dimanche 11 mai 2008

Théâtralisation du naufrage

Dans Théâtre ce soir, Renaud Camus, tel un Don Quichotte des temps modernes, saute sur sa Rossinante et s’en va pourfendre les nouveaux moulins à vent (et à parole) que sont les journalistes de radio et de télévision, dont le langage mériterait bien d’être châtié pour avoir écorché vive la syntaxe. À tel point que par mimétisme chaque jour sont plus nombreux ceux qui adoptent des tournures incorrectes mille fois entendues sur les ondes, qu’ils finissent par penser justes sur la seule foi de cette répétition, faisant reculer un peu plus la pureté d’une langue qui n’avait pourtant pas démérité jusque-là.
Dans une famille bourgeoise, discours et préoccupations se croisent sans jamais se toucher. Chacun semble d’ailleurs posséder son propre dialecte, ce qui rendrait difficile un dialogue suivi.
Le père est obsédé par la passion qu’il voue à un jeune homme rencontré chaque matin à l’arrêt d’autobus, élan sentimental et sexuel qu’il ne parvient pas à concrétiser et qui le laisse anxieux devant le risque de ne plus revoir l’objet de son désir. La mère est une caricature de la pensée politiquement correcte, alors qu’elle s’apprête à sortir et arrange sa mise, la voici soliloquant sur les malheurs du monde : inégalités, racisme, mondialisation, impérialisme américain, etc. La bonne, elle, est une puriste qui ne supporte pas d’entendre massacrer la langue à la radio comme à la télévision, à longueur d’antenne. Elle proteste et corrige, rétablit le bon usage, fustige l’incompétence si ce n’est l’inculture de ceux dont se devrait être le métier que de bien parler. Le fils est un de ces jeunes gens issus des grandes écoles qui aiment bien se torturer les méninges pour un rien mais dont on ne comprend pas un traître mot pour la simple raison qu’eux-mêmes croient se comprendre alors qu’ils n’expriment rien. La fille se contente de déclamer des vers comme au Français et Hamed, son petit copain à ce que l’on croit comprendre, se désole du massacre du patrimoine architectural et naturel par des bétonneurs sans scrupule bénéficiant de la complicité d’élus de toutes sortes. Au milieu de tout cela le Christ est là dans la plus grande indifférence, portant sa croix, invisible et inaudible. Même la première pierre qui lui est jetée, brisant un carreau du salon, ne fait pas se relever les têtes. Qui parle à qui ? Qui se soucie de qui ? Pourtant, il arrive vers la fin que des répliques semblent se répondre, mais peut-être n’est-ce qu’un hasard ?
Renaud Camus s’en donne à cœur joie dans ce texte où s’entrecroisent des thèmes qui lui sont chers, comme en témoigne son journal. J’aime beaucoup l’idée de la bonne érigée en dernière ligne de défense de la grammaire, ainsi que celle de l’étranger déplorant la perte d’un patrimoine inestimable et irremplaçable au milieu de l’indifférence de ses héritiers naturels. La bourgeoisie a abdiqué la culture qui était son privilège, elles ne survivront pas l’une à l’autre, sombrant dans un naufrage commun.
En lisant cette pièce, je songeais à Roland Barthes. Les personnages sont une illustration de ce qu’il disait à propos de consommateurs assis à la table d’un café, nous pouvons effectivement les « entendre ne pas s’entendre. »

Aucun commentaire: