jeudi 15 mai 2008

Pauvre culture

La grande déculturation est un livre fait pour réagir, cependant il y a fort à parier que la critique – pour peu qu’elle s’y intéresse – n’y verra qu’un ouvrage réactionnaire. D’abord parce que l’auteur en est Renaud Camus, ce qui est en soi un handicap dans un monde médiatique où nous sommes pré-jugés une fois pour toutes, ensuite parce qu’il ose s’attaquer à la tarte à la crème égalitariste dont le résultat le plus flagrant, sans doute aussi le plus sensationnel, est un nivellement par le bas avec la perte toujours plus grande des références culturelles qui ont façonné notre pays de générations en générations.
"Culture" est certainement l’un des mots les plus galvaudés des dernières décennies. Il est devenu un fourre-tout dans lequel s’entassent pêle-mêle, à la va-vite, les notions et concepts les plus futiles dans le même temps où l’on en retire tout ce qui a fait sa valeur, son sérieux en même temps que la beauté de la chose.
La culture aujourd’hui, ce serait par exemple l’œuvre complète de Gotlib contre La Recherche de Proust, ou bien encore le dernier lauréat d’une quelconque Star Academy contre Maria Callas, la musique de boîte contre la musique de chambre, un tag sur le pilier d’un pont SNCF plutôt que les fresques de la chapelle Sixtine… J’en passe et de bien pis !
La culture est devenue un objet de consommation, par quoi il faut entendre « marchand », ce qui suffit à rendre la chose suspecte à mes yeux. J’ai toujours pensé que ce qui fait culture, c’est le temps qui passe. Ainsi, je ne dis pas que Gotlib ne restera pas dans les siècles à venir, mais j’affirme que personne ne peut d’ores et déjà le prédire ou en décider – ni à moi du contraire bien évidemment – mais aux générations qui suivront. Il est davantage certain qu’elles nous suivront dans le temps plus que dans nos choix éphémères.
Force est de constater que le mot "culture", par un étrange glissement est devenu synonyme de "loisir". Il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur les loisirs mais simplement de poser un constat. Pour s’en convaincre, il suffirait d’interroger quelques personnes prises au hasard dans la rue, de leur demander ce qu’évoque pour elles la culture.
La culture, la vraie, était élitiste nous dit Renaud Camus, c’est ce qui la rendait suspecte à ceux qui l’ont mise à terre. Leurs intentions étaient peut-être louables, vouloir donner accès à ce trésor au plus grand nombre partait d’un bon sentiment, sauf que… Sauf que ce n’est pas aussi simple dans les faits. Plus nous sommes nombreux à fréquenter certains lieux, plus ils se détériorent rapidement. Regardons par exemple les salles de Lascaux mises à mal par une visite de masse et qu’il a fallu fermer.
Si le sentiment de départ était bon, il s’est retrouvé biaisé dans les faits parce que devant l’impossibilité d’élever le plus grand nombre à hauteur de l’enjeu, on a choisi la facilité d’abaisser ce dernier. C’est ainsi que dans l’éducation, par exemple, le niveau des examens s’est dégradé au point qu’un baccalauréat d’aujourd’hui ne représente pas l’équivalent des connaissances requises pour l’ancien certificat d’études. De cela, j’avais déjà l’intuition lorsque j’étais élève de terminale puisque j’avais apostrophé le ministre de l’époque dans une lettre ouverte parue dans le journal du lycée, dans laquelle je concluais : « Quand je vois ce que mes parents ont appris, ce que mon frère a appris, ce que j’apprends aujourd’hui, je me demande ce que l’on fera oublier à mes enfants demain ! » Eh bien, nous y sommes…
Mais il ne faut pas limiter la constatation de notre déculturation au niveau intellectuel. Le glissement des valeurs qui s’est opéré a eu des effets désastreux non seulement sur le plan du savoir, mais également du savoir-faire et, partant, du vouloir-faire. C’est ainsi qu’en faisant croire à tous que chacun est un intellectuel en puissance, on s’est mis à mépriser le manuel à tel point qu’aujourd’hui nous avons perdu des gestes ancestraux, que certains métiers sont en train de s’éteindre non pas parce qu’ils sont devenus inutiles mais plutôt parce qu’ils ont été déconsidérés en même temps que l’était la valeur de l’effort. Oui, se cultiver demande un effort, il ne s’agit pas simplement de s’affaler devant la télévision, tout comme restaurer un meuble, ressemeler une chaussure, préparer un plat plutôt que de se contenter de mettre une barquette surgelée dans le four micro-onde. Sept minutes consacrées au repas dans un fast-food de préférence à une table dressée en famille, avec un repas mijoté à la maison, cela aussi participe de la déculturation.

2 commentaires:

Georges a dit…

Merci d'avoir rédigé votre billet sur ce livre important.

Arnaud.h-s a dit…

Ce livre est effectivement important et j'avoue ne pas comprendre pour quelle obscure raison Fayard n'a pas jugé bon ni de l'annoncer ni de l'inclure dans la liste des dernières parutions sur son site ! L'éditeur devrait au contraire s'enorgueillir d'accueillir des ouvrages de cette qualité dans son catalogue.