu tous les deux le même livre ou plus exactement si nous l’avons lu tous les deux.
J’ai le sentiment qu’en l’absence d’arguments il s’agit moins dans ces lignes de critiquer une œuvre que de lapider son auteur, car sur le fond du problème soulevé ce n’est que silence. Je relève au passage six points parmi tant d’autres qui me font réagir à des degrés divers :

1/ « On se saisit donc de La grande déculturation […] tout juste sorti des presses. »
L’article étant publié le 5 juin, on gage que l’encre de l’exemplaire de M. Assouline devait être bien sèche depuis presque un mois que le livre était disponible dans les meilleures librairies… Le temps de réaction n’est rien en soi, mais pourquoi préciser « tout juste sorti » ?

2/ « On attend autre chose de l’écrivain qui s’est fait connaître au-delà de son cercle par son Journal dans lequel il tirait des conclusions très personnelles de son dénombrement des collaborateurs juifs de France-Culture. »
Outre qu’on se demande ce que cela vient faire ici, une citation du passage incriminé ne serait pas de trop pour prouver l’impartialité intellectuelle de l’attaque. Il est évident que l’allusion a le mérite de ne pas prêter le flanc à la vérification et à des réactions sur l’honnêteté du procédé.

3/ « Et il repart aussitôt en flèche sur le métissage de la société française, les Français de souche, ou plutôt les plus anciennement français, disons les plus anciennement sur place, avec force italiques pour appuyer là où ça ne fait même pas mal… »
En somme, si l’on comprend bien, il faudrait haïr Renaud Camus pour la même raison qu’il faut porter au pinacle Aimé Césaire. On devrait vénérer le chantre de la négritude et cracher sur celui de la francitude. L’attachement de Renaud Camus aux valeurs qui ont fait la France et les Français, la défense qu’il en veut faire est-elle fondamentalement différente et moins respectable ? N’oublions pas que Césaire disait de la négritude « ce mot désigne en premier lieu le rejet. Le rejet de l'assimilation culturelle […] Le culturel prime sur le politique. »

4/ « Que de contorsions pour en arriver là ! On sent la conscience d’un effort héroïque pour avoir osé l’écrire, comme s’il risquait les foudres de la justice. »
C’est bien moins les foudres de la justice que celle de l’injustice qu’il s’agit de craindre. Que l’on sache, Renaud Camus n’a jamais fait l’objet d’une condamnation judiciaire pour de pseudo-propos ou écrits racistes et/ou antisémites. En revanche – et M. Assouline le démontre une fois de plus par cet article acrimonieux – les attaques injustes et injustifiées n’ont cessé de pleuvoir depuis huit ans maintenant !

5/ « Inutile de préciser que Renaud Camus s’en prend une page sur deux aux “amis du désastre”, ce qui serait plus convaincant s’il donnait des noms… »
Pourquoi les donner dans la mesure où ceux-ci semblent parfaitement se reconnaître au point de se lever sans qu’on les nomme ?

6/ « Que le livre ait remplacé la littérature, les acteurs leurs auteurs, et que les interprètes de tous poils aient succédé à ceux-ci comme protagonistes emblématiques de la vie culturelle, nul n’en disconvient, et après ? »
Et après ? Eh bien le seul fait que cette phrase et la question à laquelle elle aboutit soient écrites par quelqu’un qui fait profession de juger les livre montre bien où nous sommes tombés. Si le livre remplace la littérature quand bien même il est creux, si le contenant vaut mieux que le contenu c’est que tout a vraiment disparu. Ne plus faire la différence entre un film de et un film avec tel acteur, montre bien l’absence de relief pour ne pas dire le manque de profondeur dans la perception que certains ont du monde qui les entoure.

Il est tout à fait possible de ne pas aimer Renaud Camus et de critiquer la démonstration qu’il fait dans son livre. Chacun est libre, tout comme lui est libre de critiquer l’évolution de la société française et de parler de déculturation. Il a au moins le mérite d’énoncer sa pensée de façon claire et élégante afin de l’offrir au débat. Or, on sent bien que ce débat ne pourra jamais avoir lieu dès lors que les hypothèses et démonstrations soumises n’ont pour écho au mieux que le silence, au pis que l’insulte et l’à-peu-près.
On peut parler de conservatisme, il serait plus sage de parler de conservation car la culture ce n’est rien d’autre que cette chose impalpable et fabuleuse façonnée par le temps. Disant cela, il ne s’agit pas de la figer car c’est justement l’œuvre du temps qui la rend vivante. Ce que d’aucuns rejettent en quelques secondes, il a fallu souvent des siècles pour le construire, ce qui n’en faisait pas quelque chose de vieux et dépassé, mais de solide, qui avait résisté à l’érosion qui tue l’éphémère et les fausses gloires. Il y a à l’entrée de Saint-Rémy de Provence un arc de triomphe romain qui date de plus de deux mille ans, et ailleurs je connais des Maisons de la culture qui n’ont pas vingt ans pour être déjà en ruine.
Regarder vers le passé n’est pas une tare. Qui a jamais vu un arbre ou une plante survivre privé de ses racines ? Ignorer cela, c’est être inculte. Et « être inculte, c’est n’avoir rien à regretter de tout ce qui est détruit. » (Outrepas, p. 80).

6 commentaires:

Georges a dit…

Merci à nouveau.

Arnaud Herment-Sauvagnat a dit…

Ne me remerciez pas, Ce petit texte en défense n'aura hélas pas la portée de l'attaque.
ais s'il pouvait donner l'envie à quelques personnes d'aller voir par elles-mêmes et si chacune d'elles à son tour…
Bref, si le bouche-à-oreille parvenait à s'ériger en contre-feu de la rumeur, Renaud Camus trouverait à coup sûr le large public qu’il mérite.

Theo a dit…

Je vais lire ce livre, mais j'avoue que j'avais été très déçu par son précédent "Le communisme du XX°siècle", je n'y retrouve plus l'auteur brillant qu'était pour moi Renaud Camus: auteur des "Chroniques Achriennes", comme "Du sens", "Corbeaux", "Eloge moral du paraître", "Répertoire des délicatesses du français contemporain", "Note sur les manières du temps" ou "Vie du chien Horla" (pardon pour cette liste de quelques livres dont certains me plaisent pour leur seule esthétique et d'autres, aussi pour la rhétorique talentueuse de leur auteur).

L'impression monte en moi que Renaud Camus s'enlise dans les petits débats du monde médiatique et qu'il gaspille son talent a "jouer" dans un champ étriqué, qui se croit le centre du monde et où la logique est binaire: attaque contre attaque.

Renaud Camus se nourrit-il aujourd'hui plus de la morale et de la philosophie bon marché de Finkielkraut qu'il applique l'amphibologie de Barthes ou se fait lecteur de "La distinction" de Bourdieu??

Quoi qu'il en soit je trouve complètement minable l'acharnement de nombreux journalistes contre Renaud Camus, quand à Assouline il est apparemment médiocre. Ils deviennent proprement ridicule à force de se prendre pour des gardes frontières courageux, dépositaires de la dangereuse mission de choisir ce qu'il faut mettre ou pas, dans les mains de ce qu'ils appellent le public. Je me demande si ce "courage" est une lâcheté de lecteurs incapables de se forger leurs propres morales et se frotter à des pensées individuelles de tout bord, ou une médiocrité encore pire.

Parmi les billets critiques les plus malhonnête, j'en ai vu un où l'auteur prétendait que Renaud Camus est malade. Ensuite il ajoutait que Camus avait lui même déclenché et entretenu l'affaire qui avait succédé à "La campagne de France". "Corbeaux", le journal de l'auteur consacré à cette affaire est en ligne, mais qu'importe...

theo a dit…

Je me permet de poster un second commentaire: je commence ma lecture de "La grande déculturation" et retrouve avec enthousiasme, dès les premières pages, l'auteur de "Du sens".

theossil a dit…

bathmologie, pardon

Arnaud Herment-Sauvagnat a dit…

Je réponds à vos trois commentaires en même temps et à rebours. Donc, pour commencer, ne vous excusez pas pour ce lapsus, les lecteurs de Renaud Camus et Roland Barthes auront comme moi compris que c’était bien la bathmologie que vous aviez à l'esprit. Ensuite, je suis enchanté de l’impression que vous procurent les premières pages de « La grande déculturation » car je trouvais un peu sévère votre façon de réduire l’activité et la pensée de Renaud Camus à une morale et une philosophie bon marché.

Sur l’acharnement des journalistes en revanche, je suis totalement d’accord avec votre analyse ; c’était d’ailleurs le sens de mon article qui aurait certainement mérité que je développe davantage certains points, quoique je me demande si on ne gagne pas parfois en efficacité en ne relevant que quelques points flagrants. De fait, il n’y a pas une ligne de la critique d’Assouline qui ne soit critiquable. D’ailleurs cette bouillie prédigérée relève-t-elle de la critique littéraire ?

J’aurais l’occasion de parler plus longuement des livres que vous évoquez et notamment de « Corbeaux » qui est appelé à devenir un classique incontournable pour tout chercheur s’intéressant à la rumeur, sa naissance, ses mécanismes, l’impact sur la victime et les différents cercles de son entourage. Il est ridicule de dire que Renaud Camus a déclenché et entretenu la cabale contre lui à travers « La Campagne de France », c’est une bien piètre défense car si tel était le cas les brillants intellectuels qui se sont fourvoyés dans ce cloaque n’en sortiraient pas davantage grandis qu’ils ne le sont d’avoir monté tout cela eux-mêmes. Dans les deux cas nous ne pouvons que constater leur absence totale de discernement.